Ber­ger, l’in­con­tour­nable pa­tron de la CFDT

Le pa­tron de la CFDT, de­ve­nu en dé­cembre le pre­mier syn­di­cat fran­çais, a souf­flé au gou­ver­ne­ment l’idée d’or­ga­ni­ser le grand dé­bat na­tio­nal pour ré­soudre la crise des Gi­lets jaunes.

Le Parisien (Val de Marne) - - LA UNE - PAR BÉ­RAN­GÈRE LEPETIT

LAURENT BER­GER est « in­quiet ». « Il y a un risque de to­ta­li­ta­risme dans ce mou­ve­ment », lâche-t-il. As­sis dans son bu­reau, au 3e étage du siège de son syn­di­cat, à Pa­ris, le pa­tron de la CFDT évoque la dé­rive po­pu­liste de ces Gi­lets jaunes qui vont agi­ter l’agen­da gou­ver­ne­men­tal et syn­di­cal des pro­chaines se­maines. Il semble pour­tant im­per­tur­bable, à la veille du lan­ce­ment du grand dé­bat na­tio­nal qu’il a été le pre­mier à pro­po­ser, le 17 no­vembre der­nier.

De­ve­nu de­puis un mois le pa­tron de la pre­mière cen­trale syn­di­cale fran­çaise — la CFDT a dé­pas­sé pour la pre­mière fois la CGT aux élec­tions pro­fes­sion­nelles dans le pri­vé et le pu­blic réunis —, ré­élu haut la main (avec plus de 90 % des voix) en juin à la tête d’un syn­di­cat qu’il di­rige de­puis 2012, Laurent Ber­ger a au­jourd’hui un agen­da ul­tra-char­gé. Une ma­ti­nale sur une chaîne d’in­fos, puis les voeux de la mi­nistre du Tra­vail, Mu­riel Pé­ni­caud, un en­tre­tien avec Em­ma­nuelle War­gon, secrétaire d’Etat à la Tran­si­tion éco­lo­gique, et pour fi­nir une ren­contre avec le groupe par­le­men­taire LREM à l’As­sem­blée.

CO­LONNE VER­TÉ­BRALE

Bref, une jour­née très… po­li­tique. Mais pas de confu­sion dans sa tête. Et quand on l’in­ter­roge sur le rôle des syn­di­cats, pris de court par cette fronde née en de­hors d’eux, sur les ronds-points, le pa­tron de la CFDT as­sure : « De nom­breux su­jets dis­cu­tés par les Gi­lets jaunes, comme ce­lui des femmes seules avec en­fants, sont por­tés par les syn­di­cats de­puis des an­nées. »

Et d’ailleurs, le temps est-il ré­vo­lu où il tem­pê­tait, l’été der­nier, contre la pré­si­dence ju­pi­té­rienne d’Em­ma­nuel Ma­cron ? Non. « A vou­loir tout faire tout seul, le gou­ver­ne­ment n’y ar­ri­ve­ra pas », sou­tient-il. Un mes­sage qu’il mar­tèle de­puis le dé­but de la crise, mais qui n’a pas été en­ten­du dans un pre­mier temps. « Ce que de­mandent les Gi­lets jaunes, ce n’est pas une grande confé­rence avec les or­ga­ni­sa­tions po­li­tiques et syn­di­cales », avait d’abord as­sé­né le 18 no­vembre le Pre­mier mi­nistre, Edouard Phi­lippe, ba­layant d’un re­vers de manche « le grand pacte de tran­si­tion éco­lo­gique » pour le­quel Laurent Ber­ger avait plai­dé la veille. Dès le len­de­main, des voix sou­tiennent la pro­po­si­tion d’ou­ver­ture du no 1 de la CFDT. « Il faut la sai­sir, cette main ten­due », dé­clare Fran­çois de Ru­gy, mi­nistre de la Tran­si­tion éco­lo­gique. Quelques jours plus tard, à l’Ely­sée, Em­ma­nuel Ma­cron abon­dait dans son sens de­vant les maires de France…

Le lea­der ré­for­miste n’en tire pas glo­riole. « Laurent Ber­ger fait fi­gure de co­lonne ver­té­brale à un mo­ment où tous les re­pères va­cillent. De­puis le dé­but de cette crise, il est co­hé­rent dans ses pro­pos, il n’ins­tru­men­ta­lise per­sonne, ana­lyse le pré­sident de WW France, Pas­cal Can­fin, qui a par­ti­ci­pé avec lui à un livre d’en­tre­tiens*. Ma­cron en a conscience, il sait qu’il peut s’ap­puyer sur lui. » De­puis sa prise de fonc­tion en 2012, l’homme « a pris de l’épais­seur. Il est au­jourd’hui to­ta­le­ment re­con­nu dans son or­ga­ni­sa­tion, où il n’a qua­si­ment pas d’ad­ver­saire. C’est une chance », as­sure Ray­mond Sou­bie, membre du Cese (Con­seil éco­no­mique, so­cial et en­vi­ron­ne­men­tal) et an­cien con­seiller so­cial de Ni­co­las Sar­ko­zy.

