Une in­for­ma­tion ju­di­ciaire ou­verte à Bé­ziers après la mort d’un homme

In­ter­pel­lé à Bé­ziers mer­cre­di der­nier, Mo­ha­med Gab­si, 33 ans, est mort peu de temps après.

Le Parisien (Paris) - - FAITS DI­VERS - PAR JEAN-MI­CHEL DÉ­CU­GIS AVEC GEOF­FROY TO­MA­SO­VITCH J.-M.D.

QUE S’EST-IL

réel­le­ment pas­sé le mer­cre­di 8 avril à l’angle de l’ave­nue du 22-Août et de la rue Sé­bas­to­pol, à Bé­ziers (Hé­rault) ? Ce soir-là, Mo­ha­med Gab­si, 33 ans, est mort peu de temps après son in­ter­pel­la­tion par la po­lice mu­ni­ci­pale de la ville. Le pre­mier dé­cès en France à la suite d’un contrôle des me­sures de confi­ne­ment. Un dos­sier sen­sible. A Bé­ziers, le rôle de la po­lice mu­ni­ci­pale, ar­mée et plé­bis­ci­tée par le maire Ro­bert Mé­nard, proche du Ras­sem­ble­ment na­tio­nal, est contro­ver­sé

Se­lon nos in­for­ma­tions, le par­quet de Bé­ziers a ou­vert une in­for­ma­tion ju­di­ciaire sa­me­di pour « vio­lences vo­lon­taires par per­sonne dé­po­si­taires de l’au­to­ri­té pu­blique ayant en­traî­né la mort sans in­ten­tion de la don­ner et non-as­sis­tance à per­sonne en dan­ger » C’est la PJ de Mont­pel­lier qui est sai­sie de l’en­quête. Hier après­mi­di, Hou­da Gab­si, la soeur aî­née de l a v i c t i m e , s ’e s t consti­tuée par­tie ci­vile par l’in­ter­mé­diaire de son avo­cat, Me Jean-Marc Dar­ri­gade. « Je dé­fends une soeur qui pleure la dis­pa­ri­tion de son frère dans un contexte so­cial où si l’on concède que les forces de l’ordre doivent veiller au res­pect de règles nou­velles, ce­la ne peut être au prix de la vie d’un jeune homme fusse-t-il contre­ve­nant au confi­ne­ment. » Ce soir-là, une pa­trouille com­po­sée de trois agents de la po­lice mu­ni­ci­pale a dé­ci­dé de contrô­ler Mo­ha­med Gab­si qui se dé­pla­çait à pied. L’homme, condam­né à huit re­prises de­puis 2005 pour des vio­lences et des vols, a-t-il été re­con­nu ce soir-là par l’équi­page en ques­tion ? C’est ce que les en­quê­teurs es­saient entre autre de vé­ri­fier.

J’ai vu le cou

[de la vic­time] pendre et du vo­mi

UN TÉ­MOIN

La ver­sion des po­li­ciers par­tiel­le­ment re­mise en ques­tion

Se­lon les dé­cla­ra­tions des po­li­ciers mu­ni­ci­paux, la vic­time au­rait « re­fu­sé le contrôle et adop­té à leur en­contre un com­por­te­ment très agres­sif, jus­ti­fiant se­lon eux de pro­cé­der à son in­ter­pel­la­tion », a in­di­qué très vite le par­quet de Bé­ziers. La vic­time au­rait « ré­sis­té for­te­ment et lon­gue­ment à l’in­ter­pel­la­tion » et il au­rait été dif­fi­cile de la me­not­ter et de « la faire en­trer à l’ar­rière de leur vé­hi­cule en la main­te­nant sur le ventre ». Un po­li­cier mu­ni­ci­pal se se­rait alors as­sis sur les fesses de l’in­di­vi­du en­core très ex­ci­té dans le but de le main­te­nir jus­qu’à sa conduite au com­mis­sa­riat si­tué à une cen­taine de mètres de là.

La vic­time se se­rait alors cal­mée au cours du bref trans­port, les trois po­li­ciers af­fir­mant l’avoir en­ten­du ron­fler, leur lais­sant pen­ser qu’il s’était en­dor­mi. En réa­li­té, Mo­ha­med Gab­si était en ar­rêt car­diaque. A son ar­ri­vée à l’hô­tel de po­lice, « l’in­di­vi­du était in­cons­cient », et les se­cours n’ont rien pu faire pour le ra­ni­mer. L’en­quête s’in­té­resse dé­sor­mais à ce qui s’est pas­sé entre le mo­ment de l’in­ter­pel­la­tion de la vic­time et son ar­ri­vée au com­mis­sa­riat.

