« Une lettre per­met de s’adres­ser à chaque Fran­çais »

Se­lon l’his­to­rien Jean Gar­rigues, le choix pour l’écrit vise à s’ins­crire dans une his­toire pré­si­den­tielle à la fran­çaise et à ré­ha­bi­li­ter sa pa­role.

Le Parisien (Seine et Marne) - - FAIT DU JOUR - PRO­POS RECUEILLIS PAR JANNICK ALIMI

PRO­FES­SEUR D’HIS­TOIRE contem­po­raine à l’uni­ver­si­té d’Or­léans (Loi­ret), Jean Gar­rigues est spé­cia­liste de la vie po­li­tique fran­çaise aux XIXe et XXe siècles.

Pour­quoi ce choix d’une lettre plu­tôt qu’une émis­sion TV ?

JEAN GAR­RIGUES. Une lettre pré­sente deux ver­tus. D’abord, la pré­ci­sion de la phrase écrite où chaque mot est ca­li­bré, sou­pe­sé. Une lettre per­met aus­si de s’adres­ser à chaque fa­mille, chaque Fran­çais jusque dans son in­ti­mi­té. Et, à cet égard, la lettre au­rait pu avoir plus de force si elle avait été en­voyée par voie pos­tale.

Mit­ter­rand en 1988 et Sar­ko­zy en 2012 avaient si­gné leur lettre aux Fran­çais. Ma­cron n’est pour­tant pas en cam­pagne ?

C’est vrai. Et la lettre de Ma­cron n’est pas un pro­gramme de can­di­dat. Mais ce n’est pas un ha­sard non plus si cette lettre in­ter­vient au­jourd’hui. Comme Mit­ter­rand qui sor­tait d’une co­ha­bi­ta­tion com­pli­quée ou Sar­ko­zy très im­po­pu­laire à la fin de son quin­quen­nat, Ma­cron se livre à cet exer­cice à un mo­ment où la pa­role po­li­tique est dé­lé­gi­ti­mée et où sa cote de po­pu­la­ri­té est ex­tra­or­di­nai­re­ment basse. L’en­jeu pour lui et le pays est donc ma­jeur. Cette lettre est une ten­ta­tive de ré­ha­bi­li­ter sa pa­role et d’af­fir­mer sa proxi­mi­té avec les Fran­çais.

Est-ce une fa­çon de ré­pondre à la dé­fiance des corps in­ter­mé­diaires ex­pri­mée par les Gi­lets jaunes ?

Ef­fec­ti­ve­ment. Ce lien entre les Fran­çais et les syn­di­cats, le Par­le­ment ou les par­tis po­li­tiques est très dis­ten­du, de­puis de nom­breuses an­nées dé­jà, mais aus­si du fait d’Em­ma­nuel Ma­cron lui­même. Par cette lettre, le pré­sident veut se re­con­nec­ter di­rec­te­ment aux Fran­çais. Ce se­ra aux Fran­çais, en re­tour, d’en­voyer une ré­ponse au chef de l’Etat d’abord, par le ni­veau de leur par­ti­ci­pa­tion au grand dé­bat na­tio­nal, puis par leurs do­léances.

C’est une lettre re­la­ti­ve­ment courte. Pour­quoi ?

Parce que, je le ré­pète, ce n’est pas un pro­gramme. Mais aus­si parce qu’Em­ma­nuel Ma­cron sou­haite que la consul­ta­tion na­tio­nale soit la plus large pos­sible. Il a donc fait en sorte que sa lettre soit lue et com­prise par un maxi­mum de per­sonnes. Plus longue, il pre­nait aus­si le risque de don­ner l’im­pres­sion que c’était lui qui pi­lo­tait le dé­bat. Un piège qu’il veut d’ailleurs évi­ter en ou­vrant, de fa­çon inat­ten­due, les thé­ma­tiques à l’asile-im­mi­gra­tion ou à la laï­ci­té.

Le rôle oc­troyé aux maires est une fa­çon de re­cré­di­bi­li­ser la pa­role pu­blique ?

Les maires res­tent très po­pu­laires. Ils ont été les pre­miers à faire re­mon­ter la frac­ture entre les ci­toyens et ceux qui les gou­vernent. Les maires, no­tam­ment ru­raux, sont les pre­miers à se mo­bi­li­ser pour ac­cueillir les grands dé­bats. Ten­ter de se re­cré­di­bi­li­ser sous la forme d’une lettre et pro­pul­ser les maires au sein du dé­bat na­tio­nal est très co­hé­rent.

Est-ce que ce se­ra ef­fi­cace ?

En tout cas, le fait d’écrire une lettre ne peut être consi­dé­ré que comme un signe de sol­li­ci­tude et de res­pect vis-à-vis des ci­toyens. Ses ef­fets se­ront-ils im­por­tants ? Je l’ignore.

Une lettre, n’est-ce pas une fa­çon de s’op­po­ser à Trump et ses tweets ?

Ab­so­lu­ment. Em­ma­nuel Ma­cron se place vo­lon­tai­re­ment dans le camp op­po­sé à ce­lui du pré­sident amé­ri­cain. Il veut ré­ha­bi­li­ter une forme de com­mu­ni­ca­tion da­tant peut-être d’un monde plus an­cien. Le chef de l’Etat se si­tue dans le droit-fil de l’hé­ri­tage d’un pré­sident so­cia­liste et d’un pré­sident de droite. Il veut s’ins­crire dans une his­toire pré­si­den­tielle à la fran­çaise.

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FAIT D’ÉCRIRE NE PEUT ÊTRE CONSI­DÉ­RÉ QUE COMME UN SIGNE DE RES­PECT VIS-À-VIS DES CI­TOYENS

« Ma­cron se livre à cet exer­cice à un mo­ment où sa cote de po­pu­la­ri­té est ex­tra­or­di­nai­re­ment basse », ex­pliqueJean Gar­rigues.

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