«Re­don­ner l’en­vie d’al­ler au théâtre se­ra un vrai chal­lenge »

Le Parisien (Paris) - - LOI­SIRS - JEAN-PHI­LIPPE DAGUERRE AU­TEUR ET MET­TEUR EN SCÈNE GRÉ­GO­RY PLOU­VIEZ

UN ÉTÉ SANS AVI­GNON. Hier, sans sur­prise, les or­ga­ni­sa­teurs du Off ont re­joint ceux du In : la te­nue du fes­ti­val aux 1 500 spec­tacles, pro­gram­mé du 3 au 26 juillet, est « ren­due im­pos­sible par l’an­nonce pré­si­den­tielle ». Bais­ser le ri­deau, oui. Ou­blier ceux qui s’af­fairent der­rière, non. « Il y au­ra un im­pact sur l’en­semble de la fi­lière, confie Pierre Bef­feyte, pa­tron du Off. Nous de­man­dons un fonds d’ur­gence pour le sec­teur. »

Les ré­per­cus­sions se­ront XXL tant l’évé­ne­ment, unique par son am­pleur, brasse des mil­lions et contri­bue à faire rayon­ner, chaque été, un art éco­no­mi­que­ment fra­gile. Il y a les chiffres et il y a tout ce que les chiffres ne disent pas. « Le fes­ti­val, c’est un an de tra­vail, pour réa­li­ser la pro­gram­ma­tion, dis­cu­ter avec les met­teurs en scène, faire en sorte que sept ou huit spec­tacles co­ha­bitent dans un même lieu », ré­sume Ma­rion Bier­ry, di­rec­trice artistique du Théâtre du Gi­ra­sole dans la ci­té des Papes. Ega­le­ment co­mé­dienne, elle res­sent « le be­soin de par­ta­ger ce désar­roi, cette tris­tesse ». « On n’a évi­dem­ment pas en­vie de conta­mi­ner le pu­blic. Mais ce vi­rus, s’il n’y avait que nous qui au­rions pu l’at­tra­per en jouant, je crois que c’est un risque que beau­coup au­raient pris. »

La fa­mille Hou­di­nière, Jean-Claude, sa fille Fleur et son ne­veu Thi­baud, pro­duc­teurs à suc­cès, dé­fen­dait vingt-cinq spec­tacles cet été. La plu­part étaient qua­si­ment prêts comme ce « La­wrence d’Ara­bie » avec onze co­mé­diens à qui « il ne man­quait que cinq jours de ré­pé­ti­tions », souffle Thi­baud. « C’est un abou­tis­se­ment qui n’au­ra pas lieu, em­braye Fleur. Deux ans de tra­vail. Et si cer­taines pièces ne se jouent pas à Avi­gnon, elles ne sont pas vues par les pro­gram­ma­teurs, donc pas de tour­née. On va avoir une an­née blanche. » « Le fes­ti­val, c’est notre ma­tière pre­mière, ce qui nous per­met aus­si d’avoir des dates à Pa­ris », ré­sume Jean-Claude Hou­di­nière.

Conti­nuer à avan­cer

« J’avais beau m’y at­tendre, quand j’ai en­ten­du Ma­cron lun­di soir, j’ai écra­sé ma larme », lâche Jean-Phi­lippe Daguerre, au­teur et met­teur en scène mo­lié­ri­sé pour « Adieu Mon­sieur Haff­mann ». Le pa­tron de la com­pa­gnie le Gre­nier de Ba­bou­ch­ka avait pré­vu de por­ter cinq spec­tacles cet été, dont deux créa­tions. Mal­gré le « coup au mo­ral », les ga­lères fi­nan­cières, la dé­li­cate ges­tion psy­cho­lo­gique de ses troupes, ce co­losse vo­lu­bile va dé­jà de l’avant. « Se ser­rer les coudes », pen­ser aux spec­tacles qui vont « re­bon­dir » à la ren­trée, conti­nuer à plan­cher sur d’autres créa­tions : Daguerre n’est pas du genre à rendre les armes. « Il faut être phi­lo­sophe dans ce genre de pé­riodes. Et re­gar­der l’histoire. Après 14-18 et la grippe es­pa­gnole de 1919, on a conti­nué à jouer. Après la Se­conde Guerre, aus­si. » La nou­velle mis­sion de toute une pro­fes­sion : « Re­don­ner en­vie d’al­ler au théâtre. » Car entre la peur du vi­rus et les ha­bi­tudes prises par le pu­blic de­vant son pe­tit écran, « ça se­ra un vrai chal­lenge de faire sor­tir les gens de chez eux ».

Confinée dans un vil­lage près d’Avi­gnon, Ma­rion Bier­ry a re­mis la main sur un vers de Pré­vert. « Après la peur de la mort, la mort de la peur… et en­fin, la vie », clame-t-elle. Au bout du fil, elle re­trouve alors le sou­rire.

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