Avec les pom­piers, en pre­mière ligne face à la pan­dé­mie

En in­ter­ve­nant à do­mi­cile, les sa peurs mi­li­taires sont les pre­miers confron­tés aux ma­lades at­teints par­leCo­vid-19.Re port age.

Le Parisien (Paris) - - LA UNE - TEXTE : TI­MO­THÉE BOUTRY PHO­TOS : PHI­LIPPE DE POULPIQUET

elle re­tire la che­va­lière ac­cro­chée au doigt de son père, al­lon­gé sur le dos, au mi­lieu du sa­lon. Deux jours plus tôt, elle avait per­du sa mère, vain­cue par le Co­vid19 à l’hô­pi­tal. Pour cette jeune femme su­bi­te­ment or­phe­line, le vi­rus au­ra été d’une in­fi­nie cruau­té. Et l’in­ter­ven­tion éner­gique des pom­piers n’au­ra pas suf­fi à ra­me­ner à la vie ce père de 63 ans qui souf­frait de dia­bète et d’hy­per­ten­sion, ces fa­meux fac­teurs de co­mor­bi­di­té qui ac­cen­tuent le risque de dé­cès.

La mort, les sol­dats du feu y sont ré­gu­liè­re­ment confron­tés. Mais l’épi­dé­mie de Co­vid19 a im­po­sé son si­nistre tem­po. « D’ha­bi­tude, on constate un dé­cès tous les deux ou trois jours. En ce mo­ment, c’est plu­tôt quo­ti­dien », souffle un sous-of­fi­cier.

C’est la fille du dé­funt qui a don­né l’alerte en dé­cou­vrant son père in­ani­mé peu avant 11 heures. Le mes­sage est alar­mant puisque la vic­time, do­mi­ci­liée dans la com­mune voi­sine de Che­vil­ly-La­rue, se­rait en ar­rêt car­dio-res­pi­ra­toire. Aus­si­tôt, dans la ca­serne de Vi­try-sur-Seine (Val-deMarne) de la bri­gade des sa­peurs-pom­piers de Pa­ris (BSPP), la si­rène a re­ten­ti, sui­vie de deux bips courts : c’est l’un des deux vé­hi­cules de secours et d’as­sis­tance aux vic­times (VSAV) qui doit « décaler » — par­tir.

Sur place, les hommes de l’équi­page de Vi­try prennent le re­lais du mas­sage car­diaque en­ta­mé par les pre­miers in­ter­ve­nants. Le mé­de­cin des pom­piers ar­rive au même mo­ment. Et ne peut que consta­ter le dé­cès, peu avant 11 h 30. « Il était en ar­rêt car­diaque de­puis trop long­temps. Il était froid et pré­sen­tait dé­jà des signes de ri­gi­di­té, égrène le pra­ti­cien. Dans ces condi­tions, il n’y avait au­cune chance que le coeur re­parte. Compte te­nu du diag­nos­tic po­sé sur sa femme, de son état de fa­tigue et de sa toux, tous les ar­gu­ments plaident en fa­veur d’un dé­cès consé­cu­tif au Co­vid-19. Mais on n’en au­ra pas la cer­ti­tude car il ne se­ra pas tes­té. »

Une ex­trême pré­cau­tion

La vic­time ne fi­gu­re­ra pas non plus dans le fu­neste dé­compte égre­né chaque soir par le di­rec­teur gé­né­ral de la San­té, puisque mort à do­mi­cile. Avant de prendre congé de sa fille, pros­trée dans une pièce voi­sine, les pom­piers isolent la dé­pouille de son père dans un sac mor­tuaire. Pro­cé­dure Co­vid. Les pompes fu­nèbres vont prendre le re­lais. Cette jour­née de lun­di avait pour­tant dé­bu­té sur une note beau­coup plus tendre dans ce sec­teur po­pu­laire de la ban­lieue sud de la ca­pi­tale. L’ad­ju­dant Fa­bien, le chef du centre, achève tout juste la tra­di­tion­nelle re­vue du ma­té­riel quand la pre­mière alerte ré­sonne à 8 h 20. Rien à voir avec le Co­vid-19 : une femme en­ceinte hé­ber­gée dans un foyer d’ur­gence de la Croix­Rouge à Ville­juif a des contrac­tions à une se­maine du terme. Les pom­piers l’ins­tallent dé­li­ca­te­ment dans un fau­teuil et la trans­portent jus­qu’à leur vé­hi­cule, di­rec­tion la ma­ter­ni­té. « Mer­ci, mes­sieurs. Vous faites un tra­vail for­mi­dable », ré­pètent les amies qui l’ac­com­pagnent. De­hors, la vie s’écoule au ra­len­ti. Une file d’at­tente se forme de­vant la poste avant l’ou­ver­ture.

