Ils prêtent main forte dans les champs

Grâce au dis­po­si­tif « Des bras pour ton as­siette », des ma­raî­chers ont pu re­cru­ter des vo­lon­taires ve­nus com­bler la pé­nu­rie de sai­son­niers. L’oc­ca­sion d’une ren­contre entre deux mondes.

Le Parisien (Paris) - - CRISE DE CORONAVIRU­S - PAR PAULINE DARVEY

SOUS L’UN DES HAN­GARS de la ferme, Cin­dy passe la ma­ti­née à trier des oi­gnons. Dans l’après-mi­di, elle ira dans les champs s’oc­cu­per des pommes de terre. « Ça, c’est hy­per dur, souffle-t-elle. On est der­rière le trac­teur, on se prend plein de pous­sière. » A ce­la s’ajoutent le rythme in­tense des jour­nées et quelques dou­leurs au dos. « Heu­reu­se­ment, il y a une bonne am­biance, sou­rit la jeune femme de 24 ans. Mais je ne pen­sais pas que ce se­rait si dif­fi­cile. »

Car Cin­dy n’est pas ou­vrière agri­cole de mé­tier mais… os­téo­pathe. De­puis un peu plus de deux se­maines, cette ha­bi­tante de Mon­trouge (Hautsde-Seine) par­court chaque jour une cen­taine de ki­lo­mètres al­ler-re­tour pour prê­ter main-forte à Fré­dé­ric Coi­bion, un ma­raî­cher ins­tal­lé à Fa­re­mou­tiers (Seine-et-Marne).

Des tra­vailleurs blo­qués aux fron­tières

Comme plus de 260 000 per­sonnes en France et au moins 40 000 Fran­ci­liens, Cin­dy s’est ins­crite sur la plate-forme « Des bras pour ton as­siette », qui met en re­la­tion des vo­lon­taires et des agri­cul­teurs. Lan­cée cet été par la FDSEA (Fé­dé­ra­tion des syn­di­cats d’ex­ploi­tants agri­coles) de la Marne, elle a d’abord été pensée pour ré­pondre aux dif­fi­cul­tés de re­cru­te­ment dans le monde agri­cole. « Ces pro­blé­ma­tiques ont été consi­dé­ra­ble­ment am­pli­fiées par la crise sa­ni­taire », note Ca­role Meilleur, char­gée de com­mu­ni­ca­tion pour la plate-forme. De nom­breux tra­vailleurs sai­son­niers qui viennent pour la plu­part du Por­tu­gal, de Rou­ma­nie ou de Po­logne se sont no­tam­ment re­trou­vés blo­qués aux fron­tières. Or, se­lon les es­ti­ma­tions de la chambre d’agri­cul­ture d’Ile-de-France, en­vi­ron 1 000 per­sonnes viennent ha­bi­tuel­le­ment gros­sir les rangs des ex­ploi­ta­tions de la ré­gion entre avril et no­vembre.

Pour com­bler ce manque, le mi­nistre de l’Agri­cul­ture a en­joint les Fran­çais n’ayant plus d’ac­ti­vi­té en ce mo­ment à « re­joindre la grande ar­mée de l’agri­cul­ture fran­çaise ». L’opé­ra­tion « Des bras pour ton as­siette » est lan­cée dans la fou­lée par la plate-forme, en par­te­na­riat avec Pôle em­ploi.

Une ini­tia­tive qui tom­bait à pic pour Fré­dé­ric Coi­bion. Ha­bi­tuel­le­ment, ce ma­raî­cher de 25 ans em­ploie des sai­son­niers — prin­ci­pa­le­ment des étu­diants — entre le 15 août et le 15 no­vembre. « Mais à cause de toute la pluie de l’au­tomne der­nier, j’ai com­men­cé à ré­col­ter mes pommes de terre et mes ca­rottes seule­ment au dé­but du confi­ne­ment. Et je n’avais pas le car­net d’adresses à ce mo­ment-là pour trou­ver du monde. » Comme au moins une tren­taine d’agri­cul­teurs de la ré­gion, Fré­dé­ric dé­cide donc de s’ins­crire en ligne, par­ta­gé entre cu­rio­si­té et ap­pré­hen­sion. « J’avais en­vie de voir ce que ça al­lait don­ner. Mais je me suis dit que cer­tains n’al­laient peut-être pas res­ter long­temps. Trier des pa­tates toute la jour­née, ce n’est pas pas­sion­nant ! » Des craintes qui se vé­ri­fient les pre­miers jours. Sur les douze can­di­dats re­te­nus, la moi­tié ne vient pas. D’autres aban­donnent vite à cause de la dif­fi­cul­té ou par manque de mo­ti­va­tion. « J’en avais qui ar­ri­vaient en re­tard et qui n’avan­çaient pas, peste le ma­raî­cher. Je n’ai pas les moyens de payer des gens qui ne sont pas ef­fi­caces. »

A la re­cherche de pro­fils « au­to­nomes »

Cin­dy est fi­na­le­ment la seule à res­ter. Un moyen pour elle de ga­gner un peu d’ar­gent. « Je touche l’équi­valent d’un Smic ho­raire, c’est tou­jours ça », re­la­ti­vise cette au­to-en­tre­pre­neuse qui n’a au­cune com­pen­sa­tion de l’Etat. Mais ses prin­ci­pales mo­ti­va­tions se si­tuent ailleurs. « Je n’aime pas ne rien faire et je vou­lais ai­der », as­sure-t-elle. Pour­tant, cette ci­ta­dine n’avait ja­mais mis les pieds dans les champs avant. « Ça a sur­pris toute ma fa­mille quand je leur ai dit que j’al­lais faire ça. Mais c’est une su­per ex­pé­rience, ça me donne en­vie de me rap­pro­cher de la cam­pagne. »

C’est une su­per ex­pé­rience, ça me donne en­vie de me rap­pro­cher de la cam­pagne

Pour Les­lie Hel­fer, ar­bo­ri­cul­trice à Feu­che­rolles (Yve­lines), l’in­té­rêt de la plate-forme ré­side aus­si dans ces liens qui se créent entre les uns et les autres. De­puis peu, un couple ori­gi­naire de proche ban­lieue l’aide à désher­ber son ver­ger d’ac­ti­ni­diers, les arbres à ki­wis. « Il y a un pro­blème de per­cep­tion du monde agri­cole, es­time cette qua­dra­gé­naire. Les gens ne se rendent pas compte du bou­lot que ça re­pré­sente de culti­ver des fruits et des lé­gumes. C’est im­por­tant qu’ils viennent ici. »

En­core faut-il avoir le temps de for­mer ces nou­velles re­crues. D’ici la se­maine pro­chaine, Gé­rald Co­li­bet de­vrait avoir be­soin de trois ou quatre per­sonnes en plus pour ré­col­ter ses fraises ou plan­ter ses to­mates. « Il va fal­loir que les gens que je re­crute soient au­to­nomes », an­ti­cipe ce ma­raî­cher du Ples­sis-Pâ­té (Essonne), dé­bor­dé de­puis le dé­but du confi­ne­ment. Pour le mo­ment, il ne s’est pas en­core ins­crit sur la plate-forme mais il pré­vient dé­jà : « Les champs, ce n’est pas le cha­peau, la che­mise à fleurs et le brin de paille dans la bouche ! »

CIN­DY, OS­TÉO­PATHE

Fa­re­mou­tiers (Seine-etMarne), mar­di. Cin­dy par­court chaque jour une cen­taine de ki­lo­mètres al­ler-re­tour pour tra­vailler sur l’ex­ploi­ta­tion de Fré­dé­ric Coi­bion.

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