LE GRAND MA­LAISE

Le Parisien (Val d'Oise) - - LA UNE - PAR NI­CO­LAS BERROD ET TI­MO­THÉE BOUTRY (AVEC RO­BIN KORDA ET JULIETTE POUSSON)

A la suite de la dif­fu­sion sur les ré­seaux so­ciaux de vi­déos in­times à ca­rac­tère sexuel, le can­di­dat LREM s’est re­ti­ré de la course à la mai­rie de Pa­ris. La qua­si-to­ta­li­té de la classe po­li­tique a dé­non­cé le pro­cé­dé uti­li­sé pour dé­sta­bi­li­ser Ben­ja­min Gri­veaux. L’avo­cat de l’ex-can­di­dat a an­non­cé un dé­pôt de plainte.

des vi­déos in­times à l’ori­gine d’un coup de ton­nerre en pleine cam­pagne mu­ni­ci­pale et qui ont pro­vo­qué le re­trait de Ben­ja­min Gri­veaux de la course à la mai­rie de Pa­ris ? En fin de jour­née hier, le dé­sor­mais ex-can­di­dat ne s’était pas ex­pri­mé clai­re­ment sur l’au­then­ti­ci­té de ces images qui lui sont at­tri­buées. « Le Pa­ri­sien » - « Au­jourd’hui en France » fait le point.

Que montrent exac­te­ment ces vi­déos ?

Tout com­mence mer­cre­di, avec la pu­bli­ca­tion sur un obs­cur site por­no­gra­phique d’un ar­ticle consa­cré à Ben­ja­min Gri­veaux. Ce site, en­re­gis­tré en no­vembre der­nier au Ca­na­da, pré­tend dé­non­cer les « fonc­tion­naires et re­pré­sen­tants po­li­tiques qui mentent à leurs élec­teurs en im­po­sant le pu­ri­ta­nisme à la so­cié­té, alors qu’ils le mé­prisent eux-mêmes ».

L’ar­ticle en ques­tion consa­cré à Ben­ja­min Gri­veaux le dé­crit « comme un père de fa­mille exem­plaire » et adepte de « va­leurs fa­mi­liales », en ci­tant des in­ter­views ac­cor­dées par le dé­pu­té de Pa­ris à plu­sieurs mé­dias ces der­nières an­nées.

Il contient éga­le­ment plu­sieurs cap­tures d’écran de vi­déos échan­gées sur les ré­seaux so­ciaux entre un compte at­tri­bué à l’élu de la Ré­pu­blique en marche et ce­lui d’une autre per­sonne. L’une d’elles, non da­tée et en­voyée par un compte nom­mé « Ben­ja­min Gri­veaux » via la plate-forme Mes­sen­ger, montre un homme en train de se mas­tur­ber, avec en com­men­taire de l’ex­pé­di­teur : « ca­deau avant de dî­ner ». D’autres images sont des cap­tures de mes­sages écrits sur Ins­ta­gram. L’une de ces dis­cus­sions, da­tant de mai 2018, évoque un échange in­time en vi­déo réa­li­sé peu au­pa­ra­vant. La per­sonne qui a cap­tu­ré en vi­déo l’écran du té­lé­phone na­vigue en­suite sur la page de pro­fil Ins­ta­gram de Ben­ja­min Gri­veaux. La der­nière pho­to pos­tée par le dé­pu­té de Pa­ris per­met de da­ter l’en­re­gis­tre­ment de l’écran entre le 26 et le 28 jan­vier.

Cet ar­ticle a été pu­blié en trois ver­sions : une en russe et deux en fran­çais, dont l’une avec le mot « cen­su­ré » ajou­té dans le titre. Il est signé d’un cer­tain Pio­tr Pav­lens­ki, pré­sen­té éga­le­ment comme étant le créa­teur du site dans l’on­glet « A pro­pos ». Hier soir, le site a été ren­du in­ac­ces­sible et af­fi­chait une page d’er­reur, sans que l’on sache pour quelles rai­sons.

Qui est Pio­tr Pav­lens­ki ?

Ce Pio­tr Pav­lens­ki existe bel et bien : il s’agit d’un ac­ti­viste et ar­tiste russe, qui a le sta­tut de ré­fu­gié po­li­tique en France de­puis mai 2017. Dès jeu­di soir, il a re­ven­di­qué au­près du jour­nal « Li­bé­ra­tion » avoir écrit le texte et par­ta­gé les images sur le can­di­dat Ben­ja­min Gri­veaux.

« Ça ne me dé­range pas que les gens aient la sexua­li­té qu’ils veulent, ils peuvent même bai­ser des ani­maux, pas de pro­blème, mais ils doivent être hon­nêtes », tente-til de jus­ti­fier. Mar­di, il avait d’abord pro­po­sé ces conte­nus à Me­dia­part, qui avait re­fu­sé de les pu­blier, a fait sa­voir le site d’in­for­ma­tion.

