Sur les traces des exi­lés du vi­rus

Beau­coup d’ha­bi­tants des grandes villes, dont plus d’un mil­lion de Fran­ci­liens, sont par­tis s’ins­tal­ler à la cam­pagne ou en bord de mer dès le dé­but du confi­ne­ment. Un exode qui lais­se­ra des traces.

Le Parisien (Paris) - - LA UNE - PAR ÉMI­LIE TOR­GE­MEN

LE 17 MARS À MI­DI, la France a été confi­née. Et des cen­taines de mil­liers de Fran­çais ont dé­ser­té les grandes villes pour se re­ti­rer au vert. Se­lon les don­nées de géo­lo­ca­li­sa­tion col­lec­tées par Orange, 1,2 mil­lion de Fran­ci­liens ont ain­si mis les voiles entre le 15 et le 20 mars.

Etant don­né le poids dé­mo­gra­phique de la ré­gion pa­ri­sienne, ce sont sur­tout ces « Pa­ri­gots » qui se sont exi­lés à la cam­pagne mais ils n’ont pas été les seuls. Nombre de Bor­de­lais ont ain­si trou­vé re­fuge dans le bas­sin d’Ar­ca­chon, et beau­coup de Lyon­nais ont peu­plé les rives du lac d’An­ne­cy. Dans un pre­mier temps, les cri­tiques ont été vi­ru­lentes à l’en­contre de ces « fuyards », sus­cep­tibles de ra­me­ner le Co­vid19 dans des ré­gions jusque-là épar­gnées.

Dans les des­ti­na­tions tou­ris­tiques, comme les îles de Ré, d’Aix ou d’Olé­ron, les ha­bi­tants ont craint par­ti­cu­liè­re­ment d’être sub­mer­gés. En

Bre­tagne, l’hos­ti­li­té à l’égard de ses en­va­his­seurs s’est par­fois trans­for­mée en vio­lence

(lire page 4) . A Saint-Ger­vais (Haute-Sa­voie), la com­mune du Mont-Blanc, le maire JeanMarc Peillex re­la­ti­vise : « Ceux qui se sont confi­nés dans leur ré­si­dence se­con­daire chez nous le pre­mier jour sont dans leur droit. Ce sont les ir­res­pon­sables qui vont et viennent les wee­kends qui m’in­quiètent. Ce­la dit, le risque, c’est la sur­charge de nos hô­pi­taux. On sait gé­rer les sur­plus de bras cas­sés en sai­son, mais la ré­ani­ma­tion, c’est une autre his­toire ! »

Pas de pro­pa­ga­tion du vi­rus

Der­rière les quelques agres­sions re­cen­sées ou les ju­ge­ments mo­raux, c’est aus­si un sen­ti­ment d’in­jus­tice contre les « pri­vi­lé­giés » qui pos­sèdent une ré­si­dence se­con­daire et un abri où se pré­las­ser. « Pour­tant tous les pro­prié­taires de ré­si­dence se­con­daire ne sont pas des nan­tis, pré­cise Jean-Di­dier Ur­bain, so­cio­logue et au­teur de Pa­ra­dis verts : Dé­si­rs de cam­pagne et

pas­sions ré­si­den­tielles (Ed. Payot). En France, 60 % des ré­si­dences se­con­daires sont en mi­lieu ru­ral. Ce­la ex­plique aus­si que l’Yonne, l’Eure, l’Orne ont ac­cueilli beau­coup de ces confi­nés pa­ri­siens. La moi­tié des pro­prié­taires de ces mai­sons de cam­pagne sont des em­ployés, des ou­vriers ou des re­trai­tés mo­destes. Ce n’est pas le cas sur le lit­to­ral ou à la mon­tagne. » Par­mi les gens ayant quit­té les grandes villes, on trouve beau­coup d’étu­diants des grands pôles uni­ver­si­taires qui vi­vaient seuls dans des lo­ge­ments étroits et se sont ré­fu­giés chez leurs pa­rents.

Plus d’un mois après cet « exode ur­bain », la pro­pa­ga­tion du co­ro­na­vi­rus par les Pa­ri­siens, tant re­dou­tée, n’a pas eu lieu et la co­ha­bi­ta­tion se fait mieux que ne lais­saient pré­sa­ger cer­tains mes­sages hai­neux sur les ré­seaux so­ciaux. « Les ur­bains n’ont pas tel­le­ment conta­mi­né leurs voi­sins parce que dans leur ré­si­dence se­con­daire ils ne ren­contrent pas les lo­caux », ana­lyse de son cô­té le so­cio­logue Jean Viard, di­rec­teur de re­cherches CNRS au Ce­vi­pof, le Centre de re­cherches po­li­tiques de Sciences-po. La pan­dé­mie — comme les at­ten­tats au­pa­ra­vant — a mon­tré que la ville est fra­gile et que le bon­heur se trou­vait peut-être bien dans le pré. « Ceux qui ont ain­si quit­té les grandes mé­tro­poles peuvent être une avant-garde d’un mou­ve­ment hors des villes », pré­dit Jean Viard. Pa­ris perd des ha­bi­tants chaque an­née. Toute une frange de la po­pu­la­tion, « les tra­vailleurs d’In­ter­net », pen­sait dé­jà à po­ser ses car­tons en pleine cam­pagne, pour les en­fants, pour être plus proches de la na­ture. « Cette crise leur a dé­mon­tré que c’était pos­sible », in­siste le cher­cheur.

SOURCE : IN­SEE. LP/IN­FO­GRA­PHIE.

Note de lec­ture : dans l’Yonne (89), par rap­port à avant le confi­ne­ment, il y a plus de Pa­ri­siens et d’ha­bi­tants des Hauts-de-Seine. Cette hausse re­pré­sente 2 à 3 % de la po­pu­la­tion dép.

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