De­puis plus de deux se­maines, la ca­serne de Vi­try et ses 61 sa­peurs — tous des hommes — vivent au rythme du Co­vid-19. « On a pris la ma­rée », ra­conte sans fard l’ad­ju­dant Fa­bien, 38 ans dont vingt au sein de la cé­lèbre bri­gade. « Les pre­miers jours, 70 à 80 % des in­ter­ven­tions concer­naient des sus­pi­cions de conta­mi­na­tion. On est pas­sés à 50 % la se­maine sui­vante et la si­tua­tion tend à se cal­mer. Mais on a su s’adap­ter. On n’a pas dé­cou­vert le risque bio­lo­gique : on s’était dé­jà pré­pa­rés pour Ebo­la ou la grippe aviaire », dé­taille-t-il en sa­luant l’en­ga­ge­ment to­tal de ses hommes mal­gré la me­nace.

Lut­ter contre un en­ne­mi in­vi­sible né­ces­site des pré­cau­tions. Avant chaque in­ter­ven­tion à risque, les pom­piers en­filent combinaiso­n, gants et lu­nettes de pro­tec­tion.

Un sac pour les dé­chets in­fec­tieux

Comme pour se rendre chez cet homme d’ori­gine asia­tique de 79 ans qui souffre d’hy­per­ten­sion et res­sent de­puis trois jours une gêne res­pi­ra­toire. Perte du goût, de l’odo­rat et de la fièvre : la suite du ta­bleau cli­nique ac­cré­dite l’hy­po­thèse d’un cas de Co­vid-19. Les pom­piers com­mencent par lui po­ser un masque sur le vi­sage puis pro­cèdent aux pre­miers exa­mens. L’homme est ché­tif et semble épui­sé.

« Son état n’est pas gra­vis­sime, ana­lyse le mé­de­cin ap­pe­lé en ren­fort. Il va bien mais ça peut s’ag­gra­ver. On ne peut pas le lais­ser comme ça. » Il ira re­joindre les ur­gences. Sa femme, qui maî­trise mal le fran­çais, sou­haite qu’on lui écrive le nom et l’adresse de l’hô­pi­tal sur un mor­ceau de pa­pier. « Je peux lui rendre vi­site ? » s’en­quiert-elle. « Non, il n’y a plus de vi­sites en ce mo­ment », ex­plique le chef d’équipe d’un air dé­so­lé.

Avant de re­ga­gner la ca­serne, les pom­piers doivent soi­gneu­se­ment re­mettre leur te­nue dans un sac spé­cial pour dé­chets in­fec­tieux. Le vé­hi­cule doit éga­le­ment être soi­gneu­se­ment dés­in­fec­té. « Le pro­to­cole est plus lourd mais c’est in­dis­pen­sable », rap­pelle l’ad­ju­dant Fa­bien. Epi­dé­mie de Co­vid ou non, la vie dans la ca­serne de­meure ré­gie par les tra­di­tions de cette vé­né­rable ins­ti­tu­tion mi­li­taire qu’est la BSPP. Chaque se­maine dé­bute par l’ap­pel des morts au feu. Ras­sem­blés sur la ter­rasse de cette ca­serne ni­chée à l’ombre de l’hô­tel de ville, les sa­peurs hissent le dra­peau tri­co­lore, en­tonnent « la Mar­seillaise » puis rendent hom­mage à leurs pré­dé­ces­seurs tom­bés en mis­sion. Ex­cep­tion­nel­le­ment, le ca­pi­taine Her­vé, l’of­fi­cier qui cha­peaute le sec­teur, est pré­sent pour pro­mou­voir un 1re classe au grade de ca­po­ral et re­mettre des lettres de félicitati­ons pour des in­ter­ven­tions pas­sées. Les ré­com­penses se­ront fê­tées le soir même au foyer, au son des éclats de rire et du cor de chasse, une ca­nette de pa­na­ché ou de jus de fruits à la main. Pour tous ces mi­li­taires sou­vent jeunes et pro­vin­ciaux, la ca­serne est une se­conde fa­mille.

