Sexe, men­songes et vi­déo, les stu­pé­fiants aveux de Pav­lens­ki

L’ar­tiste russe qui a di­vul­gué en toute illé­ga­li­té une vi­déo in­time de Ben­ja­min Gri­veaux, pous­sant ce der­nier à re­non­cer à la mai­rie de Pa­ris, se livre et se ra­conte. Sans conces­sions.

Le Parisien (Paris) - - LA UNE - PAR TIMOTHÉE BOUTRY, VINCENT GAUTRONNEA­U ET ÉRIC PELLETIER

LA FRANCE, Pio­tr Pav­lens­ki ne l’a pas choi­sie au ha­sard. Lorsque l’ar­tiste fuit sa Rus­sie na­tale, en 2017, il s’ins­talle dans un pays qu’il ido­lâtre pour avoir en­fan­té Sade. Après avoir ob­te­nu le sta­tut de ré­fu­gié politique et in­cen­dié dans la fou­lée une suc­cur­sale de la Banque de France place de la Bas­tille, le voi­ci en cel­lule « au quar­tier dis­ci­pli­naire » à dé­chif­frer la langue du di­vin mar­quis avec pour seul livre… un es­sai de Ber­nard-Henri Lé­vy. Pav­lens­ki ne voue pas le même culte aux deux phi­lo­sophes. Sade ? « Le plus grand Fran­çais de l’hu­ma­ni­té. » BHL ? « Un sa­cré fils de p… » Ne comp­tez pas sur Pav­lens­ki pour faire dans la de­mi­me­sure. C’est un ro­bi­net d’eau froide ou chaude, dé­pour­vu de mi­ti­geur.

Hier après-mi­di, Pio­tr Pav­lens­ki, 35 ans, ni po­sé ni po­seur, ac­cepte de nous ren­con­trer. L’ar­tiste russe qui, un jour de Saint-Va­len­tin, a dy­na­mi­té le cours de l’élec­tion à la mai­rie de Pa­ris en dé­voi­lant une vi­déo in­time de Ben­ja­min Gri­veaux, re­trace mé­ti­cu­leu­se­ment une se­maine folle, au­tour d’un go­be­let de thé noir. Il se lance, d’une voix douce qui tient en res­pect un corps en per­pé­tuelle ten­sion. Il faut en ef­fet du temps pour ex­pli­quer comment la di­vul­ga­tion d’une séance d’ona­nisme re­pré­sente un acte ar­tis­tique et politique.

Ce pro­jet « por­no­po­li­tique », il en re­ven­dique seul la pa­ter­ni­té. « J’ai com­men­cé à y ré­flé­chir en oc­tobre. C’est quelque chose qui n’exis­tait pas : des res­sources por­nos, il y en a énor­mé­ment, mais avec des hommes de pou­voir, non. Les gens en avaient be­soin. » Quel be­soin ? Ce­lui de se rin­cer l’oeil sur l’en­tre­jambe d’un fi­dèle du chef de l’Etat ? Pas aux yeux de Pav­lens­ki, qui in­tel­lec­tua­lise cha­cune de ses ac­tions au nom de « l’art politique ».

Il as­sume tout

« Mon ob­jec­tif est d’ou­vrir les yeux des gens, de ré­vé­ler les mé­ca­niques du pou­voir, ar­gu­mente-t-il. Je veux mon­trer que l’hy­po­cri­sie des po­li­tiques est de­ve­nue la norme, au point de créer une si­tua­tion mons­trueuse. » Et si le can­di­dat (LREM) fut sa pre­mière vic­time, c’est, dit-il, uni­que­ment à cause de l’uti­li­sa­tion de ses proches dans sa cam­pagne élec­to­rale. « Moi, je n’uti­lise pas mes en­fants dans mes ac­tions ar­tis­tiques ! Je res­pecte la vie pri­vée, af­firme-t-il. La seule chose qui m’in­té­resse, c’est la re­la­tion avec les élec­teurs. Alors que Ben­ja­min

Gri­veaux fait cam­pagne sur le thème de la fa­mille, il écrit dans le même temps (NDLR : à sa maî­tresse d’un soir) que sa fa­mille est une pri­son… »

Ce n’est pour­tant ni la pre­mière ni la der­nière pas­sade d’un homme de pou­voir. Mais pour la pre­mière fois en France, la ré­vé­la­tion d’une liai­son ex­tracon­ju­gale pro­voque l’em­pê­che­ment d’un élu.

Face aux pour­suites ju­di­ciaires, le per­for­meur mis en exa­men as­sume l’in­té­gra­li­té des actes ré­pré­hen­sibles. Ain­si prend-il le soin de dé­doua­ner l’avo­cat Juan Bran­co, dont il est proche. « Je l’ai consul­té mi-jan­vier et je lui ai po­sé deux ques­tions : comment ou­vrir un site por­no­gra­phique en France ? Et comment m’as­su­rer de l’iden­ti­té d’une per­sonne dont on ne voit pas le vi­sage sur une vi­déo ? dé­taille-t-il. Il m’a aus­si ren­sei­gné sur les risques. Mais il est res­té à dis­tance. » Pav­lens­ki ab­sout éga­le­ment Bran­co d’une quel­conque res­pon­sa­bi­li­té dans la ré­dac­tion du texte ar­gu­men­té pu­blié sur son site : « Je l’ai écrit en russe. Puis j’ai de­man­dé à plu­sieurs per­sonnes de le tra­duire, mais après avoir cas­sé le texte en plu­sieurs pas­sages pour que le sens leur échappe. Mais pas à Juan Bran­co. »

