Le dos­sier mau­dit du crime de Bel­fort

Long­temps res­té non élu­ci­dé, le meurtre de Sté­phane Die­te­rich, en 1994, est en­fin ju­gé aux as­sises. L’as­sas­sin pré­su­mé avait été dé­mas­qué vingt et un ans plus tard, en 2015, grâce à une émis­sion de té­lé.

Le Parisien (Seine et Marne) - - FAITS DIVERS - PAR LOUISE COLCOMBET

CE FUT UN DOS­SIER long­temps mau­dit qui, sans un mi­ra­cu­leux concours de cir­cons­tances, au­rait sans doute re­joint la co­horte des crimes im­pu­nis : un quart de siècle après les faits, le pro­cès de l’af­faire Sté­phane Die­te­rich s’ouvre au­jourd’hui à Ve­soul (Haute-Saône). La cour d’as­sises y juge, jus­qu’à ven­dre­di, l’an­cien « meilleur ami » de ce jeune homme de 24 ans, tué à coups de cou­teau en juillet 1994 près de Bel­fort (Ter­ri­toire de Bel­fort), pour un mo­bile que per­sonne n’au­rait soup­çon­né : Chris­tophe Blind, 49 ans au­jourd’hui, in­voque un har­cè­le­ment et des agres­sions sexuelles de la part de la vic­time.

Ce 4 juillet 1994, il est en­vi­ron 22 heures lorsque Sté­phane Die­te­rich quitte la mai­son fa­mi­liale pour re­joindre son ami Chris­tophe. Tous deux doivent ré­gler les der­niers dé­tails de leur dé­part en va­cances, pré­vu le len­de­main ma­tin. « J’en ai pour un quart d’heure, une de­mi-heure », lance Sté­phane à sa mère, qui le voit par­tir sans clés ni por­te­feuille. Mais la soi­rée, puis la nuit s’écoulent, sous une pluie bat­tante, sans que Syl­vain ré­ap­pa­raisse. Son corps, lar­dé de onze coups de cou­teau, se­ra re­trou­vé au ma­tin dans un bois connu comme lieu de ren­contres ho­mo­sexuelles, aux portes de Bel­fort.

In­ter­ro­gé, Chris­tophe Blind as­sure pour­tant avoir dé­po­sé son ami, à sa de­mande, à la fête fo­raine… La fa­mille Die­te­rich s’en étonne : étu­diant mo­dèle, ma­jor de son école de com­merce, bour­si­co­teur et mi­li­tant RPR, Sté­phane est éga­le­ment un gar­çon dis­cret, mé­ti­cu­leux, qui ne se­rait ja­mais al­lé à un mys­té­rieux ren­dez-vous sans sa propre voi­ture, en ber­mu­da et soc­quettes sous l’orage… et en­core moins à une fête fo­raine. C’est pour­tant, à la fa­veur de plu­sieurs té­moi­gnages qui se ré­vé­le­ront in­fruc­tueux, la pre­mière des fausses pistes sui­vies par les en­quê­teurs (lire ci-contre).

L’at­ti­tude de Chris­tophe Blind in­ter­pelle éga­le­ment les Die­te­rich : la carte ban­caire de Sté­phane est res­tée dans sa voi­ture et le jeune homme dis­pa­raî­tra juste après les ob­sèques. « Quand je lui ai de­man­dé de re­faire avec moi leur par­cours de la soi­rée, il s’en est dit in­ca­pable, se sou­vient Syl­vain, le grand frère de Sté­phane. J’ai tou­jours pen­sé qu’il men­tait, mais cer­tai­ne­ment pas qu’il au­rait pu tuer… » Bien­tôt, le dos­sier s’en­lise. Mais la fa­mille Die­te­rich ne rend pas les armes. Elle em­bauche des dé­tec­tives pri­vés, re­pousse la clô­ture du dos­sier, en­tame un com­bat pour étendre les dé­lais de pres­crip­tion, écrit aux pré­si­dents et aux gardes des Sceaux suc­ces­sifs. Syl­vain fonde éga­le­ment une as­so­cia­tion pour per­pé­tuer le sou­ve­nir de son jeune frère et or­ga­nise, chaque an­née, des concerts en son hom­mage.

