« Ce qui m’a cho­qué, c’est de voir cette haine dans les re­gards »

Frédéric, af­fec­té à la BAC du Nord pa­ri­sien

Le Parisien (Val de Marne) - - FAIT DU JOUR - PAR NICOLAS JACQUARD

COMME DES ACHATS de Noël dont ils se se­raient bien pas­sés. Cette se­maine, Frédéric et Gré­go­ry,* deux po­li­ciers pa­ri­siens, se sont ren­dus dans une bou­tique spé­cia­li­sée en sur­plus mi­li­taires. Sur leur liste : un casque lé­ger de pro­tec­tion, des lu­nettes ba­lis­tiques ou en­core des pro­tège-ti­bias, le tout pour 100 € par per­sonne.

Des « ca­deaux » dont ils n’ont pu faire l’économie : la hotte de leur ad­mi­nis­tra­tion était déses­pé­ré­ment vide. « Tout ce qu’on nous a don­né, ce sont de vieux casques de CRS ré­for­més », dé­plore Gré­go­ry, af­fec­té à une bri­gade an­ti­cri­mi­na­li­té (BAC) du Nord pa­ri­sien.

En vue des ma­ni­fes­ta­tions at­ten­dues ce sa­me­di, 100 % des po­li­ciers pa­ri­siens ont été « rap­pe­lés ». Sa­me­di der­nier, Tho­mas, d’une bri­gade VTT, a été en­ga­gé au­tour de 16 heures à Ma­de­leine, puis sur les Grands Bou­le­vards, dé­cou­vrant « une si­tua­tion de chaos in­édite qui nous échap­pait. » Ce po­li­cier se sou­vient de « l’ab­sence d’ordres clairs pen­dant près de vingt mi­nutes », et l’im­pres­sion d'« une hié­rar­chie qui n’avait pas du tout an­ti­ci­pé. » De­main, il ap­pré­hende d’être à nou­veau mo­bi­li­sé. « On a le sen­ti­ment d’y al­ler à poil, souffle-t-il. La se­maine der­nière, on nous a en­voyés au casse-pipe, sans ma­té­riel adé­quat. »

Pour ces bri­gades dites in­ter­mé­diaires, entre po­lice se­cours et les CRS, des opé­ra­tions de main­tien de l’ordre d’une telle in­ten­si­té sonnent comme un bap­tême du feu. « Mais le main­tien de l’ordre, ça ne s’im­pro­vise pas, dé­nonce Ed­dy Sid, porte-pa­role du syn­di­cat Uni­té-SGP pour l’Ile-deF­rance. Ce­la né­ces­site une for­ma­tion et du ma­té­riel. Or, les deux font dé­faut. » Le syn­di­ca­liste dé­nonce l’ab­sence d’équi­pe­ments de pro­tec­tion adap­tés. « Tout porte à croire que pour de­main, il n’y au­ra pas as­sez de ra­dios, ni de voi­tures », an­ti­cipe-t-il. « On nous a dé­jà pré­ve­nus que cer­tains d’entre nous de­vraient se rendre sur zone en métro, s’in­digne Frédéric, de la BAC. Ce se­ra sans moi. C’est un trou à rat. Si on s’y fait coin­cer par 200 cas­seurs, on est fi­nis. » Il l’avoue : « De­main, je vais y al­ler, mais avec la peur au ventre. Ça va être la guerre. »

C’est que ce po­li­cier garde en mé­moire les in­ci­dents liés à l’acte III des Gi­lets jaunes. « On en a pris plein la gueule, mais ce qui m’a vrai­ment cho­qué, c’est de voir cette haine dans les re­gards, de consta­ter qu’on vou­lait nous tuer… » « J’ai res­sen­ti une im­pres­sion de guerre ci­vile, en­chaîne Gré­go­ry. Avec des gens lamb­da qui de­ve­naient des cas­seurs par la force du groupe. Mais nos chefs ne se rendent pas compte. Pour eux, on n’est que de la chair à ca­non. »

LES CAS­SEURS S’ÉQUIPENT AUS­SI

Père de fa­mille, lui-même dit « com­prendre cette co­lère. » « Même mes pa­rents, tout en s’in­quié­tant pour moi, la par­tagent. On est des ci­toyens, et on a aus­si du mal à bou­cler les fins de mois. Pour la ma­jo­ri­té des Gi­lets jaunes, on est per­çus comme des re­pré­sen­tants de l’Etat. » Des re­pré­sen­tants aux pré­ro­ga­tives li­mi­tées en rai­son de la fai­blesse de leurs moyens, se­lon Ju­lien, chef d’une bri­gade po­lice se­cours. « Pour avoir du ma­té­riel lourd, il a fal­lu les at­ten­tats de 2015. Cette fois, il faut qu’il y ait eu 23 bles­sés dans nos rangs sa­me­di der­nier pour es­pé­rer que ça bouge. » Un pro­blème glo­bal qui est du res­sort « du mi­nis­tère de l’In­té­rieur », tient à pré­ci­ser le syn­di­ca­liste Ed­dy Sid.

Les bou­tiques spé­cia­li­sées ne re­çoivent pas que des po­li­ciers. « Plu­sieurs ven­deurs nous l’ont dit : les cas­seurs s’équipent aus­si, re­grette Gré­go­ry. Ça va des pro­tec­tions aux armes de type poings amé­ri­cains ou ma­traques. » Face à des agres­seurs dé­ter­mi­nés, le po­li­cier pré­vient que s’il se re­trouve ac­cu­lé, « il ne me res­te­ra que mon 9 mm de ser­vice ».

* Les pré­noms ont été chan­gés.

“NOS

CHEFS

NE SE RENDENT PAS COMPTE. POUR EUX, ON N’EST QUE DE LA CHAIR À CA­NON GRÉ­GO­RY, PO­LI­CIER DE BAC

Pa­ris (VIIIe), le 24 no­vembre. Les po­li­ciers char­gés du main­tien de l’ordre dans la ca­pi­tale ont eu l’im­pres­sion de vivre une « guerre ci­vile » De­main, cer­tains avouent qu’ils iront « la peur au ventre ».

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