QUE VEULENT-ILS VRAI­MENT ?

De la na­tio­nale 6 aux pla­teaux de té­lé­vi­sion, à la ren­contre des Gi­lets jaunes et de leurs re­ven­di­ca­tions.

Le Parisien (Seine Saint Denis) - - LA UNE - DE NOS EN­VOYÉS SPÉ­CIAUX VINCENT MONGAILLARD (TEXTES) ET JEAN-BAP­TISTE QUEN­TIN (PHO­TOS)

Depuis trois se­maines, ils oc­cupent un rond-point, une en­trée d’hy­per­mar­ché, un péage. En ville comme à la cam­pagne, ils fra­ter­nisent, ra­len­tissent les voi­tures, brûlent des pa­lettes, exigent bien plus qu’une sup­pres­sion de la taxe sur les car­bu­rants. Alors que de vio­lents af­fron­te­ments sont de nou­veau re­dou­tés au­jourd’hui à Pa­ris tant avec un dra­peau tri­co­lore et les slo­gans « Halte au ra­cket » ou « La dic­ta­ture en marche ». « On a le sou­tien du peuple ! Une seule fois, un gars a sor­ti une barre de fer », as­sure Chris­tian, 57 ans, rou­tier dé­sor­mais spé­cia­liste des opé­ra­tions es­car­got.

Sous les yeux de son fis­ton Jacques, 20 ans, bou­cher qui a pris un jour de re­pos, de Do­mi­nique, le garde-pêche sexa­gé­naire, ou d’un ex-cadre che­mi­not, l’homme au gi­let jaune « Bien­ve­nue chez les Ch’tis » amuse la ga­le­rie. « Alors, ma­dame, on porte tou­jours la mous­tache ? », lance-t-il à la femme au vo­lant. « L’hu­mour, c’est pour dé­con­trac­ter les gens, si­non, on n’ob­tient pas de sou­rire », dé­fend-il. Il est co­pain comme co­chon avec un autre Chris­tian. Tous les deux ha­bitent « le même bled depuis près de trente piges ». « Mais on ne s’était ja­mais croi­sés », jurent-ils. « Avant, c’était cha­cun sa gueule. Mais main­te­nant, on s’en­traide, on par­tage, la ré­volte, ça crée des liens », sa­voure Phi­lippe, conduc­teur de bennes à or­dures. en marge des ma­ni­fes­ta­tions, nous sommes al­lés à la ren­contre de ces Gi­lets jaunes, sur le ter­rain quo­ti­dien de leur fronde in­édite. Au dé­part de la ca­pi­tale, di­rec­tion la na­tio­nale 6, nous avons croi­sé le pre­mier bar­rage per­ma­nent 100 km plus loin. Dans l’Yonne et la Côte-d’Or, nous avons ren­con­tré des in­sur­gés de tous âges, de toutes ac­ti­vi­tés, de tous bords po­li­tiques… aux re­ven­di­ca­tions loin d’être uni­formes. Pas d’hos­ti­li­tés. Mais une ar­mée de pouces le­vés d’au­to­mo­bi­listes so­li­daires.

La so­li­da­ri­té fonc­tionne dans les deux sens. Lorsque Mau­rice, 82 ans, crève près du car­re­four gi­ra­toire, une flo­pée de cha­subles fluo s’em­presse de lui chan­ger sa roue. « Ils ont in­té­rêt à ne pas lâ­cher », en­cou­rage l’oc­to­gé­naire, de tout coeur avec le mou­ve­ment. « Je me suis cas­sé le col du fé­mur, je ne peux pas res­ter avec eux », re­grette ce­lui qui, en 68, en avait « pris des coups de ma­traque ».

A « la can­tine des jaunes », Syl­vie, 60 ans, re­trai­tée depuis l’été, touille la soupe brû­lante. Elle ne bat­tra pas le pa­vé au­jourd’hui à Pa­ris. « On sait d’avance qu’il y au­ra des cas­seurs. Nous, on sou­haite que ça reste bon en­fant, pas que ça pète, parce que, si­non, c’est nous qui trin­quons ! Ici, c’est pa­ci­fique, on n’em­bête pas les gens, alors, ils sont gen­tils avec nous. Même les gen­darmes viennent dis­cu­ter », ap­pré­cie l’ex-se­cré­taire qui a droit à une pen­sion de « 1 200 € seule­ment ».

C’est une néo­phyte des do­léances. « C’est la pre­mière fois que je m’en­gage, même mes

On ne veut pas se mettre la po­pu­la­tion à dos, ce n’est pas le but, on est tous dans la même merde » Gré­go­ry 34 ans, chef égou­tier

« ON NE CAUTIONNE PAS LA VIO­LENCE, ON AP­PELLE

LES GENS

À SE CA­NA­LI­SER, MAIS VOI­LÀ,

ILS SONT À BLOC ! »

en­fants sont épa­tés ! » s’en­thou­siasme-t-elle. Sa cible prin­ci­pale, c’est le pré­sident de la Ré­pu­blique. « C’est hon­teux qu’il n’ait tou­jours pas par­lé. Il me fait pen­ser à Pou­tine, genre

», dé­zingue-telle. « Une fois de plus, il nous mé­prise », pour­suit son époux, âgé de 61 ans. Ce der­nier a ces­sé de tra­vailler il y a un an. Depuis, le mon­tant de sa re­traite de chauf­feur poids lourd a bais­sé, pas­sant de 1 550 € à 1 430 €. « Ce n’est pas nor­mal qu’il y ait des gens si­len­cieux qui bouffent des pa­tates tous les jours et d’autres du ca­viar », peste-t-il. Gré­go­ry, 34 ans, chef égou­tier, de­mande l’en­ter­re­ment de l’ISF. « Et que ce soit Ma­cron qui l’an­nonce, pas son homme de paille Edouard Phi­lippe », pré­cise-t-il.

Comme il n’a pas classe ce mer­cre­di après-mi­di, Théo, 14 ans, « mas­cotte » du rond­point, prend part aux fil­trages. « Je me bats pour l’ave­nir, parce que si­non, un jour, l’es­sence coû­te­ra 5 € le litre », pré­dit ce col­lé­gien en 4e, qui se ver­rait bien plus tard pro­jec­tion­niste « comme pa­pa ». Dans un cer­cueil lui-même ins­tal­lé dans une re­morque re­pose en paix un man­ne­quin avec un gi­let jaune et l’épi­taphe « Ma­cron tue le peuple ».

Sur un rond-point à l’en­trée nord d’Auxerre.

Ville­neuve-laGuyard (Yonne), mer­cre­di. Syl­vie et son ma­ri Chris­tian, jeunes re­trai­tés, touchent 2 630 € de pen­sion à eux deux.

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