QUE VEULENT-ILS VRAI­MENT ?

De la na­tio­nale 6 aux pla­teaux de té­lé­vi­sion, à la ren­contre des Gi­lets jaunes et de leurs re­ven­di­ca­tions.

Le Parisien (Val de Marne) - - LA UNE - VINCENT MONGAILLARD (TEXTES) ET JEAN-BAP­TISTE QUEN­TIN (PHO­TOS)

On ne veut pas se mettre la po­pu­la­tion à dos, ce n’est pas le but, on est tous dans la même merde » Gré­go­ry 34 ans, chef égou­tier

Depuis trois se­maines, ils oc­cupent un rond-point, une en­trée d’hy­per­mar­ché, un péage. En ville comme à la cam­pagne, ils fra­ter­nisent, ra­len­tissent les voi­tures, brûlent des pa­lettes, exigent bien plus qu’une sup­pres­sion de la taxe sur les car­bu­rants. Alors que de vio­lents af­fron­te­ments sont de nou­veau re­dou­tés au­jourd’hui à Pa­ris en marge des ma­ni­fes­ta­tions, nous sommes al­lés à la ren­contre de ces Gi­lets jaunes, sur le ter­rain quo­ti­dien de leur fronde in­édite. Au dé­part de la ca­pi­tale, di­rec­tion la na­tio­nale 6, nous avons croi­sé le pre­mier bar­rage per­ma­nent 100 km plus loin. Dans l’Yonne et la Côte-d’Or, nous avons ren­con­tré des in­sur­gés de tous âges, de toutes ac­ti­vi­tés, de tous bords po­li­tiques… aux re­ven­di­ca­tions loin d’être uni­formes. Pas d’hos­ti­li­tés. Mais une ar­mée de pouces le­vés d’au­to­mo­bi­listes so­li­daires. « LA RÉ­VOLTE, ÇA CRÉE DES LIENS » Se re­bel­ler, ça creuse. Alors quand, à l’heure du dé­jeu­ner, Mu­riel, ser­veuse à la piz­ze­ria la Scu­de­ria, dé­barque avec une mon­tagne de reines et de quatre-fro­mages, elle re­çoit un ton­nerre d’ap­plau­dis­se­ments d’une ving­taine de Gi­lets jaunes. « Avec mon pa­tron, on ai­me­rait être à leurs cô­tés, mais on doit bos­ser. Alors, on les aide comme on peut », confie la li­vreuse. Au rond-point re­bap­ti­sé « des pe­tits pous­sins » de Ville­neuve-la-Guyard, com­mune de l’Yonne de 3 400 âmes à la fron­tière de la Seine-et-Marne, ce pe­tit ba­taillon de la contes­ta­tion, en ac­tion depuis le 17 no­vembre, est gâ­té par les ci­toyens du coin. Ste­ven, 23 ans, em­ployé dans l’hy­per­mar­ché d’en face, offre un ca­geot de clé­men­tines. Une conduc­trice freine de­vant le bar­num de bric et de broc, ouvre sa fe­nêtre et tend un sa­chet de pa­pillotes.

Do­pés par les olas ré­pé­tées des ma­ni­fes­tants, les ca­mions des bet­te­ra­viers font deux tours de rond-point. Re­cord à battre pour un poids lourd : six ro­ta­tions ! Le nez col­lé à la vitre de leur car de ra­mas­sage sco­laire, des ga­mins de pri­maire agitent un gi­let jaune tan­dis que leur pi­lote klaxonne sans comp­ter. « Klaxon­ner, c’est bien, mais ve­nir avec nous, c’est mieux ! » in­vite, pour­tant, un écri­teau flir- tant avec un dra­peau tri­co­lore et les slo­gans « Halte au ra­cket » ou « La dic­ta­ture en marche ». « On a le sou­tien du peuple ! Une seule fois, un gars a sor­ti une barre de fer », as­sure Chris­tian, 57 ans, rou­tier dé­sor­mais spé­cia­liste des opé­ra­tions es­car­got.

Sous les yeux de son fis­ton Jacques, 20 ans, bou­cher qui a pris un jour de re­pos, de Do­mi­nique, le garde-pêche sexa­gé­naire, ou d’un ex-cadre che­mi­not, l’homme au gi­let jaune « Bien­ve­nue chez les Ch’tis » amuse la ga­le­rie. « Alors, ma­dame, on porte tou­jours la mous­tache ? », lance-t-il à la femme au vo­lant. « L’hu­mour, c’est pour dé­con­trac­ter les gens, si­non, on n’ob­tient pas de sou­rire », dé­fend-il. Il est co­pain comme co­chon avec un autre Chris­tian. Tous les deux ha­bitent « le même bled depuis près de trente piges ». « Mais on ne s’était ja­mais croi­sés », jurent-ils. « Avant, c’était cha­cun sa gueule. Mais main­te­nant, on s’en­traide, on par­tage, la ré­volte, ça crée des liens », sa­voure Phi­lippe, conduc­teur de bennes à or­dures.