C’est ain­si que, en sep­tembre 2014, Ha­med H. avise une af­fi­chette an­non­çant l’une de ces re­pré­sen­ta­tions. Un sou­ve­nir lui re­vient. Il fait alors le lien avec ce sur­veillant de col­lège à Bel­fort — un cer­tain Chris­tophe — qui, en juin 1994, lui avait pro­po­sé de l’ar­gent pour « tuer quel­qu’un », sans autres pré­ci­sions.

A l’époque, Ha­med H. était en classe de 3e. Du haut de ses 17 ans et de son 1,90 m, cet ama­teur d’arts mar­tiaux traî­nait une ré­pu­ta­tion de caïd. La pro­po­si­tion l’avait tou­te­fois mar­qué. As­sez pour re­con­naître, vingt ans plus tard, l’ac­cu­sé, fil­mé à son in­su et flou­té dans une émis­sion de té­lé consa­crée à l’af­faire… Un re­por­tage qui fi­ni­ra de convaincre Ha­med H. de pous­ser la porte d’une gen­dar­me­rie.

Son té­moi­gnage, ca­pi­tal, n’au­rait pour­tant pas abou­ti sans un autre coup de pouce du des­tin : la ré­ou­ver­ture du dos­sier, l’an­née pré­cé­dente, par un pro­cu­reur in­ves­ti. « On lui doit beau­coup », in­siste Syl­vain Die­te­rich. L’Of­fice cen­tral pour la ré­pres­sion des vio­lences aux per­sonnes est co­sai­si avec la po­lice ju­di­ciaire de Be­san­çon (Doubs).

Le 15 dé­cembre 2015, Chris­tophe Blind, de­ve­nu agent im­mo­bi­lier dans le Var, est pla­cé en garde à vue. Et, con­fron­té à Ha­med H., avoue : en pleurs, il dit avoir vou­lu mettre fin à la « pres­sion » exer­cée se­lon lui par Sté­phane. Son ex-co­lo­ca­taire, qui s’était épris de lui, l’au­rait contraint à le mas­tur­ber, pen­dant plu­sieurs an­nées, sous me­nace de faire perdre son tra­vail à sa mère. Ce soir-là, mu­ni d’un cou­teau, il au­rait donc conduit Sté­phane dans le bois, l’au­rait ca­res­sé, puis tué. Un mo­bile que les Die­te­rich re­jettent en bloc. « On se di­sait tout, je l’au­rais su, as­sure le frère de Sté­phane. Quelque chose a dû se jouer au­tour de la ja­lou­sie et d’un in­té­rêt fi­nan­cier », rap­pe­lant les 500 francs ti­rés par Sté­phane ce soir-là, ja­mais re­trou­vés. « Pour­quoi par­tir en va­cances avec quel­qu’un qui vous har­cèle ? Tout ce­la ne tient pas », ba­laie Me Pas­cal An­quez, leur avo­cat, in­quiet de ces aveux « pro­gres­si­ve­ment ro­gnés puis re­niés ».

Au­jourd’hui, l’ac­cu­sé conteste en ef­fet la pré­mé­di­ta­tion — ju­gé pour as­sas­si­nat, il en­court, à ce titre, la pri­son à per­pé­tui­té — et af­firme avoir vou­lu seule­ment « faire peur » à Sté­phane. « Il n’était pas ques­tion de tuer », in­siste Me Ju­lien Da­mi Le Coz, l’avo­cat de Chris­tophe Blind, qui conteste aus­si les termes du « contrat » de 1994. L’avo­cat in­siste, au contraire, sur la cons­tance de son client. « Il di­ra tout à l’au­dience, comme il l’a fait dès qu’il a choi­si de re­con­naître ces faits aus­si graves. »

J’AI TOU­JOURS PEN­SÉ QU’IL MEN­TAIT, MAIS CER­TAI­NE­MENT PAS QU’IL ” AU­RAIT PU TUER…

SYL­VAIN DIE­TE­RICH, LE GRAND FRÈRE DE STÉ­PHANE, À PRO­POS DE CHRIS­TOPHE

DE L’AR­GENT POUR « TUER QUEL­QU’UN »

L’AC­CU­SÉ CONTESTE LA PRÉ­MÉ­DI­TA­TION

Chris­tophe Blind(à gauche), 49 ans, est ju­gé à par­tir d’au­jourd’hui pour l’as­sas­si­nat, en 1994, de ce­lui qui était alors son « meilleur ami », Sté­phane Die­te­rich (à droite).

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