Le rôle des frères Clain au coeur de l’en­quête

Pour la pre­mière fois, les en­quê­teurs ont dé­cou­vert un lien ma­té­riel entre les deux dji­ha­distes fran­çais, qui font l’ob­jet d’un man­dat d’ar­rêt in­ter­na­tio­nal, et les com­man­dos de Pa­ris.

Le Parisien (Seine et Marne) - - LA UNE - PAR JEAN-MI­CHEL DÉ­CU­GIS, ÉRIC PEL­LE­TIER ET JÉ­RÉ­MIE PHAM-LÊ

QUELS RÔLES EXACTS ont joué Jean-Mi­chel et Fa­bien Clain dans l’or­ga­ni­sa­tion des at­ten­tats du 13 no­vembre 2015 à Pa­ris et à Saint-De­nis ? Les deux dji­ha­distes de 40 et 38 ans, membres his­to­riques de la mou­vance ra­di­cale tou­lou­saine, sont vi­sés de­puis le 28 juin par un man­dat d’ar­rêt in­ter­na­tio­nal dé­li­vré par les juges d’ins­truc­tion. Les der­nières in­for­ma­tions du ter­rain les donnent tou­jours vi­vants.

Les ma­gis­trats sou­lignent leur rôle de pro­pa­gan­distes au sein de Daech : ces proches de Mo­ha­med Me­rah, par­tis en Sy­rie en 2014 et 2015, « ont in­té­gré l’Amaq, l’ap­pa­reil mé­dia­tique de l’or­ga­ni­sa­tion ter­ro­riste », où ils ont ac­quis « une place pré­do­mi­nante ». Leurs voix ont été iden­ti­fiées dans les mes­sages au­dio de re­ven­di­ca­tion des tue­ries. A Fa­bien Clain, alias Omar, l’écri­ture et la lec­ture des com­mu­ni­qués. A Jean-Mi­chel Clain, alias Abou Oth­man, le chant des na­sheeds, ces mor­ceaux re­li­gieux des­ti­nés à gal­va­ni­ser les dji­ha­distes.

Les juges es­timent que les deux frères, loin d’être de simples pro­pa­gan­distes, ont en fait été in­té­grés à la pré­pa­ra­tion des at­ten­tats qui ont fait 130 morts et 413 blessés. Les ma­gis­trats re­lèvent que dans leur re­ven­di­ca­tion est men­tion­née une at­taque qui au­rait dû se pro­duire dans le XVIIIe ar­ron­dis­se­ment. Celle-ci n’a ja­mais eu lieu. Conclu­sion de la jus­tice : les Clain avaient connais­sance du pro­jet « en amont ».

UNE FAUSSE CARTE D’IDEN­TI­TÉ, RELIÉE À CELLES DES TER­RO­RISTES

Plus trou­blant, l’ins­truc­tion a per­mis de mettre au jour le pre­mier élé­ment ma­té­riel re­liant les Clain aux com­man­dos du 13 No­vembre. Il s’agit d’une carte d’iden­ti­té belge fal­si­fiée au nom d’Elene J. et sup­por­tant la pho­to de l’épouse de Fa­bien Clain, My­lène Foucre. Celle-ci est is­sue du même lot de faux do­cu­ments que ceux uti­li­sés par les ter­ro­ristes pour louer des planques et voya­ger in­co­gni­to en Eu­rope. Sa­lah Ab­des­lam y a no­tam­ment eu re­cours.

Les po­li­ciers de la Di­rec­tion gé­né­rale de la sé­cu­ri­té in­té­rieure (DGSI) ont re­con­nu les traits de My­lène Clain le 27 avril der­nier lorsque la jus­tice belge a trans­mis l’in­té­gra­li­té des pro­cès-ver­baux en lien avec le dé­man­tè­le­ment de cet ate­lier de faus­saires, ins­tal­lé à Saint-Gilles (ban­lieue de Bruxelles). L’an­née de nais­sance est iden­tique, le jour et le mois chan­gés.

Pour­quoi l’épouse de Fa­bien Clain a-t-elle bé­né­fi­cié d’un do­cu­ment ré­ser­vé aux tueurs ? Mys­tère. L’une des hy­po­thèses est que la dji­ha­diste de 39 ans l’a uti­li­sé pour ga­gner la Sy­rie, non sans dif­fi­cul­tés.

Sa pre­mière ten­ta­tive re­monte au 20 fé­vrier 2015. Ce jour-là, My­lène, Fa­bien Clain, la mère de ce der­nier et leurs trois en­fants âgés de 10 à 16 ans quittent la France. Le groupe est contrô­lé le 24 à Ka­va­la, au nord de la Grèce, après avoir été re­fou­lé à l’en­trée de la Tur­quie. Fa­bien Clain n’est pas là mais il n’est ja­mais très loin. « Il est res­té à l’hô­tel car il vou­lait voir si nous ar­ri­vions à pas­ser, confes­se­ra My­lène aux en­quê­teurs. Lui avait dé­ci­dé de pas­ser en bus par la suite. »

Ma­rie-Rose, la mère, est fi­na­le­ment mon­tée dans un au­to­car seule, pour ne pas at­ti­rer l’at­ten­tion. Mais elle ne sur­vit pas à ce pé­riple érein­tant : elle meurt sur zone, le 22 juin, à 62 ans, faute de soins, d’une ma­la­die du foie. La date d’ar­ri­vée de Fa­bien Clain dans le ca­li­fat au­to­pro­cla­mé de Daech est plus floue. Le dji­ha­diste au­rait sé­jour­né jus­qu’en mai à Athènes en com­pa­gnie de son épouse et des en­fants, avant que ces der­niers ne re­partent en France. Lui au­rait re­pris le che­min vers l’Est et Tell Abyad, poste-fron­tière entre la Tur­quie et la Sy­rie. La suite est connue. D’abord la dé­ter­mi­na­tion de My­lène qui, après avoir re­ga­gné la France, et évo­qué un « voyage tou­ris­tique » de­vant la po­lice an­ti­ter­ro­riste, par­vient à re­joindre clan­des­ti­ne­ment le « ca­li­fat » à son tour le 1er juillet 2015. En sep­tembre, elle se trouve elle aus­si à Ra­q­qa avec ma­ri et en­fants.

In­ter­ro­gée par la DGSI sur la ca­pa­ci­té de sa fille à re­ve­nir com­mettre un at­ten­tat en France, la mère de My­lène confiait : « Elle a tou­jours été douce et gen­tille » mais « si Clain lui re­tourne le cer­veau, je ne sais pas, mais je n’ose pas y pen­ser. »

Pa­ris (XIe), le 13 no­vembre 2015. Les en­quê­teurs es­timent que les frères Clain, loin de n’avoir que dif­fu­ser le texte de re­ven­di­ca­tion, avaient été mis au cou­rant « en amont » des at­taques ter­ro­ristes.

Fa­bien Clain et sa femme My­lène ont ga­gné la zone ira­ko­sy­rienne entre mai et sep­tembre 2015. Ils se trou­ve­raient tou­jours là-bas.

Jean-Mi­chel Clain, le frère de Fa­bien, se­rait lui aus­si en­core en Sy­rie.

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