Lais­sez-vous TEN­TER

L’im­pres­sion­nant Caravage, l’éblouis­sant Mi­ro mais aus­si Freud, Gia­co­met­ti ou Ta­dao An­do font par­tie des plus belles ex­po­si­tions de la ren­trée.

Le Parisien (Seine et Marne) - - LOISIRS - PAR YVES JAEGLÉ

FREUD Une séance avec

Il n’y avait ja­mais eu d’ex­po­si­tion sur Freud en France. Le mu­sée d’Art et d’His­toire du ju­daïsme ne nous ra­conte pas sa vie, ni même di­rec­te­ment son oeuvre. L’ex­po fait mieux, en mon­trant les images qui ac­com­pagnent, voire nour­rissent, la nais­sance de la psy­cha­na­lyse : les pre­miers alié­nés peints, l’hys­té­rie dans la pein­ture, des ta­bleaux d’an­goisse, de têtes hal­lu­ci­nées, et même des chef­sd’oeuvre d’une sexua­li­té dé­ran­geante, comme « l’Ori­gine du monde » de Cour­bet, au­quel le mu­sée d’Or­say fait pour la pre­mière fois tra­ver­ser la Seine. L’ex­po­si­tion montre com­ment notre part obs­cure, l’in­cons­cient, les fan­tasmes, les dé­si­rs re­fou­lés de­viennent des thèmes de l’époque. Fi­ni l’aca­dé­misme des femmes par­faites : ce mo­dèle-ci reste pros­tré dans un coin du ta­bleau. C’est la fo­lie sur les murs. Ce ré­per­toire, scien­ti­fique — par le biais de planches mé­di­cales — mais sur­tout ar­tis­tique, prouve que la psy, c’est des images plus en­core que des mots. L’ex­po tient aus­si du ca­bi­net de cu­rio­si­tés, à tra­vers des oeuvres qui s’amusent du di­van freu­dien avec une pointe de fé­ti­chisme dro­la­tique. Jean Clair, le com­mis­saire, a vou­lu mon­trer aus­si le Freud scien­ti­fique, long­temps neu­ro­logue. Mais pour dé­ve­lop­per cet as­pect, on conseille­ra plu­tôt le ca­ta­logue. Lais­sez-vous al­ler de salle en salle comme d’une sé­quence à l’autre d’un rêve. Un beau et bon rêve.

« Sig­mund Freud, du re­gard à l’écoute »,

mu­sée d’Art et d’His­toire du ju­daïsme (Pa­ris IIIe), 10 heures19 heures le week-end, 18 heures en se­maine, 21 heures mer­cre­di, fer­mé lun­di, 8-10 €, jus­qu’au 10 fé­vrier.

TA­DAO AN­DO, c’est bé­ton

Al­lez-y même sans connaître. Le Ja­po­nais Ta­dao An­do, 77 ans, un des plus grands ar­chi­tectes au monde, qui va réa­li­ser le fu­tur mu­sée pri­vé à la Bourse de com­merce, à Pa­ris, pré­vu en 2019, est un ma­gi­cien du bé­ton. Il le rend même poé­tique. Ses murs im­menses offrent des trouées de lu­mière. La croix de son église, on y croit, signe su­blime au-de­là de toute croyance, si­non celle du beau. Il a réa­li­sé des au­tels et des hô­tels, des mu­sées et de pe­tites mai­sons. Il signe lui-même la scé­no­gra­phie ma­gique de sa ré­tros­pec­tive à Beau­bourg, ba­lade mu­si­cale en ma­quettes, pho­tos, films comme une ga­laxie au­tour de l’île de Nao­shi­ma (Ja­pon), son chef-d’oeuvre où il a mul­ti­plié les édi­fices, les jeux. An­do, c’est car­ré, rond, géo­mé­trique, océa­nique à l’image de son ar­chi­pel. On res­pire. Il a même des­si­né sur les murs, le jour du ver­nis­sage. Vieil en­fant mer­veilleux de l’ar­chi­tec­ture.

« Ta­dao An­do : le Dé­fi »,

Centre Pom­pi­dou (Pa­ris Ier), 11 heures -21 heures sauf mar­di, 11-14€, jus­qu’au 31 dé­cembre.

CARAVAGE fait des ra­vages

Cet homme a tra­ver­sé sa propre vie comme la foudre. Il a tué un ri­val, a fui Rome, est mort à 38 ans à Naples, dans une nuée de mys­tères à une époque où l’on bu­vait et ma­niait l’épée sans mo­dé­ra­tion. Ce peintre a ré­vo­lu­tion­né son art, à l’heure de la pein­ture aca­dé­mique : Caravage (1571-1610) — du nom de son vil­lage près de Ber­game, au nord-est de Mi­lan — cherche des mo­dèles vi­vants et ses su­jets de­hors, en plein air, dans la Rome ba­roque, trouve un noir presque in­time, in­vente une sorte de ro­man­tisme avant l’heure. On ne connaît qu’une soixan­taine de ta­bleaux de ce fu­gi­tif gé­nial.