TRA­VAILLEUR ACHAR­NÉ

La vie de Laurent Ber­ger s’es­telle ac­cé­lé­rée ces der­nières se­maines ? « Je tra­vaille beau­coup, mais j’ai tou­jours tra­vaillé », ré­pond-il, la­co­nique. Et d’ajou­ter, tou­jours en ré­fé­rence aux Gi­lets jaunes : « Je suis l’un d’eux. Je ne suis pas en train de dé­cou­vrir ce que c’est d’al­ler au tra­vail en voi­ture. »

A 50 ans, l’homme fait pour­tant fi­gure d’« ap­pa­rat­chik » de la CFDT. Tom­bé dans le syn­di­ca­lisme à 23 ans, alors étu­diant en his­toire à la fac et pion en col­lège, il a tra­vaillé deux ans dans une as­so­cia­tion d’in­ser­tion pour les tra­vailleurs de Saint-Na­zaire (Loire-At­lan­tique) avant de s’in­ves­tir à plein-temps dans ses fonc­tions syn­di­cales. « Se syn­di­quer, c’était pour moi na­tu­rel, du fait de mon his­toire fa­mi­liale, ma construc­tion per­son­nelle », com­mente-t-il. Il est né à Gué­rande, en Loire-At­lan­tique. Son père, ou­vrier sou­deur, et sa mère, auxi­liaire de pué­ri­cul­ture, sont tous deux mi­li­tants à la CFDT. Très vite, Laurent Ber­ger, an­cien membre de la Jeu­nesse ou­vrière chré­tienne (JOC), tra­vailleur achar­né, grimpe les éche­lons de la cen­trale. A 35 ans, il est pro­mu secrétaire gé­né­ral de l’an­tenne ré­gio­nale de son syn­di­cat. A 44 ans, il de­vient no 1. Pré­pa­rée de longue date, son ac­ces­sion se fait sans heurts. « Ce­la lui as­sure une lé­gi­ti­mi­té. Par rap­port à son men­tor, Fran­çois Ché­rèque, il est plus ou­vert d’es­prit. Quand il né­go­cie, il tente de faire avan­cer la barque », dit de lui son ami Luc Bé­rille, secrétaire na­tio­nal de l’Unsa. « Il sait, sur cer­tains su­jets, être au­to­ri­taire, te­nir des pro­pos durs », nuance Ray­mond Sou­bie.

Sur sa vie pri­vée, l’homme est peu di­sert. Tout juste confie-t-il « ai­mer cui­si­ner », un cer­tain ta­lent pour pré­pa­rer des ta­jines. « Le week-end, il a be­soin de dor­mir. Le syn­di­ca­lisme et s’oc­cu­per de sa fa­mille, c’est l’his­toire de sa vie », glisse Vé­ro­nique Des­cacq, an­cienne no 2 de la CFDT et voi­sine de bu­reau.

IL AP­PELLE À UN « GRE­NELLE DU POU­VOIR DE VIVRE »

Père de trois en­fants, Laurent Ber­ger s’est re­ma­rié. Ses proches dé­crivent, der­rière l’image un peu lisse, un homme « plein d’hu­mour » et « mal­adroit ». « Il lit très vite, il bosse très vite et il en­voie plein de SMS, par­fois un peu vite aus­si », confie Vé­ro­nique Des­cacq. Il au­rait aus­si hor­reur du bri­co­lage… et, de­ve­nu pa­ri­sien sur le tard, dé­tes­te­rait conduire. Un comble, pour un homme qui dit com­prendre les pré­oc­cu­pa­tions des Gi­lets jaunes ? « Sa force, c’est de ne pas chan­ger de po­si­tion à tout bout de champ. Il est fiable et c’est un homme de dia­logue », dé­fend Vé­ro­nique Des­cacq.

Contrai­re­ment à Phi­lippe Mar­ti­nez, son ho­mo­logue de la CGT, et au syn­di­cat So­li­daires, qui ont dé­cli­né l’in­vi­ta­tion, Laurent Ber­ger s’est ren­du ven­dre­di à Ma­ti­gnon, où Edouard Phi­lippe re­ce­vait syn­di­cats et as­so­cia­tifs. Il en est res­sor­ti en sou­hai­tant « que ce dé­bat soit to­ta­le­ment in­dé­pen­dant, qu’il ne soit pas for­cé­ment di­ri­gé par le gou­ver­ne­ment ». Et sur­tout qu’il « serve à quelque chose », évo­quant, pour­quoi pas, « une sorte de Gre­nelle du pou­voir de vivre ». De quoi s’agit-il, dans la pen­sée « ber­gé­rienne » ? Un rac­cour­ci pour dire à la fois « pou­voir d’achat » et « vivre en­semble » ?

DE NOM­BREUX SU­JETS DIS­CU­TÉS PAR LES GI­LETS JAUNES, COMME CE­LUI DES FEMMES SEULES AVEC EN­FANTS, SONT POR­TÉS PAR LES SYN­DI­CATS DE­PUIS DES AN­NÉES

IL Y A

UN RISQUE DE TO­TA­LI­TA­RISME DANS CE MOU­VE­MENT

* « Ré­in­ven­ter le pro­grès », Laurent Ber­ger, Pas­cal Can­fin, en­tre­tiens avec Phi­lippe Fré­meaux, Ed. les Pe­tits Ma­tins (no­vembre 2016).

Pa­ris, le 8 jan­vier.« A vou­loir tout faire tout seul, le gou­ver­ne­ment n’y ar­ri­ve­ra pas », sou­tient le secrétaire gé­né­ral de la CFDT.

Contrai­re­ment à ses ho­mo­logues de la CGT et de So­li­daires, Laurent Ber­ger s’est ren­du ven­dre­di à Ma­ti­gnon où il a été re­çu par Edouard Phi­lippe (sur la pho­to, les deux hommes se ser­raient la main en mai der­nier).

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