HDes jour­na­listes bles­sés

Le Parisien (Oise) - - MÉDIAS - PAR FRAN­ÇOIS ROUS­SEAUX FA­BIEN CROMBÉ, RE­POR­TER À BFM

de temps vous nous met­tez à l’an­tenne ? Je vais es­sayer de faire par­ler un Gi­let jaune à mes cô­tés pen­dant le di­rect. » Oreillette vis­sée au tym­pan, en liai­son per­ma­nente avec les stu­dios de la chaîne à Pa­ris, im­pos­sible pour­tant de de­vi­ner que Fa­bien Crombé est re­por­ter pour BFMTV. Ses in­ter­ven­tions à l’an­tenne sont re­gar­dées par près de un mil­lion de té­lé­spec­ta­teurs. Mais hier ma­tin, au pied de l’Arc de Triomphe, le sigle de sa chaîne n’ap­pa­raît nulle part : il a rem­pla­cé la bon­nette en mousse au bout de son mi­cro si­glée BFMTV par une noire, plus neutre. Une pré­cau­tion adop­tée aus­si par CNews, LCI ou Fran­cein­fo.

« On sait que BFM est re­cher­chée sur le ter­rain », juge le re­por­ter de 37 ans avant d’en­ta­mer son sep­tième du­plex de­puis 6 heures du ma­tin, sous les cris de « Ma­cron dé­mis­sion ! ». Un casque de pro­tec­tion pend à son sac. A l’in­té­rieur, un masque à gaz, des lu­nettes de plon­gée, un sé­rum apai­sant pour les yeux. Mais il n’a pas ju­gé utile en­core de s’équiper, pour « ne pas ins­tau­rer une dis­tance avec les gens et res­ter na­tu­rel le plus long­temps pos­sible ».

Les si­tua­tions dif­fi­ciles, Fa­bien Crombé connaît : jour­na­liste de­puis sept ans à BFMTV, il a cou­vert l’ou­ra­gan Ir­ma ou les éva­cua­tions à Notre-Dame-des-Landes. Et sui­vi un stage com­man­do dans les Py­ré­nées pour ap­prendre à cou­vrir les conflits. Hier ma­tin, le « ter­rain » semble plus calme que les week-ends pré­cé­dents. Il y a deux se­maines, avec son ca­me­ra­man An­tho­ny Brau, ils ont re­çu des gaz la­cry­mo­gènes, es­suyé des in­sultes, et trou­vé re­fuge en haut d’un im­meuble des ChampsE­ly­sées, là où la chaîne s’est mé­na­gé une zone de re­pli, d’où elle dif­fuse des plans larges de l’ave­nue.

De­puis, le mou­ve­ment s’est dur­ci, plu­sieurs re­pré­sen­tants de mé­dias ont été agres­sés. Alors deux gardes du corps sont à leur cô­té. « Ils re­pèrent ceux qui nous tournent au­tour. Quand ça bouge trop, ils nous ex­tirpent par le col. C’est une dis­sua­sion et une tran­quilli­té. » Une nou­veau­té, aus­si : la plu­part des chaînes dé­boursent entre 2 000 et 3 000 € par garde du corps pour en­ca­drer leurs jour­na­listes. » Pour elles, l’ad­di­tion est sa­lée.

« C’est bien plus dan­ge­reux au­jourd’hui pour les jour­na­listes. Il y a une haine qui gagne. Par­fois, des me­naces de mort », dé­plore Da­niel, 35 ans, l’agent qui sé­cu­rise Fa­bien Crombé.