Cri­tique ré­gu­lier du pou­voir russe, Pav­lens­ki a mul­ti­plié les coups mé­dia­tiques de­puis plu­sieurs an­nées. Il s’est no­tam­ment cou­su la bouche pour dé­fendre la li­ber­té d’ex­pres­sion en soutien au groupe Pus­sy Riot en 2012, avant de s’at­ta­cher les tes­ti­cules au sol sur la place Rouge, à Mos­cou, en 2013. Ac­cu­sé d’agres­sion sexuelle par une jeune ac­trice russe en dé­cembre 2016, il s’en­fuit en France en dé­non­çant un coup mon­té par les au­to­ri­tés russes pour lui nuire. C’est là qu’il ob­tien­dra le sta­tut de ré­fu­gié po­li­tique, cinq mois plus tard. Il vit de­puis à Pa­ris. En jan­vier 2019, il est condam­né à un an de pri­son pour avoir in­cen­dié une suc­cur­sale de la Banque de France, place de la Bas­tille, en 2017. Se­lon Me­dia­part, il était re­cher­ché par la po­lice fran­çaise de­puis le 31 dé­cembre en rai­son d’une vio­lente rixe sur­ve­nue le soir du ré­veillon der­nier.

Que sait-on de la per­sonne qui dit avoir re­çu les mes­sages ?

On ne sait pas grand-chose sur l’iden­ti­té de la per­sonne avec la­quelle Ben­ja­min Gri­veaux au­rait échan­gé sur les ré­seaux so­ciaux. Sur les cap­tures d’écran pu­bliées, son iden­ti­té est flou­tée. Pio­tr Pav­lens­ki a dit à « Li­bé­ra­tion » avoir ob­te­nu ces cap­tures de la part d’une « source » qui au­rait eu une re­la­tion consen­tie avec Ben­ja­min Gri­veaux. Il re­fuse de pré­ci­ser com­ment il a ob­te­nu la vi­déo en ar­guant de la « pro­tec­tion » de cette source. Mais on ne sait pas d’où proviennen­t les images, ni la fa­çon dont elles lui sont par­ve­nues. Ce­la peut être à la suite d’un pi­ra­tage ou en rai­son d’une ven­geance per­son­nelle, voire d’un coup mon­té.

Com­ment les images se sont-elles pro­pa­gées ?

Après sa mise en ligne mer­cre­di, l’ar­ticle n’est d’abord pas très par­ta­gé. Le gros coup d’ac­cé­lé­ra­teur sur­vient le len­de­main, à 18 h 15, lorsque le dé­pu­té (ex-LREM) Joa­chim Son-For­get le par­tage sur Twit­ter à ses plus de 60 000 abonnés. Contac­té dans la soi­rée par « le Pa­ri­sien » - « Au­jourd’hui en France », il nie­ra toute in­ten­tion « de nuire au can­di­dat à la mai­rie de Pa­ris ». Avant lui, seuls quatre in­ter­nautes avaient twee­té le fa­meux lien, se­lon un re­cen­se­ment que nous avons éta­bli hier après­mi­di à par­tir des mes­sages tou­jours en ligne.

Une fois le tweet de Son­For­get pu­blié, de nom­breux comptes le re­layent. Un billet ano­nyme, pu­blié sur Me­dia­part en dé­but de soi­rée jeu­di avant d’être sup­pri­mé, as­sure no­tam­ment que la « jeune femme ayant fait fui­ter ces vi­déos » sou­hai­te­rait « res­ter ano­nyme » mais qu’elle au­rait « fait sa­voir qu’elle était dis­po­sée à don­ner des preuves sup­plé­men­taires » si Ben­ja­min Gri­veaux venait « à dé­men­tir les faits ». Le nombre de re­cherches sur Google avec le mot-clé « Ben­ja­min Gri­veaux » ex­plo­se­ra dans la nuit de jeu­di à ven­dre­di. EE

Quel a été le rôle de Juan Bran­co ?

L’avo­cat, cri­tique fé­roce de la ma­cro­nie, re­ven­dique un rôle de « conseiller ju­ri­dique » au­près de Pio­tr Pav­lens­ki, dont il est proche, avant la mise en ligne de la fa­meuse vi­déo. « Nous avons évo­qué en­semble les risques en­cou­rus ain­si que le cadre lé­gal, dé­taille l’avo­cat. Je me suis as­su­ré qu’il avait plei­ne­ment conscience des risques qu’il pre­nait et qu’il n’agis­sait pas de ma­nière im­pul­sive. » L’au­teur du pam­phlet an­ti­Ma­cron « Cré­pus­cule » pré­cise éga­le­ment avoir ai­dé l’ac­ti­viste russe à « vé­ri­fier sa source ». « J’ai vé­ri­fié les élé­ments tan­gibles en sa pos­ses­sion afin de m’as­su­rer qu’il ne tom­bait pas dans un com­plot », ex­plique-t-il.