Où l’on ne se serre tem­po­rai­re­ment plus la main. Les la­sagnes du re­pas de mi­di sont à peine en­glou­ties que la si­rène re­ten­tit à nou­veau. L’équi­page du VSAV 1 — com­po­sé lun­di du sergent Hu­go et des 1re classe Ya­nice et Ra­du — re­monte à bord. Une ado­les­cente s’est ac­ci­den­tel­le­ment plan­té un cou­teau dans la cuisse en fai­sant la vais­selle. Il y a beau­coup de sang mais au­cune ar­tère n’est tou­chée. Un transport à la cli­nique suf­fi­ra. Même si le nombre d’in­ter­ven­tions par jour a bais­sé — les ac­ci­dents de la cir­cu­la­tion et de voie pu­blique sont en chute libre, confi­ne­ment oblige —, les pom­piers conti­nuent à faire face aux ur­gences du quo­ti­dien.

Des­cente en rap­pel

Nou­vel ap­pel à 16 heures. Le gar­dien d’une ré­si­dence de la ville n’a plus de nou­velles de­puis deux se­maines d’une lo­ca­taire de 92 ans du 8e étage. Cette fois, il faut en­ga­ger l’en­gin pompe, un four­gon plus im­po­sant et mieux équi­pé pour pé­né­trer dans un do­mi­cile. Plu­tôt que d’en­fon­cer la porte, les pom­piers ima­ginent d’ac­cé­der à l’ap­par­te­ment de l’étage du des­sus et de des­cendre en rap­pel sur le bal­con de la no­na­gé­naire.Bau­drier, corde, deux sa­peurs s’équipent sous l’oeil im­pas­sible de deux bam­bins scot­chés de­vant leur écran de té­lé­vi­sion. « N’ou­blie pas ton masque sur le vi­sage », in­dique un équi­pier à son par­te­naire sus­pen­du dans le vide. Fi­na­le­ment, l’ap­par­te­ment est vide. « Si ça peut vous ras­su­rer… » glisse, pas ran­cu­nier, un pom­pier au gar­dien.

Entre deux in­ter­ven­tions, les sol­dats du feu s’en­traînent, quo­ti­dien­ne­ment. Le ma­tin, ils si­mulent des in­ter­ven­tions pé­rilleuses sur leur tour d’exer­cice ; l’après-mi­di, place aux exer­cices phy­siques. Pompes, trac­tions et CrossFit s’en­chaînent, les vi­sages gri­macent. La séance se ponc­tue par une spécialité mai­son. « Vous ne connais­sez pas le jeu Roxane ? s’amuse l’ad­ju­dant. Vous met­tez la chanson de Po­lice et vous faites une pompe à chaque fois que le chan­teur dit Roxane !» Crampes as­su­rées pour les non-ini­tiés.

Les muscles sont en­core chauds quand il faut se rendre dans une ci­té de la ville. Une femme en­ceinte de 34 ans se plaint d’une dou­leur tho­ra­cique per­sis­tante et de maux de tête. A l’in­té­rieur de l’ap­par­te­ment, les en­fants semblent im­pres­sion­nés par ces pom­piers en te­nue de cos­mo­nautes. Grâce à leur mo­ni­teur mul­ti­pa­ra­mé­trique, ils re­cueillent les pre­mières in­for­ma­tions et peuvent même réa­li­ser un élec­tro­car­dio­gramme trans­mis en di­rect à la ré­gu­la­tion mé­di­cale. « Le taux d’oxy­gène dans le sang est très bon », se ré­jouit le sergent Hu­go en mul­ti­pliant les questions à cette pa­tiente an­gois­sée pour éva­luer au mieux le risque. Il s’en­quiert de ses an­té­cé­dents mé­di­caux. Et ap­prend qu’elle a fait une em­bo

lie pul­mo­naire lors de sa se

conde em­me­ner ex­plique-t-il gros­sesse. aux cal­me­ment ur­gences, « On va après vous lui avoir fait un bi­lan par té­lé­phone avec un mé­de­cin. Compte te­nu de vos an­té­cé­dents, on ne peut pas prendre le risque de vous lais­ser là. »