Au mi­lieu des Champs-Ely­sées, le re­por­ter en­gage la conver­sa­tion avec Fré­dé­ric, 50 ans, Gi­let jaune ve­nu de Saint-Quen­tin (Aisne). « Beau­coup de jour­na­listes dé­forment les pro­pos des gens », cri­tique en apar­té cet ou­vrier dans une usine de ra­dia­teurs élec­triques. « C’est im­por­tant qu’ils soient là, s’ils disent la vé­ri­té. Ce n’est pas nor­mal qu’ils doivent être pro­té­gés, mais ils doivent être im­par­tiaux, ne pas don­ner leur opi­nion. BFMTV est une chaîne pro­gou­ver­ne­men­tale. » Une pe­tite mu­sique à la­quelle la di­rec­tion de BFMTV a dû s’ha­bi­tuer. « Le pu­blic s’est ap­pro­prié cette chaîne, et cha­cun a un avis sur ce que nous de­vrions faire : les Gi­lets jaunes, la classe po­li­tique, nos té­lé­spec­ta­teurs », ré­sume Cé­line Pi­galle, la di­rec­trice de la ré­dac­tion.

A 10 heures sur les Champs-Ely­sées, plu­sieurs face-à-face entre ma­ni­fes­tants, cas­seurs et CRS com­mencent à gé­né­rer des mou­ve­ments de foule. Fa­bien Crombé s’ap­proche. « Si ça charge, il faut par­tir d’un coup. Je fais at­ten­tion à trou­ver la bonne dis­tance. » Puis il dresse l’oreille. Au loin, une horde de ma­ni­fes­tants scande : « BFM, enc… ! » « C’est in­juste, s’in­digne le re­por­ter. Ça fait qua­torze jours qu’on donne la pa­role aux Gi­lets jaunes, il n’y a pas une chaîne où ils ont pu au­tant s’ex­pri­mer. On est au contact de la co­lère, et on prend pour tout le monde. »

A quelques mètres, les té­lé­vi­sions co­réennes, ita­liennes, aus­tra­liennes suivent aus­si l’évé­ne­ment. Gaëlle, jour­na­liste de France 3, ac­com­pa­gnée d’un garde du corps, veut re­te­nir que des Gi­lets jaunes l’ont ai­dée sa­me­di der­nier à mettre du col­lyre dans ses yeux. « Beau­coup nous in­ter­pellent et, avec cer­tains, on peut dis­cu­ter. »

La grande ma­jo­ri­té des jour­na­listes pré­sents au mi­lieu des 1 500 ma­ni­fes­tants n’ar­borent pour­tant pas le bras­sard « presse » au bras. Comme Jean Cha­mou­laud, de CNews, la chaîne d’in­for­ma­tion en conti­nu du groupe Ca­nal +, qui en une se­maine a dou­blé le nombre de ses gardes du corps . « Sou­vent, je com­mente les images en di­rect sans me mettre face à la ca­mé­ra », té­moigne le re­por­ter de 29 ans, qui a re­çu un caillou dans la fi­gure. Pen­dant ce temps, CNews a dû re­pous­ser une tren­taine de Gi­lets jaunes qui ont ten­té de pé­né­trer dans ses lo­caux à Bou­logne hier.

Les di­rec­tions des chaînes im­posent des consignes dras­tiques : re­pé­rer cons­tam­ment les abris pos­sibles, fil­mer de loin, voire réa­li­ser de faux di­rects dif­fu­sés avec quelques mi­nutes de dé­ca­lage, pour être sûr de pou­voir in­ter­ve­nir en toute sé­cu­ri­té. Seule France 24, la chaîne d’in­fo en conti­nu in­ter­na­tio­nale, n’a pas re­cours aux gardes du corps. De­puis l’as­sas­si­nat au Ma­li de deux jour­na­listes du groupe en 2013, elle a em­bau­ché un di­rec­teur de la sû­re­té à temps plein. « Nos équipes ont l’ha­bi­tude des zones sen­sibles et ont re­çu une for­ma­tion en sé­cu­ri­té. Ce sont elles sur le ter­rain qui choi­sissent comment in­ter­ve­nir à l’an­tenne : si c’est trop chaud, elles ne sortent pas la ca­mé­ra et ra­content par té­lé­phone », ex­plique la di­rec­trice de la ré­dac­tion fran­co­phone, Va­nes­sa Burg­graf. Qui con­clut, fa­ta­liste : « L’édi­to­rial est aus­si dic­té par le sé­cu­ri­taire. »

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