Alors que la classe po­li­tique dé­nonce una­ni­me­ment une at­teinte in­to­lé­rable à la vie pri­vée et un cli­mat nau­séa­bond, l’avo­cat contre-at­taque sur son ter­rain fa­vo­ri. « Oui, le cli­mat est ef­frayant quand 10 000 per­sonnes sont ar­rê­tées alors qu’elles ont sim­ple­ment vou­lu ma­ni­fes­ter et qu’on dé­compte 25 ébor­gnés », lance-t-il. « Si, dans un tel cli­mat, les hommes po­li­tiques n’ont rien d’autre à faire que de s’of­fus­quer d’une vio­la­tion de la vie pri­vée, alors nous avons une ex­pli­ca­tion de la grave crise de la re­pré­sen­ta­ti­vi­té que nous tra­ver­sons. Qu’ils viennent se vic­ti­mi­ser, je trouve ça in­dé­cent », ose-til au­près du « Pa­ri­sien »« Au­jourd’hui en France ».

Et l’avo­cat, qui s’est no­tam­ment ren­du cé­lèbre en dé­voi­lant pu­bli­que­ment l’ho­mo­sexua­li­té du se­cré­taire d’Etat Ga­briel At­tal, de se faire éga­le­ment me­na­çant : « Compte te­nu des élé­ments en notre pos­ses­sion, c’est plu­tôt Ben­ja­min Gri­veaux qui s’ex­pose à des pour­suites ju­di­ciaires. Parce que vous ima­gi­nez bien que, s’il a dé­mis­sion­né aus­si vite, c’est qu’il avait conscience qu’il n’y avait pas que ça. »

Com­ment compte ré­agir Ben­ja­min Gri­veaux ?

Sur le plan ju­di­ciaire, Ben­ja­min Gri­veaux a lais­sé son avo­cat, Ri­chard Mal­ka, or­ches­trer la ri­poste. Ce­lui-ci a in­di­qué à notre jour­nal en­vi­sa­ger de por­ter plainte après la dif­fu­sion de ces images. Mais toute la ques­tion est de sa­voir qui vi­ser. « Cette vi­déo a été mise en ligne sur un site clan­des­tin, sans men­tion lé­gale, hé­ber­gé en Amé­rique du Nord (NDLR : au Ca­na­da) et dont on nous dit qu’il se­rait en lien avec un ar­tiste russe. Dans ces condi­tions, la ques­tion est la sui­vante : je pour­suis qui ? » s’est in­ter­ro­gé le pé­na­liste. Une plainte semble en tout cas dé­ter­mi­nante pour en­ga­ger l’ac­tion ju­di­ciaire puisque le par­quet n’en­ten­dait pas, hier en fin de jour­née, se sai­sir d’ini­tia­tive.

Que risquent les per­sonnes qui ont pu­blié ces conte­nus ?

Le fait de por­ter vo­lon­tai­re­ment at­teinte à l’in­ti­mi­té de la vie pri­vée d’au­trui est, se­lon les cir­cons­tances, pas­sible d’un à deux ans d’em­pri­son­ne­ment et de 45 000 à 60 000 € d’amende. Comme il s’agit dans le cas pré­cis de mes­sages à conno­ta­tion sexuelle, c’est la peine maxi­male qui est en­cou­rue.

« Les juges pè­se­ront les res­pon­sa­bi­li­tés des uns et des autres. La gra­vi­té n’est en ef­fet pas la même entre trans­mettre ces vi­déos à une tierce per­sonne ou les por­ter à la connais­sance du pu­blic », pré­cise l’avo­cat au bar­reau de Pa­ris Avi Bit­ton. Le mi­nistre de l’In­té­rieur, Ch­ris­tophe Cas­ta­ner, a es­ti­mé que la dif­fu­sion des vi­déos à ca­rac­tère sexuel de­vait « évi­dem­ment être pour­sui­vie ».

Pa­ris, hier. Le can­di­dat LREM Ben­ja­min Gri­veaux a an­non­cé lors d’une confé­rence de presse qu’il se re­ti­rait de la course à la mai­rie de Pa­ris.

Pa­ris, hier. L’ac­ti­viste Pio­tr Pav­lens­ki (dans le bu­reau de son avo­cat) as­sume avoir dif­fu­sé ces vi­déos pour dé­non­cer l’hy­po­cri­sie du can­di­dat Gri­veaux sur les « va­leurs fa­mi­liales » qu’il dé­fend.

Si l’avo­cat de Ben­ja­min Gri­veaux, Ri­chard Mal­ka, en­vi­sage bien de por­ter plainte, la ques­tion au­jourd’hui est : contre qui ?

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