Le Parisien (Paris)

«Je ne veux pas m’ar­rê­ter»

LINE RENAUD joue « Hu­guette », ce soir, dans une fic­tion tendre sur Arte. A 91 ans, six mois après s’être frac­tu­ré la che­ville, elle re­prend le che­min des pla­teaux de tour­nage.

- PROPOS RECUEILLIS PAR CARINE DI­DIER ET SYL­VAIN MERLE Morocco · France · Renaud Séchan · Line Renaud · Loulou Gasté

après avoir chu­té chez elle et s’être cas­sé la che­ville, on re­trouve Line Renaud bon pied, bon oeil dans un hô­tel proche de la place de l’Etoile. A 91 ans, la co­mé­dienne, qui vient de lan­cer son Fonds de do­ta­tion pour la re­cherche mé­di­cale, re­noue avec les tour­nages. Elle est ce soir la ve­dette du té­lé­film « Hu­guette », sur Arte (à 20 h 55). LINE

Com­ment al­lez-vous ?

Très bien. Ça ne se voit pas ?

Et cette che­ville, alors ?

La voi­là. Je suis res­tée cinq mois cou­chée, ça m’a sem­blé cinq ans ! Je me suis dit : ou je râle tous les jours, ou je vais me re­mettre à sou­rire… Ce que j’ai fait.

Vous n’êtes pas du genre à râ­ler, si ?

Je peux râ­ler à l’intérieur, mais pas à l’ex­té­rieur. Les in­fir­mières ont dé­jà suf­fi­sam­ment de pro­blèmes sans en ajou­ter.

On ne vous avait pas dit d’évi­ter les sal­tos…

(Rires.) En tout cas, quelle sa­le­té, quelle ex­pé­rience ! Pour moi, c’est un signe de ma mère pour que je lève le pied… Je re­ve­nais de Las Ve­gas et j’avais re­cu­lé mon re­tour le plus pos­sible, j’avais des amis à voir, j’ai en­chaî­né avec le Si­dac­tion, sans re­pos. J’étais au bout du rou­leau.

A quoi vous avez pen­sé sur votre lit ?

J’ai pen­sé à tel­le­ment de choses… Et j’ai dor­mi. Beau­coup. Ce qui ne me res­semble pas. Chez moi, je ré­flé­chis la nuit. A l’hô­pi­tal, j’avais des nou­velles de la mai­son tous les jours, mes chiens ve­naient me dire bon­jour. J’al­lais les voir dans un pe­tit jar­din. Sur­tout Pi­rate.

Ce­lui qui vous a fait tom­ber… Oui, et je ne lui en veux pas. (Rires.) A la fa­çon dont il m’a fait la fête à mon re­tour, lui non plus.

Loin de chez vous, comme cette Hu­guette que vous in­car­nez à l’écran, se sent-on dé­sta­bi­li­sé ?

Oui, c’est le cas pour Hu­guette. Moi, je ne me sens pas dé­pay­sée quand je suis loin de chez moi. A Ve­gas, par exemple, c’est presque chez moi… Mais à l’hô­pi­tal, on n’a plus son quo­ti­dien, ses ha­bi­tudes, on est un peu per­du… J’ai vou­lu res­ter po­si­tive. Mes co­pines me re­mon­taient le mo­ral. Tous les jours, j’avais Mu­riel, Claude (NDLR : Ro­bin et Chi­rac), Ni­cole (NDLR : Son­ne­ville, son at­ta­chée de presse). L’ami­tié. C’est ce qu’il y a de plus fort. Et le cour­rier des fans aus­si. J’ai re­çu des mil­liers de mots gen­tils comme seul le pu­blic sait écrire.

Vous avez bien ré­cu­pé­ré ?

Je boite en­core, je re­marche de­puis peu. Mais c’est raide. Comme du bois.

Vous di­siez avoir re­çu beau­coup de mes­sages, à l’in­verse d’Hu­guette qui se re­trouve as­sez seule… Hu­guette est une bonne femme for­mi­dable… Après la longue ma­la­die de son mari pla­cé en Eh­pad, elle a tout per­du… Elle se re­trouve seule, dé­mu­nie. Elle a sa fier­té et, si elle ne veut pas de la men­di­ci­té, elle va trou­ver la so­li­da­ri­té. J’ai lu un ar­ticle de « la Voix du Nord » qui ra­con­tait ce­la, une femme de 80 ans qu’on avait re­trou­vée dor­mant dans sa voiture.

Qu’une per­sonne âgée puisse être ain­si ex­pul­sée, sans aide, ça vous ré­volte ? Oui, parce que ce­la peut ar­ri­ver à tout le monde. Hu­guette a per­du pied à la mort de son mari et elle ne s’est pas battue. Or, il ne faut ja­mais dire « à quoi bon ». Ja­mais.