Le t ra j et ve rs l’hô­pi­tal du Krem­lin-Bi­cêtre est ra­pide. Pas­sé la tente ins­tal­lée de­vant l’en­trée, le fau­teuil vire à gauche, vers le sec­teur Co­vid. Les murs de l’éta­blis­se­ment sont re­cou­verts d’af­fiches « Ur­gences en grève », ves­tiges d’un pas­sé pas si loin­tain. La par­tu­riente est dé­sor­mais entre les mains de ces soi­gnants en co­lère mais plus que ja­mais mo­bi­li­sés de­puis le dé­but de cette crise sa­ni­taire sans pré­cé­dent. Pour preuve que le co­ro­na­vi­rus n’épargne per­sonne, l’une des der­nières in­ter­ven­tions de la jour­née s’ef­fec­tue au do­mi­cile d’un jeune couple. Lui a 28 ans et il a été tes­té po­si­tif au Co­vid-19 quatre jours plus tôt après un pre­mier pas­sage à l’hô­pi­tal. Son état était suf­fi­sam­ment bon pour qu’il re­gagne son do­mi­cile. Mais, lun­di soir, le jeune homme est al­lon­gé une te comme dou­leur sur son une tho­ra­cique lit, brû­lure. ter­ras­sé dé­cri- « par Ça me serre comme un étau au ni­veau des côtes », gri­mace-til entre deux quintes de toux. Le taux d’oxy­gène dans le sang est à 100 % et la fièvre in­exis­tante mais dé­ci­sion est prise de le trans­fé­rer aux ur­gences. « On sait que c’est une ma­la­die où on peut dé­com­conne pren­dra. prend pas de risques », ob­serve le sergent Hu­go. Son épouse lui ap­porte ses chaus­sures tan­dis que les pom­piers l’ins­tallent sur un fau­teuil préa­la­ble­ment re­cou­vert d’un drap. La jeune femme fait bonne fi­gure en voyant son ma­ri par­tir. « Je vais quand même ap­pe­ler ma ma­man », souffle-t-elle.

18 in­ter­ven­tions,

6 en lien avec le Co­vid-19

De re­tour à la ca­serne à 22 h 30 pour ré­di­ger son rap­port, le sergent fait le bi­lan de la jour­née avec le sta­tion­naire au stan­dard. Sur les 18 in­ter­ven­tions du jour, 6 avaient trait au Co­vid-19. Un tiers, c’est glo­ba­le­ment la norme en cette troi­sième se­maine d’épi­dé­mie. La garde a en­core été dense mais pas de quoi en­ta­mer le mo­ral ni le sou­rire du sergent. « On est obli­gés de mettre de la dis­tance avec tout ça, ana­lyse ce père de deux jeunes en­fants. Si on com­mence à pleu­rer avec les vic­times, ça de­vient dif­fi­cile à gé­rer… » Le si­lence s’est ins­tal­lé dans la ca­serne. Et la nuit se­ra ex­cep­tion­nel­le­ment calme, bor­née par une in­ter­ven­tion à mi­nuit pour une femme re­le­vant plu­tôt de la psy­chia­trie et une autre à 6 h 10 pour une crise d’an­goisse. A 6 h 30, une son­ne­rie stri­dente ré­veille les troupes. Du hea­vy me­tal sort des douches, le ca­fé res­semble à du jus de chaus­sette et la dés­in­fec­tion des vé­hi­cules dé­bute sans tar­der. Bien­tôt, la si­rène re­ten­ti­ra. Et la ba­taille contre les dé­gâts du vi­rus reEn pre­mière.

Les sa­peurs pom­piers de Pa­ris de la ca­serne de Vi­try-sur-Seine conti­nuent de faire du sport entre deux in­ter­ven­tions.

Les pom­piers isolent le corps d’un homme de 63 ans re­trou­vé mort chez lui dans un sac mor­tuaire. C’est la pro­cé­dure en cas de Co­vid-19.

Vi­try-sur-Seine (Val-de-Marne), lun­di. Chaque dé­but de se­maine a lieu l’ap­pel des morts au feu, tra­di­tion dû­ment res­pec­tée par les sa­peurs-pom­piers de Pa­ris (BSPP). Le dra­peau est his­sé et « la Mar­seillaise » en­ton­née.

ligne pom­piers in­ter­viennent Les pen­ser tou­jours en très blouses, gan­tés vite, et mas­qués.

Tes­té po­si­tif quatre jours plus tôt, cet homme de 28 ans avait re­ga­gné son do­mi­cile. Lun­di, il s’est plaint d’une dou­leur tho­ra­cique vive, il a été éva­cué dans la fou­lée par les pom­piers aux ur­gences (ci-des­sous).

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