Re­pré­sen­ter les Gi­lets jaunes, mis­sion im­pos­sible ?

Sur les ré­seaux so­ciaux, la ré­pu­ta­tion des fi­gures des Gi­lets jaunes se fait et se dé­fait au gré de leurs in­ter­ven­tions mé­dia­tiques.

Le Parisien (Oise) - - FAIT DU JOUR - PAR PAMÉLA ROUGERIE PION­NIÈRE CON­TES­TÉE DIS­CRÉ­TION ET MAέTRISE LE HOLD-UP JEAN-MI­CHEL DÉ­CU­GIS, ÉRIC PEL­LE­TIER ET JÉRÉMIE PHAM-LÊ

OR­GA­NI­SA­TION des ras­sem­ble­ments et in­ten­dance, com­pi­la­tion des re­ven­di­ca­tions, débats : chez les Gi­lets jaunes, tout se joue en ligne. Y com­pris la lé­gi­ti­mi­té des « por­te­pa­role », « porte-voix », « com­mu­ni­cants » et autres fi­gures qui, à l’ins­tar d’Eric Drouet (lire ci-contre), voient leur cré­di­bi­li­té au­près de la base fluc­tuer sans cesse, au gré de leurs in­ter­ven­tions sur les pla­teaux. C’est une fi­gure qui fait débat de­puis le dé­but. Ja­cline Mou­raud a eu bien du mal à as­seoir sa cré­di­bi­li­té de­puis son « coup de gueule » à 6 mil­lions de vues dif­fu­sé sur Fa­ce­book mi-oc­tobre. Son CV, qui ac­cu­mule les men­tions in­so­lites — ac­cor­déo­niste mu­sette, hyp­no­thé­ra­peute spé­cia­liste en ec­to­plasmes, au­teur d’un nou­vel hymne na­tio­nal —, laisse cer­tains ma­ni­fes­tants sceptiques. Et ses mul­tiples ap­pa­ri­tions mé­dia­tiques agacent. Une vi­déo cri­ti­quant l’ini­tia­tive de la Mor­bi­han­naise de « cen­tra­li­ser » les « res­pon­sables dé­par­te­men­taux » du mou­ve­ment a fait plus de 700 000 vues. Hier soir, elle a été re­çue avec cinq autres membres des Gi­lets jaunes libres, un col­lec­tif dit mo­dé­ré, par Edouard Phi­lippe à Ma­ti­gnon. ten­dant dé­te­nir des « do­cu­ments se­crets » pou­vant faire plier la Ré­pu­blique, ont écor­né son image. Sur Fa­ce­book, cer­tains in­ter­nautes s’at­taquent à lui, crai­gnant de pas­ser pour des « bouf­fons ». Ses pu­bli­ca­tions en ligne se font plus rares mais, de­puis le dé­but du mou­ve­ment, Pris­cil­lia Lu­dos­ky, qui a ré­di­gé la pé­ti­tion à 1 mil­lion de si­gna­taires dé­non­çant la hausse des ta­rifs du car­bu­rant, est celle qui maî­trise le plus ses in­ter­ven­tions. Mi-no­vembre, elle pu­bliait une foire aux ques­tions ex­pli­quant l’ori­gine du mou­ve­ment, ses mo­ti­va­tions et ses de­mandes. Le 4 dé­cembre, elle ré­ci­di­vait avec une ana­lyse sur l’avan­cée du mou­ve­ment. Contac­tée par des per­sonnes « is­sues de par­tis po­li­tiques », elle a tout re­je­té. Ses pu­bli­ca­tions en­traînent net­te­ment moins de ré­ac­tions car elles sont noyées dans le flux cons­tant des posts de membres. Mais, du cô­té des mé­dias, elles sont prises au sé­rieux, comme ses quatre re­ven­di­ca­tions qu’elle a sou­mises jeu­di aux Gi­lets jaunes. Les com­men­taires à son su­jet sont plu­tôt po­si­tifs. En une in­ter­ven­tion té­lé­vi­sée mer­cre­di soir, ce vi­sage dé­jà connu de nom­breux Fran­çais — l’ex-dé­lé­gué syn­di­cal est une fi­gure de la lutte contre la fer­me­ture de l’usine Con­ti­nen­tal de Clai­roix (Oise) en 2009 — a été adop­té par les ma­ni­fes­tants. Très of­fen­sif contre Em­ma­nuel Ma­cron lors de l’émis­sion spé­ciale « Gi­lets jaunes : Sor­tir de la crise » sur BFMTV, le co­mé­dien Xa­vier Mathieu a peu goû­té que Ruth El­krief iro­nise sur ses ma­nières… de « co­mé­dien ». Dé­non­çant du « mé­pris de classe », il a ré­tor­qué que « des huit per­sonnes pré­sentes, je suis le seul à connaître ce que ces gens vivent ». De­puis, la sé­quence tourne en boucle sur les groupes Fa­ce­book des Gi­lets jaunes. « SI ON AR­RIVE de­vant l’Ely­sée, on rentre de­dans. […] C’est le sym­bole de ce gou­ver­ne­ment, donc oui, les gens veulent y al­ler. » C’est pour ces phrases pro­non­cées mer­cre­di soir, sur le pla­teau de BFMTV, qu’Eric Drouet est vi­sé par une en­quête pré­li­mi­naire ou­verte pour « pro­vo­ca­tion à la com­mis­sion d’un crime ou d’un dé­lit ». Les in­ves­ti­ga­tions ont été confiées à la po­lice ju­di­ciaire de Ver­sailles. Dans une vi­déo qu’il a lui-même pu­bliée sur Fa­ce­book, il a an­non­cé que son épouse avait été en­ten­due et que lui-même était convo­qué par les po­li­ciers ce ma­tin.