L’ar­tiste prend éga­le­ment soin d’exo­né­rer sa com­pagne Alexan­dra de Tad­deo, l’étu­diante à qui ont été en­voyées les sé­quences li­cen­cieuses, de toute im­pli­ca­tion dans leur di­vul­ga­tion. « Je sa­vais qu’elle avait eu une re­la­tion avec Ben­ja­min Gri­veaux, elle me l’avait dit. Mais je ne sa­vais pas qu’elle avait conser­vé des vi­déos, pré­tend-il. Comme on par­tage le même or­di­na­teur, je les ai trou­vées et, en no­vembre, je les ai prises sans lui de­man­der. J’ai vo­lé ce ma­té­riel. » En garde à vue, sa com­pagne a li­vré une ver­sion iden­tique. Même dis­cours quant à la mise en ligne. « Alexan­dra sa­cen­taine

’’Je res­pecte la vie pri­vée. La seule chose qui m’in­té­resse, c’est la re­la­tion avec les en­quê­teurs.

’’J’ai trou­vé bi­zarre qu’il [Ben­ja­min Gri­veaux] dé­mis­sionne. Et j’ai été sur­pris qu’il porte plainte.

vait que je pré­pa­rais Por­no­po­li­tique, mais elle ne connais­sait pas tous les dé­tails. Quand la vi­déo a com­men­cé à cir­cu­ler, elle n’était pas du tout contente. »

Sans Alexan­dra de Tad­deo, l’ob­jet du dé­lit, rien n’au­rait été pos­sible. « Mon amourr­reuse », dit-il en sou­riant lors­qu’on pro­nonce son nom. L’his­toire de leur ren­contre est dé­sor­mais connue : « Elle m’a écrit une pre­mière fois, puis à ma sor­tie de pri­son. Alors, je lui ai of­fert l’in­ter­view qu’elle de­man­dait. Elle était belle. » Elle parle de Toc­que­ville, phi­lo­sophe li­bé­ral et conser­va­teur. Puis dé­lais­sant le politique pour l’in­time, lui adresse des poé­sies de Ro­bert Des­nos. « Alors quelque chose a chan­gé, su­surre-t-il. C’était très fort. »

Im­per­méable à la cri­tique

Un couple fu­sion­nel, à l’en­tendre plus yin et yang que Bon­nie and Clyde : « Elle est mon an­ti­thèse. Elle femme, moi homme. Elle droite, moi gauche. Elle che­veux longs et moi che­veux ras. Moi ha­billé comme ça (NDLR : il dé­signe son tee-shirt noir) et elle avec une de robes. Entre nous, tout est dif­fé­rent. Et main­te­nant, la jus­tice se place entre nous. » Il sou­rit à l’évo­ca­tion de l’an­ni­ver­saire qu’il lui pré­pa­rait pour ce week-end, re­por­té pour cause de garde à vue. Une se­maine après le re­non­ce­ment du dé­pu­té de Pa­ris, que reste-t-il de cette ac­tion, dont l’am­pleur semble même avoir dé­pas­sé l’ar­tiste ? « J’ai trou­vé bi­zarre qu’il dé­mis­sionne, souffle Pio­tr Pav­lens­ki. Et j’ai été sur­pris qu’il porte plainte. » Condam­né una­ni­me­ment par la classe politique, le Russe reste im­per­méable à la cri­tique, dra­pé dans sa convic­tion d’avoir agi « pour la so­cié­té et pour le peuple qui est content ». Du pain, des jeux et du sexe. De­puis sa mise en exa­men, Pio­tr Pav­lens­ki as­sure re­ce­voir des gestes d’ap­pro­ba­tion. « Ah, c’est le Russe, co­ol ! » ri­gole le chauf­feur VTC qui le conduit au com­mis­sa­riat pa­ri­sien où l’ar­tiste doit poin­ter une fois par se­maine.

Le 3 mars, Pav­lens­ki a de nou­veau ren­dez-vous de­vant la juge d’ins­truc­tion pour ré­pondre d’ac­cu­sa­tions de vio­lences com­mises le 31 dé­cembre, ac­cu­sa­tions qu’il conteste. Mal­gré ces foudres ju­di­ciaires, pro­met-il, « Por­no­po­li­tique n’est pas ter­mi­né » : « Bien sûr, je veux conti­nuer ce pro­jet qui n’a du­ré que trois jours avant que le gou­ver­ne­ment ne bloque le site. » « J’ai le ma­té­riel », me­na­cet-il en tour­nant à fond le ro­bi­net d’eau froide.

Pa­ris (XVe), hier. Pio­tr Pav­lens­ki, convain­cu d’avoir agi « pour le peuple », re­ven­dique cha­cune de ses ac­tions au nom de « l’art politique ».

Pa­ris (XVe), hier. « Por­no­po­li­tique n’est pas ter­mi­né », as­sure le Russe.

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