La so­li­da­ri­té fonc­tionne dans les deux sens. Lorsque Mau­rice, 82 ans, crève près du car­re­four gi­ra­toire, une flo­pée de cha­subles fluo s’em­presse de lui chan­ger sa roue. « Ils ont in­té­rêt à ne pas lâ­cher », en­cou­rage l’oc­to­gé­naire, de tout coeur avec le mou­ve­ment. « Je me suis cas­sé le col du fé­mur, je ne peux pas res­ter avec eux », re­grette ce­lui qui, en 68, en avait « pris des coups de ma­traque ».

A « la can­tine des jaunes », Syl­vie, 60 ans, re­trai­tée depuis l’été, touille la soupe brû­lante. Elle ne bat­tra pas le pa­vé au­jourd’hui à Pa­ris. « On sait d’avance qu’il y au­ra des cas­seurs. Nous, on sou­haite que ça reste bon en­fant, pas que ça pète, parce que, si­non, c’est nous qui trin­quons ! Ici, c’est pa­ci­fique, on n’em­bête pas les gens, alors, ils sont gen­tils avec nous. Même les gen­darmes viennent dis­cu­ter », ap­pré­cie l’ex-se­cré­taire qui a droit à une pen­sion de « 1 200 € seule­ment ».

C’est une néo­phyte des do­léances. « C’est la pre­mière fois que je m’en­gage, même mes en­fants sont épa­tés ! » s’en­thou­siasme-t-elle. Sa cible prin­ci­pale, c’est le pré­sident de la Ré­pu­blique. « C’est hon­teux qu’il n’ait tou­jours pas par­lé. Il me fait pen­ser à Pou­tine, genre

c’est-moi-le-roi », dé­zingue-telle. « Une fois de plus, il nous mé­prise », pour­suit son époux, âgé de 61 ans. Ce der­nier a ces­sé de tra­vailler il y a un an. Depuis, le mon­tant de sa re­traite de chauf­feur poids lourd a bais­sé, pas­sant de 1 550 € à 1 430 €. « Ce n’est pas nor­mal qu’il y ait des gens si­len­cieux qui bouffent des pa­tates tous les jours et d’autres du ca­viar », peste-t-il. Gré­go­ry, 34 ans, chef égou­tier, de­mande l’en­ter­re­ment de l’ISF. « Et que ce soit Ma­cron qui l’an­nonce, pas son homme de paille Edouard Phi­lippe », pré­cise-t-il.

Comme il n’a pas classe ce mer­cre­di après-mi­di, Théo, 14 ans, « mas­cotte » du rond­point, prend part aux fil­trages. « Je me bats pour l’ave­nir, parce que si­non, un jour, l’es­sence coû­te­ra 5 € le litre », pré­dit ce col­lé­gien en 4e, qui se ver­rait bien plus tard pro­jec­tion­niste « comme pa­pa ». Dans un cer­cueil lui-même ins­tal­lé dans une re­morque re­pose en paix un man­ne­quin avec un gi­let jaune et l’épi­taphe « Ma­cron tue le peuple ».

« C’est du chêne mas­sif, c’est un sou­tien qui nous l’a fi­lé, il ne s’est pas fou­tu de nous, ça vaut au moins 2 000 € ! A la fin du mou­ve­ment, on fe­ra une do­na­tion à une per­sonne qui n’a pas les moyens de payer les ob­sèques d’un proche », pré­voit Ah­med, 50 ans, l’un des six por­te­pa­role, vic­time d’une… ex­tinc­tion de voix. A 16 heures au rond-point de l’Eu­rope, une tren­taine d’in­di­gnés en­tament, à pied, une énième boucle, re­tar­dant d’une poi­gnée de mi­nutes les vé­hi­cules. « On ne bloque pas, on ne veut pas pé­na­li­ser ceux qui nous ra­vi­taillent tous les jours », jus­ti­fie le rou­tier in­té­ri­maire. Pour les be­soins du sou­lè­ve­ment po­pu­laire, il a stop­pé ses mis­sions. « Je ne pou­vais pas cu­mu­ler, alors, c’est le peuple qui me nour­rit », re­mer­cie-t-il. Sou­dain, un au­to­mo­bi­liste se dé­leste d’un billet de 20 € qui ali­mente la caisse com­mune — en­vi­ron 1 000 € pour l’heure — des­ti­née à ache­ter sand­wichs, gâ­teaux, ré­chauds…

