Le chan­tage d’Er­do­gan

Le pré­sident turc, qui es­père une aide de l’UE et de l’Otan, me­nace de lais­ser af­fluer en Eu­rope des mil­liers de ré­fu­giés sy­riens.

Le Parisien (Paris) - - POLITIQUE - DE NOTRE COR­RES­PON­DANTE ADÈLE COUPAUD À IS­TAN­BUL (TUR­QUIE), AVEC H.V. Id­lib

me dire si de­main il y au­ra en­core des bus ? » de­mande un Sy­rien, mi-in­quiet mi-ré­joui, deux sacs plas­tique à la main. « Je pas­sais là pour faire des courses, je n’ai pas toutes mes af­faires avec moi, je ne suis pas prêt », ex­plique-t-il en scru­tant l’autre cô­té de la route.

Sur cette avenue d’Is­tan­bul sont ga­rés deux au­to­cars, suc­cé­dant à ceux par­tis ce ma­tin pour la ville d’Edirne, der­nière étape avant la fron­tière grecque. Au­tre­ment dit, les portes de l’Eu­rope, dont An­ka­ra a an­non­cé l’ou­ver­ture sou­daine dans la nuit de jeu­di, à la suite de l’at­taque im­pu­tée au ré­gime de Ba­char al-As­sad qui a tué 33 mi­li­taires turcs à Id­lib. D’après l’Ob­ser­va­toire sy­rien des droits de l’homme, des tirs de re­pré­sailles turcs ont fait 31 morts par­mi les com­bat­tants du ré­gime sy­rien.

Dans cette poche du nor­douest de la Sy­rie, les der­niers re­belles — dont cer­tains dji­ha­distes —, sou­te­nus par des blin­dés et des fan­tas­sins de l’ar­mée turque, af­frontent les troupes fi­dèles au ré­gime de Ba­char al-As­sad, ap­puyées par l’avia­tion russe, qui bom­bardent sans trop dis­tin­guer les com­bat­tants des ci­vils.

« POU­VEZ-VOUS

Un scé­na­rio ca­tas­trophe

L’ob­jec­tif d’As­sad et de son « par­rain » Vla­di­mir Pou­tine, à tra­vers cette of­fen­sive fi­nale, est de re­prendre le contrôle to­tal du pays, neuf ans après le dé­but de la guerre ci­vile, en 2011. Pen­dant ce temps, alors que 900 000 ré­fu­giés ont dé­jà fui les zones de com­bat vers la fron­tière turque, la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale est im

Au­to­route M 4

puis­sante. Em­ma­nuel Ma­cron et An­ge­la Mer­kel ont lan­cé à Pou­tine et Er­do­gan un ap­pel à un som­met d’apai­se­ment, vain pour l’ins­tant, à cause du re­fus du maître du Krem­lin.

Face à cet im­mo­bi­lisme, la Tur­quie me­nace de lais­ser se dé­rou­ler le scé­na­rio ca­tas­trophe qui fait cau­che­mar­der l’Eu­rope : l’af­fluence de mil­liers de ré­fu­giés sy­riens. « La crise d’Id­lib a dé­pas­sé toutes les li­mites, a dé­cla­ré hier le porte-pa­role de la pré­si­dence, Ibra­him Ka­lin. C’est pour­quoi la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale doit mettre fin à la crise hu­ma­ni­taire et prendre des me­sures concrètes. » Si

TUR­QUIE

Au­to­route M 5

SY­RIE

Forces gou­ver­ne­men­tales et al­liés (As­sad, Rus­sie, Iran)

Turcs et al­liés Kurdes Re­belles et dji­ha­distes

Go­lan (Is­raël) Groupe Etat is­la­mique

l’ONU a an­non­cé qu’une mis­sion hu­ma­ni­taire était jus­te­ment en pré­pa­ra­tion, la Tur­quie de­mande un sou­tien fi­nan­cier de l’Union eu­ro­péenne pour construire la zone de sé­cu­ri­té fron­ta­lière, où elle veut à terme re­lo­ger deux des 3,6 mil­lions de Sy­riens pré­sents sur son sol.

Elle a aus­si et sur­tout be­soin de l’UE et l’Otan, dont elle est membre, pour ob­te­nir l’ins­tau­ra­tion d’une « no fly zone » — zone d’in­ter­dic­tion aé­rienne — afin de stop­per les bom­bar­de­ments aé­riens des chas­seurs et hé­li­co­ptères russes. La stra­té­gie turque, in­car­née par l’es­saim de jour­na­listes

SY­RIE grim­pant jusque dans les bus — pas tou­jours pleins — pour re­cueillir les images tant re­dou­tées par l’UE, s’est ré­pan­due tel un es­poir à tra­vers les écrans de mes­sa­ge­ries des ré­fu­giés, qui font face à un re­jet de plus en plus sé­vère en Tur­quie. « J’ai re­çu l’in­for­ma­tion et je suis ve­nue voir par moi-même si ce n’était pas des men­songes, as­sure Se­rife, une Sy­rienne dont les maigres re­ve­nus ti­rés des mé­nages qu’elle ef­fec­tue ne lui per­mettent pas de faire vivre cor­rec­te­ment ses quatre en­fants. Nous irons en Al­le­magne, au Ca­na­da… Qu’im­porte ! On doit par­tir. »

Le dra­peau aux douze étoiles d’or ne fait plus rê­ver les jeunes.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.