Le mu­sée Jac­que­mart-An­dré en pré­sente dix ex­cep­tion­nels par­mi d’autres grands peintres de sa jeu­nesse ro­maine. On re­cule de­vant son « Ju­dith dé­ca­pi­tant Ho­lo­pherne », presque gore ; on fond de­vant la ten­dresse rê­veuse du « Joueur de luth », prê­té par le mu­sée de l’Er­mi­tage à Saint-Pé­ters­bourg après une longue res­tau­ra­tion ; on mé­dite avec son « Saint Fran­çois » et « Saint Jé­rôme écri­vant » ; on tremble de­vant la dou­leur calme de « Ecce ho­mo » ; on lui dit adieu de­vant

« le Sou­per à Em­maüs » ; on par­tage son trouble de­vant « Ma­de­leine en ex­tase ».

Il nous a tués. De bon­heur.

« Caravage à Rome, amis & en­ne­mis »,

mu­sée Jac­que­mart-An­dré (Pa­ris VIIIe), 10 heures18 heures tous les jours, 20 h 30 lun­di, 10-12 €, jus­qu’au 28 jan­vier.

Mi­ra­cu­leux MI­RO

L’IM­POR­TANT, c’est de sa­voir ce que l’on res­sent vrai­ment. Pas si simple. Bien sûr, Joan Mi­ro est grand. Mais à quel point ? « Contrai­re­ment à Pi­cas­so, il n’est ja­mais sor­ti de son sys­tème », souffle un confrère. D’ac­cord. Puis viennent ces trois ta­bleaux mo­nu­men­taux « Bleu I », « Bleu II », « Bleu III », en­fin réunis, ex­tra­or­di­naires. « Là, il ne sort pas de son sys­tème, peut-être ? » On sou­rit éblouis. On re­pense aux oeuvres qui nous ont le plus mar­qués par­mi les 147 pièces — pein­tures, des­sins, cé­ra­miques, sculp­tures ve­nues du monde en­tier — ex­po­sées au Grand Pa­lais à Pa­ris, sous la hou­lette de Jean-Louis Prat, grand spé­cia­liste du peintre ca­ta­lan mort le jour de Noël, en 1983, à 90 ans. Comme « la Ferme », chef-d’oeuvre proche d’un réa­lisme ma­gique, bour­ré de dé­tails — on l’ap­pelle sa pé­riode « dé­tailliste » —, de beau­tés ca­chées ou bi­zarres. He­ming­way l’ache­ta pour presque rien en 1925. Une mer­veille de ferme por­teuse de toute l’en­fance du peintre.

RÊ­VER EN TRA­VAILLANT

On adore la jeu­nesse de Mi­ro, sa dé­cou­verte du sur­réa­lisme, qui ne le happe pas — il en re­fuse les as­tuces, l’es­prit de sys­tème — mais lui ouvre Le Grand Pa­lais, à Pa­ris, pré­sente une ré­tros­pec­tive de 150 oeuvres de l’ar­tiste ca­ta­lan (ici, « Femmes et oi­seaux dans la nuit ») la porte des rêves et de l’in­cons­cient. Lui dit ne pas rê­ver la nuit, mais en tra­vaillant. Ses pay­sages at­teignent des som­mets acro­ba­tiques d’équi­libre entre l’oni­risme et le réel, cette nuit noire dans la­quelle plonge une échelle dans « Chien aboyant à la lune », ou ce bleu qui re­pré­sente le ciel… ou la mer.

Mi­ro fait par­fois du Mi­ro, c’est vrai, mais vite il nous prouve que c’est fi­na­le­ment faux, par la poé­sie de « Soi­rée snob chez la prin­cesse », ta­bleau abs­trait qui, par pur gé­nie des formes es­piègles, fa­cé­tieuses, dé­crit avec exac­ti­tude ce qu’an­nonce son titre. On s’y croi­rait, chez la prin­cesse. Par­fois, c’est une simple touche de jaune qui su­blime un blanc et élec­trise une toile vierge. So­leil, lune, cercle, Mi­ro tra­vaille à des constel­la­tions aux formes uni­ver­selles.

Trop ac­cueillant, trop beau, moins dra­ma­tique que Pi­cas­so ? On ne va quand même pas s’en plaindre. Tous les deux, cé­lé­brés à Pa­ris cet au­tomne, étaient au­tant amis qu’op­po­sés. Dis­cret Mi­ro, ex­cen­trique Pi­cas­so. Es­pa­gnols fê­tés par la France où ils ont vé­cu. Des hommes pe­tits — une pho­to émou­vante en té­moigne — et im­menses. Pi­cas­so mul­ti­plie les mé­ta­mor­phoses. Mi­ro éli­mine. « J’étais très in­té­res­sé par le vide, cette va­cance par­faite », écrit-il. Pla­nète « mi­ro­monde » d’oi­seaux, de femmes et d’étoiles. Pro­fi­tez des trois noc­turnes par se­maine, les mer­cre­dis, ven­dre­dis et sa­me­dis : c’est le peintre de la nuit, quand les sens se re­lâchent et s’ai­guisent au­tre­ment.