Car­los, ex-vi­gile, fait par­tie du ser­vice « sé­cu­ri­té », comme son bras­sard le si­gnale. Les règles à res­pec­ter ? « Pas d’al­cool, pas de ba­garre, pas d’at­trou­pe­ment au­tour des voi­tures pour évi­ter les mou­ve­ments de pa­nique qui pro­voquent des ac­ci­dents… » énu­mère-t-il. Dans les rangs des in­sur­gés, les pro­fils sont va­riés : un comp­table qui émarge à 4 000 € par mois, un « ou­blié » en chaise rou­lante, Ch­ris­telle, une ar­tiste qui ne pen­sait « pas voir un jour une telle in­sur­rec­tion »… « Toute la po­pu­la­tion à l’unis­son des­cend dans la rue. On a ça nor­ma­le­ment quand on gagne la Coupe du monde », s’étonne Ah­med.

Fré­dé­ric, can­ton­nier, se mo­bi­lise grâce à ses « RTT », sur sa pause dé­jeu­ner… Il est « un peu cre­vé » mais re­fuse de plier. « Il faut une hausse des sa­laires d’au moins 200 € pour tous ceux qui touchent moins de 2 000 €. Moi, j’ai dix ans de fonc­tion pu­blique, je suis à 1 300-1 400 € par mois », dé­voile-t-il. Ja­cky, 69 ans, ar­ti­san du BTP, sur­vit, lui, avec une re­traite de 540 €. « J’ai com­men­cé à bos­ser à 13 ans et de­mi », ra­conte-t-il. C’est l’un des rares, ici, à vou­loir « mon­ter » au­jourd’hui dans la ca­pi­tale pour dé­fi­ler. Mal­gré les risques d’af­fron­te­ments. « La casse, ce n’est pas nous. Mais s’il n’y en a pas, le gou­ver­ne­ment reste muet. On ne fait pas d’ome­lette sans cas­ser des oeufs », croit-il. « On ne cautionne pas la vio­lence, on ap­pelle les gens à se ca­na­li­ser, mais voi­là, ils sont à bloc ! Ma­cron nous a don­né des miettes, c’est du fou­tage de gueule », es­time Ah­med, alors qu’un rou­tier au vo­lant d’un mas­to­donte im­ma­tri­cu­lé dans la Drôme gal­va­nise les foules. Dans sa ca­bine, fixé au pare-brise, un pan­neau lu­mi­neux égrène les mots d’ordre : « Blo­quons le pays », « Ma­cron dé­mis­sion »…

« ON N’ÉVOQUE PAS LES OPINIONS PO­LI­TIQUES DE CHA­CUN, ÇA ÉVITE LES TEN­SIONS »

Les ves­tons à bandes ré­flé­chis­santes, qui ont édi­fié des ba­raques en pa­lettes juste à la sor­tie du péage de l’A 6, font des étin­celles à 22 h 30. Ar­mé d’une meu­leuse et d’un cha­lu­meau, Hen­ri, 35 ans, plom­bier-chauf­fa­giste, mé­ta­mor­phose un an­cien chauffe-eau en poêle à bois. Il dort la nuit ici avant de « fon­cer au bou­lot » à 7 h 30. « Une bonne douche à la mai­son, et ça re­part », se mo­tive-til. « On trouve tou­jours le som­meil parce que la fa­tigue l’em­porte », en­chaîne Va­len­tin, 21 ans, qui dis­pose éga­le­ment de son ma­te­las pré­caire. Mais lui n’a plus d’em­ploi. « Je viens d’être li­cen­cié », ra­conte ce­lui qui traî­nait ses bottes dans une por­che­rie. Idem pour Ch­ris­telle, am­bu­lan­cière tren­te­naire qui a per­du son gagne-pain il y a un mois. Ma­nu, 48 ans, est tou­jours ou­vrier mé­tal­lur­giste. Il a consa­cré toute sa se­maine de re­pos à cet îlot ru­ral de la co­lère avant de re­tour­ner ce ma­tin « au tur­bin ». Mais il re­trou­ve­ra très vite ses « potes », jon­glant avec ses 3 x 8. « C’est le com­bat de nos vies », ré­sume-t-il.

