« Sousterre, on­perd­tous­ses­re­pères »

Pa­trick­hen­ry, mé­de­ci­net­fon­da­teur­du­re­cueil so­cial­de­la­ratp

Le Parisien (Paris) - - L’actualité/ Faitsdiver­s - CH. B. CHRISTEL BRIGAUDEAU

Il aime se­couer. Dé­tailler en images les maux vio­lents de la vie de clo­chard. Ce­la fait plus de trente ans que Pa­trick Henry dé­fend leur cause. Pour ce­la, on lui a don­né une Lé­gion d’Hon­neur, qu’il porte tous les jours au re­vers de sa veste. Pa­trick Henry est mé­de­cin. C’est lui qui a fon­dé le « re­cueil so­cial » de la RATP. Avant ce­la, il avait créé « la pre­mière consul­ta­tion pour les SDF » , à l’hô­pi­tal de Nanterre ( Hauts- de- Seine). « Je me vante d’être le pre­mier clo­do­logue ! »

Re­tour dans les an­nées 1980. L’hô­pi­tal de Nanterre, gé­ré par la pré­fec­ture de po­lice, parque la mi­sère du monde. Les ex­pul­sés du mé­tro sont conduits par four­gon au Chap­sa, le centre d’hé­ber­ge­ment et d’assistance pour les per­sonnes sans abri. Le jeune mé­de­cin les ren­contre aux ur­gences. « Un jour, un clo­chard avec un plâtre au bras se plai­gnait que ça le grat­tait, se sou­vient- il. Quand j’ai en­le­vé le plâtre, il n’y avait plus que de la chair pu- tré­fiée. On l’a am­pu­té. Ce gars n’était pas une ex­cep­tion. Il fal­lait faire quelque chose. »

Plus de 50 000 consul­ta­tions plus tard, Pa­trick Henry re­joint la RATP. Au­tour de lui sont ac­cro­chées des pho­tos d’art ( sa ma­rotte), un exem­plaire de l’ap­pel de l’Ab­bé Pierre et le por­trait d’un clownSDF. « Ce­lui- là, il di­sait tou­jours : pe­tit à pe­tit, l’oi­seau fait son nid » , se sou­vient- il. Son nid à lui est un bu­reau avec mo­quette et vue sur la Seine, au siège de la ré­gie.

Le mé­tro n’est pas un re­fuge”

« Le ter­rain use, je n’en pou­vais plus » , dit- il, à 61 ans. Sa mis­sion, faire sor­tir les SDF des quais du mé­tro, pour­rait cho­quer. Il l’as­sume et la re­ven­dique. « Il faut aban­don­ner ce ré­flexe men­tal qui veut que le mé­tro soit un re­fuge. Le mé­tro, quand on y reste, crée des pa­tho­lo­gies. » À com­men­cer par une déso­cia­li­sa­tion ful­gu­rante. « Sous terre on perd tous ses re­pères spa­tio- tem­po­rels, mar­tèle- t- il. Les jeunes qui viennent d’ar­ri­ver ne s’iden­ti­fient jamais au clo­chard qu’ils voient de l’autre cô­té du quai. Ils ne com­prennent pas ce qui les guette. » quelques mois, l’équipe de 6 h 30 a fi­ni par trou­ver un lo­ge­ment stable à un SDF à la rue de­puis quinze ans. « On lui a payé le res­to pour fê­ter ça, il avait les larmes aux yeux, confient- ils. C’est pour des mo­ments comme ceux- là qu’on se lève le ma­tin. »

Cette his­toire reste une ex­cep­tion. Les yeux man­gés par sa cas­quette de ti­ti, Jean- Mi­chel* re­fuse tou­jours d’in­té­grer la place en mai­son de re­traite que lui pro­posent les ser­vices so­ciaux. « Y a que des ga­gas là- dedans, bou­gonne- t- il. Moi, j’aime bien mon au­to­no­mie. »

Au­jourd’hui, il ac­cepte de mon­ter dans la ca­mion­nette blanche de la RATP. « C’est pour faire plai­sir à leurs sta­tis­tiques… J’aime pas les transports en com­mun » , dé­clare le SDF. Il paye chaque mois son passe Na­vi­go pour cir­cu­ler dans les sta­tions. « À mon âge, je vais pas sau­ter les bar­rières ! » La ca­mion­nette file à la CAF, puis dans un centre d’ac­cueil de la porte de Cha­ren­ton avec Jean- Mi­chel à bord. « Je me donne deux ans pour le convaincre » , ré­pète Sté­phane.

D’ici là, il y au­ra des cen­taines de re­fus et de nou­veaux sans- abri, comme ce jeune po­lo­nais, ar­ri­vé à Pa­ris « de­puis deux se­maines et cinq jours » dans l’es­poir de tra­vailler. « La pre­mière fois qu’on l’a vu, il avait une grosse va­lise et dedans il n’y avait qu’une pomme » , ra­conte Sté­phane. Ce gar­çon l’a ému, lui rap­pe­lant ses propres sou­ve­nirs d’er­rance, plus jeune. « On ne fait jamais ce mé­tier par ha­sard. »

* Le pré­nom a été chan­gé. Avec les ma­rau­deurs de la RATP

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