« Mi­ro : Ce­ci est la cou­leur de mes rêves »,

au Grand Pa­lais (Pa­ris VIIIe), jus­qu’au 4 fé­vrier, tous les jours, sauf mar­di, 10 heures-20 heures, 22 heures les mer­cre­dis, ven­dre­dis, sa­me­dis, 11 €-15 €. Arte dif­fuse di­manche à 17 h 35 un do­cu­men­taire sur Joan Mi­ro.

Toutes les vies de GIA­CO­MET­TI

On ré­duit trop Al­ber­to Gia­co­met­ti (1901-1966) à ses fi­gures fi­li­formes en­trées dans l’his­toire. Le mu­sée Maillol à Pa­ris en ex­pose de splen­dides, mais re­vient sur le par­cours d’un sculp­teur is­su d’une dy­nas­tie d’ar­tistes et qui sa­vait mo­de­ler avec vir­tuo­si­té dès ses 13 ans, quand il sculpte la tête de son frère, comme on le constate dans la pre­mière salle. Sa pé­riode sur­réa­liste est pas­sion­nante. Il peint aus­si sur ses plâtres, comme ceux re­pré­sen­tant sa com­pagne An­nette, au vi­sage sen­suel et plein. Une phrase ré­sume son amour de la fi­gure : « Mais l’aven­ture, la grande aven­ture, c’est de voir sur­gir quelque chose d’in­con­nu chaque jour, dans le même vi­sage. Ça vaut tous les voyages au­tour du monde. » « L’Homme qui marche », ou ces femmes de­bout, d’une no­blesse de reines

— il s’ins­pire de pros­ti­tuées —, montre sa pas­sion pour le mou­ve­ment, l’ex­pres­sion, la di­gni­té et la splen­deur hu­maine au-de­là de tout a prio­ri so­cial. Gia­co­met­ti ma­gni­fie le moindre signe de vie.

« Gia­co­met­ti entre tra­di­tion et avant-garde »,

mu­sée Maillol (Pa­ris VIIe), tous les jours 10 h 30-18 h 30, ven­dre­di 20 h 30, 11 €-13 €, jus­qu’au 20 jan­vier.

Le Car­na­val deVENISE

Au XVIIIe siècle, Ve­nise n’est pas l’un des centres du tou­risme mon­dial, mais une ré­pu­blique puis­sante, alors que l’Ita­lie n’est pas en­core une na­tion uni­fiée. « Eblouis­sante Ve­nise ! », au Grand Pa­lais à Pa­ris, tente une ap­proche glo­bale des arts et des fêtes de la ville. Pein­ture, mais aus­si mu­sique — avec des ins­tru­ments et des am­biances so­nores —, théâtre, re­cons­ti­tu­tions de tré­teaux, des robes ac­cro­chées qui tombent du ciel, et même des ani­maux exo­tiques na­tu­ra­li­sés… Un aveu d’abord : on ne goûte pas trop cette scé­no­gra­phie qui cherche à évo­quer le bouillon­ne­ment de la vie, mais dé­gage une agi­ta­tion un peu vide. Res­tent les cos­tumes d’époque et, sur­tout, les pein­tures, qui, à elles seules, mé­ritent ce voyage à Ve­nise. On voit ra­re­ment à Pa­ris au­tant de Ca­na­let­to, de Tie­po­lo, de Guar­di, et pas seule­ment des images de cartes pos­tales, mais aus­si Ve­nise en tra­vaux, en construc­tion, ce­lui des tra­vailleurs à cô­té des bals mas­qués. Et une ré­vé­la­tion : Giam­bat­tis­ta Piaz­zet­ta, dont chaque ta­bleau, chaque des­sin vous ar­rête net par sa vir­tuo­si­té et sa sin­gu­la­ri­té.

On ne dé­couvre pas tous les jours un im­mense peintre.

« Eblouis­sante Ve­nise ! »,

Grand Pa­lais (Pa­ris VIIIe), 10 heures20 heures sauf mar­di, 22 heures mer­cre­di, 10 €-14€, jus­qu’au 21 jan­vier.

« Le Jeune saint JeanBap­tiste au bé­lier », de Caravage.

La mai­son Azu­ma, à Osa­ka (Ja­pon).

« Al­fred Ku­bin, hys­té­rie. »

L’ex­po­si­tion est l’oc­ca­sion de voir nombre de pein­tures de Ca­na­let­to, de Guar­di ou de Tie­po­lo, comme ici sa « Scène de car­na­val ».

« Femme de Ve­nise III ». SUC­CES­SION AL­BER­TO GIA­CO­MET­TI

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