Hu­guette bas­cule dans une pré­ca­ri­té ex­trême, est-ce un su­jet qui vous pré­oc­cupe par­ti­cu­liè­re­ment ? Sur­tout main­te­nant. Com­ment font les gens pour vivre avec si peu par­fois… Quand on voit le coût de la moindre chose, en plus dans une so­cié­té de consom­ma­tion. A la té­lé, avec toute cette pu­bli­ci­té, on pousse les gens à l’achat. Et ils s’en­dettent, se sur­en­dettent. Les in­fir­mières, que j’ai cô­toyées, donnent tant et re­çoivent si peu. Fran­cine, Nathalie, qui se sont oc­cu­pées de moi, ce sont toutes des mères de fa­mille, je ne sais pas com­ment elles font…

Le 23 no­vembre, les femmes dé­fi­laient dans les rues contre les vio­lences conjugales. Quand on vous dit qu’en 2019 dé­jà 137 femmes sont mortes sous les coups de leur com­pa­gnon ou ex-com­pa­gnon… Com­ment ex­pli­quer ce­la, c’est ré­vol­tant. Et comme elles font bien de par­ler main­te­nant… Avant, les femmes se ca­chaient quand elles étaient bat­tues, il ne fal­lait pas le dire. Elles parlent, il est temps.

Vous n’y avez ja­mais été confron­tée, dans votre en­tou­rage ?

Non, ja­mais. De toute fa­çon, on ne le di­sait pas… J’ai po­sé la ques­tion à ma mère, je n’avais au­cun soup­çon sur mon père, mais il y a plein d’hommes pour les­quels on n’a pas de soup­çons. Elle m’a dit : « Moi, non, mais ta grand-mère oui. »

Et les com­por­te­ments sexistes, les agres­sions que les mou­ve­ments comme #Me­Too dé­noncent ou­ver­te­ment… Vous y avez été confron­tée ?

Moi, ja­mais. Les femmes osent par­ler, en­fin, et c’est bien. En­suite, il faut pro­té­ger les femmes et qu’elles se pro­tègent aus­si. On ne monte pas dans la chambre d’hô­tel d’un pro­duc­teur, on sait qu’il y a un risque. Ce sont des sa­lauds, ces types qui se com­portent ain­si, et ils savent ci­bler les plus fra­giles…

Le jour de la dif­fu­sion de la fic­tion d’Arte (au­jourd’hui), ce­la fe­ra deux ans que Johnny a dis­pa­ru. Vous pen­sez sou­vent à lui ? J’y pen­se­rai ce 6 dé­cembre, oui. C’est incroyable, deux ans… Mais il est tou­jours là. Par­fois, je sens sa pré­sence…

Vous avez ré­cem­ment inau­gu­ré le Fonds de do­ta­tion

Line Renaud-Lou­lou Gas­té. De quoi s’agit-il ?

De­puis que je suis très en­ga­gée dans la lutte contre le si­da, j’ai eu l’oc­ca­sion de ren­con­trer de nom­breux cher­cheurs. J’ai dé­ci­dé que je lais­se­rai mes biens à la science au tra­vers de ce fonds de do­ta­tion que j’ai sou­hai­té faire naître de mon vi­vant pour le mettre sur les rails. C’est fait, il existe et sou­tien­dra la re­cherche mé­di­cale. Chaque an­née, il y au­ra un prix Line Renaud-Lou­lou Gas­té sa­luant un cher­cheur. Nous, nous sommes des pas­seurs d’émo­tions. Eux, ce sont des pas­seurs de vie, ce sont même les gar­diens de nos vies et ils ont un tel be­soin d’ar­gent…

RENAUD

Main­te­nant que vous êtes sur pied, vous al­lez re­trou­ver les che­mins des pla­teaux ? C’est ce à quoi je pen­sais à l’hô­pi­tal, les pro­jets… Je vais tour­ner en fé­vrier avec Laë­ti­tia Mi­lot un té­lé­film qui s’ap­pelle « le Squat » pour France 2, puis, au prin­temps, la suite de « Meurtres à Bri­desles-Bains » pour la Trois, et en­suite, un film de ci­né­ma, « la Der­nière Course », de Ch­ris­tian Ca­rion.

La re­traite, ce n’est pas pour vous en fait…

(Rires.) Je ne la veux pas, je ne veux pas m’ar­rê­ter…

Votre mo­teur, c’est quoi ? Mon mo­teur ? Un mo­teur Renaud. (Rires.)

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Pa­ris (XVIe), le 25 no­vembre. « Com­ment font les gens pour vivre avec si peu par­fois… » s’in­ter­roge Line Renaud.
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Line Renaud (ici avec Ro­mane Boh­rin­ger) campe une re­trai­tée qui bas­cule dans une grande pré­ca­ri­té après la mort de son mari.

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