« Je vou­lais me sui­ci­der de­vant Vir­gi­nie »

De­nis Man­ne­chez, père in­ces­tueux, ju­gé aux as­sises de l’Eure pour l’as­sas­si­nat de sa fille et du ga­ra­giste qui l’hé­ber­geait, peine à ex­pli­quer son geste cri­mi­nel.

Le Parisien (Seine Saint Denis) - - FAITS DIVERS - DE NOTRE ENVOYÉE SPÉ­CIALE PAS­CALE ÉGRÉ À EVREUX (EURE) DE­NIS MAN­NE­CHEZ

LA COUR D’AS­SISES est sus­pen­due aux lettres qui s’af­fichent, l’une après l’autre sur les trois écrans. A chaque pa­ra­graphe, une voix mas­cu­line an­none ce que De­nis Man­ne­chez vient de ta­per pé­ni­ble­ment sur sa ta­blette. Le père in­ces­tueux ju­gé pour l’as­sas­si­nat de sa fille Vir­gi­nie et du ga­ra­giste chez qui elle tra­vaillait est in­ter­ro­gé sur le jour du crime, le 7 oc­tobre 2014 à Gi­sors (Eure). Ce pro­cé­dé im­po­sé par les lourdes sé­quelles du geste sui­ci­daire qui avait sui­vi — il est han­di­ca­pé et apha­sique — crée un étrange filtre, qui gomme toute spon­ta­néi­té. « Ré­flé­chis­sez avant de ta­per », croit bon de lui in­ti­mer le pré­sident…

Ce jour-là, De­nis Man­ne­chez tourne au­tour du ga­rage dès 7 heures. Ce­la fait un mois que sa fille l’a quit­té avec leur fils Ni­co­las et qu’elle se cache. Quelques jours plus tôt, elle l’a aper­çu suivre en voi­ture et s’est ré­fu­giée, ter­ro­ri­sée, à la gen­dar­me­rie. Du coup, il a ache­té une Clio. « C’était plus fa­cile », tape-t-il. Sur un pa­pier, il an­ti­cipe la ques­tion du reste de sa jour­née : l’at­tente de l’ar­ri­vée de Vir­gi­nie et de Ni­co­las — il ignore qu’ils sont hé­ber­gés là. Les fruits et le litre de lait au­quel il ne touche pas. L’en­dor­mis­se­ment. L’at­tente de leur sor­tie… Son pro­jet d’ori­gine ? Il l’a écrit et le ré­écrit : « Me sui­ci­der de­vant Vir­gi­nie ».

PIS­TO­LET À LA MAIN

Vers 17 heures, il voit pas­ser son fils Ni­co­las. A l’en croire, c’est là que « tout a basculé ». Deux heures plus tard, il bon­dit dans le ga­rage, pis­to­let à la main. « Je ne me contrô­lais plus. Un homme (NDLR : Fré­dé­ric Piard, le ga­ra­giste abat­tu) est ve­nu vers moi. Par ré­flexe pa­nique, j’ai ti­ré dans sa di­rec­tion. » Il pour­suit : « J’ai vu Vir­gi­nie sor­tir dans un ca­mion. J’ai ti­ré vers le mo­teur pour l’ar­rê­ter. Puis j’ai en­ten­du un gron­de­ment ter­rible. J’ai com­pris que c’était moi qui étais en train de ti­rer. » Lorsque De­nis Man­ne­chez rouvre les yeux, il voit « une voi­ture de po­lice blanche avec li­se­ré rouge lettres po­lice en bleu ». Et « en tour­nant la tête », « Vir­gi­nie sai­gner ». Il met alors une se­conde fois « l’arme sur [sa] tempe ». Le pré­sident re­lève : pour­quoi vou­loir se sui­ci­der de­vant sa fille, « pour­quoi pas dans une salle de bains » ? « J’avais fait tout ce qu’elle de­man­dait dans sa lettre pour ne pas me pri­ver de mon fils, ré­pond l’ac­cu­sé. Trou­ver un nou­veau tra­vail, une autre com­pagne, et au mo­ment où je la re­trouve, elle fuit à la gen­dar­me­rie. » « Et fi­na­le­ment je tue, dit le pré­sident, pour­quoi ? » « Je ne peux pas ré­pondre. J’ai tout écrit à l’ex­pert », ré­pond Man­ne­chez. De ces huit pages, le pré­sident lit des ex­traits. « Je perdais le sens du temps, je ne sa­vais plus où j’étais », se dé­crit-il face « au mu­tisme » de Vir­gi­nie. Il y parle aus­la si de son en­fance et de cette vi­sion de Ni­co­las pas­sant qui l’au­rait « ra­me­né cin­quante ans en ar­rière » alors que lui-même at­ten­dait son père : « Voi­là le dé­to­na­teur qui a dé­chaî­né cette vio­lence. »

Sta­tu­fié dans son fau­teuil, Man­ne­chez pousse par­fois des cris dé­chi­rants. Le pré­sident les a dits liés à son état neu­ro­lo­gique et non à ses émo­tions. Pour­tant, il crie presque chaque fois que le pré­nom de son fils est pro­non­cé.

Me Claire-Ma­rie Pé­pin, qui re­pré­sente ses pre­miers fils et leur pe­tite soeur, lui pose cette ques­tion : « Vous in­vo­quez votre en­fance mal­heu­reuse pour jus­ti­fier votre geste. Mais à quel mo­ment avez-vous pris en compte l’en­fance de vos en­fants ? »

“JE

PERDAIS LE SENS DU TEMPS, JE NE SA­VAIS PLUS OÙ J’ÉTAIS

Cour d’as­sises de l’Eure, Evreux, hier. De­nis Man­ne­chez, han­di­ca­pé depuis son geste sui­ci­daire après un double as­sas­si­nat, com­pa­rais­sait en fau­teuil rou­lant.

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