Les po­li­ciers cherchent à sa­voir si les propos te­nus par ce porte-pa­role des Gi­lets jaunes, âgé de 33 ans et do­mi­ci­lié à Me­lun (Seine-etMarne), ne sont pas une in­ci­ta­tion à la vio­lence contre les ins­ti­tu­tions et à l’émeute. Dès le len­de­main de son in­ter­ven­tion té­lé­vi­sée, Eric Drouet a as­su­mé sa sor­tie sur sa page Fa­ce­book : « Vous trou­vez que j’ai été trop trash en di­sant qu’on irais à l’élysse (sic) ? » Avant de fi­na­le­ment se re­prendre hier ma­tin, sen­tant pro­ba­ble­ment que ses pa­roles pou­vaient tom­ber sous le coup de la loi. « Nous al­lons al­ler sur le pé­ri­phé­rique pour leur mon­trer que les cas­seurs viennent d’eux, nuance ain­si le chauf­feur rou­tier, pas­sion­né d’au­to­mo­bile. Si une ins­ti­tu­tion, un mo­nu­ment, un ma­ga­sin est pris pour cible, ça ne se­ra pas les Gi­lets jaunes. Ce sont les forces de l’ordre qui créé le ko (sic), là ils se­ront tout seul ! »

Dans une note du 29 oc­tobre, le Ser­vice cen­tral du ren­sei­gne­ment ter­ri­to­rial si­gna­lait que le tren­te­naire, père de fa­mille, était l’un des huit ad­mi­nis­tra­teurs de la page Fa­ce­book ap­pe­lant au tout pre­mier ras­sem­ble­ment des Gi­lets jaunes. « Le conte­nu du pro­fil des créa­teurs de l’évé­ne­ment est pour l’es­sen­tiel à ca­rac­tère fa­mi­lial. » La note in­di­quait : « Au­cune proxi­mi­té avec des groupes à risques n’a, jus­qu’à pré­sent, été dé­tec­tée », mais les agents avaient tou­te­fois pré­ci­sé : « Seul le nom­mé Eric Drouet est connu de la do­cu­men­ta­tion opé­ra­tion­nelle dans le cadre de sa co­ad­mi­nis­tra­tion du groupe Fa­ce­book fer­mé Mus­ter Crew. » Un groupe qui réunit des or­ga­ni­sa­teurs de ras­sem­ble­ments au­to­mo­biles.

IL AVAIT RE­FU­SÉ D’AL­LER À MA­TI­GNON

De­puis, Eric Drouet a pris de l’épais­seur mé­dia­tique et a été dé­si­gné of­fi­ciel­le­ment porte-pa­role du mou­ve­ment né contre la hausse de la taxe sur les car­bu­rants et la baisse du pou­voir d’achat. Se dis­tin­guant par ses propos durs, il a re­fu­sé de se rendre à une in­vi­ta­tion à Ma­ti­gnon le 30 no­vembre pour dis­cu­ter avec le Pre­mier mi­nistre, Edouard Phi­lippe.

En re­vanche, le 27 no­vembre, il avait été re­çu par Fran­çois de Ru­gy, mi­nistre de la Tran­si­tion éco­lo­gique, en compagnie de Pris­cil­lia Lu­dos­ky, une autre fi­gure du mou­ve­ment dont il est proche. Ex­pli­quant ne plus croire « en la Ré­pu­blique », Eric Drouet anime une page Fa­ce­book liée aux Gi­lets jaunes ap­pe­lée « La France en co­lère ». Très po­pu­laire, celle-ci re­groupe 235 115 membres. Il en anime aus­si une autre, « La France éner­vée ».

PRIS­CIL­LIA LU­DOS­KY

Eric Drouet, 33 ans, avait été re­mar­qué par les ren­sei­gne­ments dès la fin oc­tobre pour avoir été à l’ori­gine de l’un des pre­miers groupes Fa­ce­book sur les Gi­lets jaunes.

Pris­cil­lia Lu­dos­ky.

Ja­cline Mou­raud.

Maxime Ni­colle.

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