Plu­sieurs té­moins, dont au moins un a été en­ten­du par la po­lice, contre­disent par­tiel­le­ment la ver­sion des agents mu­ni­ci­paux. Aler­tés par les cris de la vic­time, ces té­moins disent s’être pen­chés à la fe­nêtre au mo­ment où les agents mu­ni­ci­paux pla­quaient au sol la vic­time. « Ils es­sayaient de le me­not­ter mais l’in­di­vi­du s’ac­cro­chait à une barre de fer si­tuée au-des­sus de la plaque d ’é go u t . L’ hom me hu rlait : vous al­lez me tuer pour deux grammes de coke, vous al­lez me tuer », rap­porte Brian, 27 ans. Ce qu’at­teste une vi­déo fil­mée par le té­moin. Quatre pe­tits « po­chons » de moins de 2 g conte­nant une poudre blanche se­ront re­trou­vés plus tard sur la vic­time. Un autre té­moin sous cou­vert d’ano­ny­mat pour­suit : « En­suite, ils l’ont por­té à trois jus­qu’à leur voi­ture, et l’ont mon­té tant bien que mal à l’in­té­rieur, le corps à l’ho­ri­zon­tal, ils n’ar­ri­vaient pas à fer­mer la porte. A l’in­té­rieur, il y avait au moins deux per­sonnes sur la vic­time, une sur le torse, une sur les jambes. J’ai vu le cou de la vic­time pendre et du vo­mi. » Le vé­hi­cule se­rait res­té en­suite plu­sieurs mi­nutes sur place avant de dé­mar­rer. « On voyait la voi­ture re­muer, les amor­tis­seurs tra­vailler, signe d’une agi­ta­tion. » En l’ab­sence de ca­mé­ra de vi­déo­sur­veillance sur les lieux, les en­quê­teurs vont de­voir vé­ri­fier et re­cou­per ces dé­cla­ra­tions en fonc­tion de l’en­droit où se trou­vaient les té­moins, et leurs liens avec la fa­mille du dé­funt. A ce stade, au­cune des consta­ta­tions ef­fec­tuées, ven­dre­di, lors de l’au­top­sie du corps de la vic­time, n’a per­mis d’ex­pli­quer les causes de la mort. D’autres ana­lyses, no­tam­ment toxi­co­lo­giques, sont en cours. pa­raient Hou­da Gab­si de son pe­tit frère Mo­ha­med, 33 ans, dé­cé­dé après son in­ter­pel­la­tion par la po­lice mu­ni­ci­pale de Bé­ziers lors d’un contrôle lié au confi­ne­ment. Le 10 avril, la soeur aî­née de la vic­time a été en­ten­due par la sû­re­té ur­baine de Mont­pel­lier et a por­té plainte contre X. Hier, elle s’est consti­tuée par­tie ci­vile, par l’in­ter­mé­diaire de son avo­cat, Me Jean-Marc Dar­ri­gade. « Je n’étais pas pré­sente mais je veux connaître la vé­ri­té. »

La vic­time souf­frait de schi­zo­phré­nie

Se­lon elle, ce n’est pas la pre­mière fois que son frère ren­con­trait un pro­blème avec la po­lice mu­ni­ci­pale de Bé­ziers. « Fin 2019, mon frère avait dé­jà été in­ter­pel­lé chez lui à la suite d’une crise. Les se­cours étaient in­ter­ve­nus, pré­cise-telle. Mo­ha­med vou­lait dé­po­ser plainte. Il a dû se faire opé­rer du ge­nou après cette in­ter­ven­tion mus­clée. »

La vic­time souf­frait de schi­zo­phré­nie. « La ma­la­die s’est dé­cla­rée à l’âge de 14 ans. Mon frère avait une double per­son­na­li­té », confie sa soeur. La ma­la­die a été dé­ce­lée, comme sou­vent chez les pa­tients schi­zo­phrènes, par le mé­de­cin de fa­mille à la suite d’une consom­ma­tion de can­na­bis. L’ado­les­cent a alors été im­mé­dia­te­ment in­ter­né en psy­chia­trie à l’hô­pi­tal de Bé­ziers. « De­puis ce temps, il pre­nait un trai­te­ment. Il sub­sis­tait tout de même des crises d’an­goisse, mais Mo­ha­med n’est ja­mais re­tour­né en hô­pi­tal psy­chia­trique, ni en mai­son de re­pos. » Ces der­niers temps, se­lon sa soeur, la vic­time pre­nait un nou­veau trai­te­ment qui sem­blait amé­lio­rer son état. Après avoir tra­vaillé en in­té­rim quelques an­nées comme conduc­teur d’en­gin de chan­tier, Mo­ha­med bé­né­fi­ciait de l’al­lo­ca­tion aux adultes han­di­ca­pés. Ca­dette d’une fra­trie de quatre en­fants, la vic­time a tou­jours été en­tou­rée d’amour, se­lon sa soeur. « Nous sommes une fa­mille unie. Ma mère, tu­ni­sienne, est dé­cé­dée en 2017 de la ma­la­die de Char­cot et, de­puis, mon père vit chez moi. Là, il est en va­cances en Tu­ni­sie, où il est confi­né. »

La vic­time vi­vait en concu­bi­nage avec Bren­da, 24 ans avec qui il a eu trois en­fants. Les deux aî­nés, âgés de 3 et 5 ans, sont pla­cés en fa­mille d’ac­cueil mais une pro­cé­dure avait été ef­fec­tuée par le couple pour les ré­cu­pé­rer. Ce­pen­dant, du­rant le confi­ne­ment, la vic­time avait dé­cla­ré son do­mi­cile chez sa soeur. « Le couple avait dû lais­ser son lo­ge­ment à cause de pro­blèmes liés à l’ap­par­te­ment. Elle vi­vait chez sa mère avec leur fille de 2 ans. Lui, chez un ami. Mais il n’était ni sé­pa­ré ni SDF, comme ce­la a été dit à tort. » Hou­da a vu son frère pour la der­nière fois le wee­kend pré­cé­dant sa mort. Mo­ha­med était ve­nu cher­cher du linge propre.

Bé­ziers (Hé­rault), mer­cre­di 8 avril. Mo­ha­med, 33 ans, est dé­cé­dé à la suite d’une in­ter­ven­tion mus­clée des po­li­ciers. La PJ de Mont­pel­lier est sai­sie de l’en­quête.

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