Sur une feuille vo­lante, les mé­con­tents ont lis­té leurs très larges re­ven­di­ca­tions. Par­mi elles, « l’aug­men­ta­tion du pou­voir d’achat » qui fi­gure en tête, mais aus­si le « main­tien des hô­pi­taux », la « baisse du nombre de par­le­men­taires ». Et des « non à la ro­bo­ti­sa­tion qui rem­place l’homme », « non aux 80 km/h », « non à la ré­duc­tion des ins­ti­tu­teurs… » Ré­mi, 73 ans, an­cien mé­ca­ni­cien agri­cole, exige une re­va­lo­ri­sa­tion des re­traites. Pour pro­fi­ter « un mi­ni­mum » de la vie, pou­voir « al­ler s’amu­ser dans les dan­cings », il doit « tra­vailler en plus » en ré­pa­rant des mo­teurs « au black ».

Lors de la der­nière pré­si­den­tielle, il a don­né sa voix à Ha­mon puis à Ma­cron. D’autres ici ont choi­si Le Pen, Mé­len­chon… ou l’abs­ten­tion. « On n’évoque pas les opinions po­li­tiques de cha­cun, ça évite les ten­sions », ré­pète Ma­nu. Les en­car­tés sont ab­sents. « Moi, je suis là parce que je n’aime pas les in­jus­tices et que j’ai tou­jours été un peu ré­vo­lu­tion­naire », se pré­sente Fran­çois-Xa­vier, 33 ans, plom­bier qui se dé­marque avec son gi­let… orange. Il re­prend des forces en dé­gus­tant quelques tranches d’un jam­bon d’Aoste en­tier, « ca­deau d’un voi­sin ». Mais les ac­tions des fron­deurs, au mi­lieu des vi­gnobles, ne font pas tou­jours l’una­ni­mi­té au­près de la po­pu­la­tion. Si le mode opé­ra­toire, un temps uti­li­sé, du le­vage des bar­rières à la sor­tie du péage est plé­bis­ci­té, ce­lui consis­tant à fer­mer pro­vi­soi­re­ment l’en­trée de l’au­to­route est par­fois cri­ti­qué. « On peut es­suyer des in­sultes, nous re­pro­cher d’être là pour em­mer­der les gens. Une ba­gnole a même fran­chi le ze­bra et nous a frô­lé les fesses. Fran­che­ment, j’ai failli me faire ren­ver­ser », s’in­quiète Ma­nu. Pas de quoi je­ter l’éponge. Le camp n’est pas près d’être le­vé. « Mes pa­rents m’ont de­man­dé si je pas­sais Noël chez eux comme d’ha­bi­tude, j’ai ré­pon­du : Cette an­née, ça m’éton­ne­rait. Vu comme c’est par­ti, je risque d’être ici », pro­nos­tique le qua­dra à la lampe fron­tale. « Le Père Noël, on l’at­tend en­core », ré­plique l’un de ses nou­veaux ca­ma­rades d’in­for­tune.

On sait que ça va dé­gé­né­rer à Pa­ris, on a re­pé­ré l’en­tour­loupe, alors on n’y va pas Jacques 20 ans, bou­cher Les pa­lettes qu’on nous a don­nées ser­vi­ront à faire un grand feu quand on au­ra ga­gné Syl­vie 60 ans, re­trai­tée Si on ra­joute 200 € à mes re­ve­nus, je les dé­pense, c’est de la consom­ma­tion en plus, donc de la crois­sance Joan­ny, 43 ans, com­mer­cial au chô­mage

Sur un rond-point à l’en­trée nord d’Auxerre.

Ville­neuve-laGuyard (Yonne), mer­cre­di. Syl­vie et son ma­ri Chris­tian, jeunes re­trai­tés, touchent 2 630 € de pen­sion à eux deux.

Ville­neuve-la-Guyard (Yonne), mer­cre­di. La vie s’or­ga­nise aux alen­tours du rond-point re­bap­ti­sé « des pe­tits pous­sins », où les Gi­lets jaunes sont ra­vi­taillés par la po­pu­la­tion

Bierre-lès-Se­mur (Côte-d’Or), mer­cre­di, 22 h 30. Hen­ri, plom­bier de pro­fes­sion, trans­forme un chauffe-eau en poêle à bois pour le confort du cam­pe­ment.

Auxerre (Yonne), mer­cre­di.Les consignes de sé­cu­ri­té sont res­pec­tées à la lettre : « Pas d’al­cool, pas de ba­garre, pas d’at­trou­pe­ment au­tour des voi­tures. »

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