Les coulisses du plus grand aqua­rium d’Eu­rope

DANSLEPLUSGRAND AQUARIUMD’EU­ROPE

Le Parisien (Val d'Oise) - - LA UNE - DENOSENVOYÉSSPÉCIAUX TEXTES : FRÉDÉRICMOUCHON PHO­TOS: OLI­VIER ARANDEL À BOULOGNE-SUR-MER (PAS-DE-CA­LAIS)

IM­MER­SION Pen­dant trois jours, notre re­por­ter a en­fi­lé le cos­tume de soi­gneur à Nau­si­caa, à Boulogne-sur-Mer, qui inau­gure au­jourd’hui l’un des quatre plus grands bas­sins au monde. Voyage dans les coulisses de cet uni­vers in­croyable.

C’EST UN UNI­VERS où l’on croise en quelques mi­nutes des man­chots d’Afrique du Sud, des pois­sons-lan­ternes du Pa­ci­fique et des re­quins-léo­pards on­du­lant au mi­lieu d’algues géantes de Ca­li­for­nie, des caï­mans as­sou­pis dans une fo­rêt im­mer­gée. Bien­ve­nue à Nau­si­caa, un océan de poche à deux heures et de­mie de route de Pa­ris.

Au­jourd’hui, le Centre na­tio­nal de la mer, à Bou­lo­gne­sur-Mer (Pas-de-Ca­lais), inau­gure un nou­vel espace aqua­tique où évo­luent 5 000 sar­dines, des raies man­ta, des pois­sons mul­ti­co­lores et un im­pres­sion­nant re­quin-mar­teau. Ce qui en fait do­ré­na­vant le plus grand bas­sin d’Eu­rope. Nous avons eu la chance d’y plon­ger. Les vi­si­teurs, qui sont de plus en plus nom­breux à s’émer­veiller au­tour de tels bas­sins, le dé­cou­vri­ront de­main der­rière une im­mense baie vi­trée de 20 m de long. Une sorte d’écran géant ou­vert sur les pro­fon­deurs de la haute mer. Pen­dant trois jours, nous avons in­té­gré l’équipe de soi­gneurs de l’aqua­rium qui s’ac­tive sept jours sur sept pour su­bli­mer les tré­sors du monde du si­lence.

Mer­cre­di 14HEURES NEMOPLUS GLOUTONQUELESDENTS DELAMER Tee-shirt noir es­tam­pillé aux cou­leurs de Nau­si­caa, un badge

à mon nom avec la men­tion sta­giaire en aqua­rio­lo­gie, je dé­laisse ma te­nue de « ci­vil » pour m’en­gouf­frer dans les en­trailles de l’aqua­rium. Sur 10 000 m2 d’ex­po­si­tion, 60000 ani­maux y sont pré­sen­tés. Dans ce la­by­rinthe où l’on voit ra­re­ment la lu­mière ex­té­rieure, on passe son temps à mar­cher : jus­qu’à 13 000 pas par jour ! Lud­wig, res­pon­sable du sec­teur tro­pi­cal, m’ac­cueille au­tour d’un ca­fé.

Cet après-mi­di, on ira nour­rir plu­sieurs es­pèces puis on se ren­dra au la­bo­ra­toire pour cul­ti­ver du co­rail. BTS d’aqua­cul­ture en poche, mon guide a long­temps tra­vaillé en Ir­lande dans les éle­vages de sau­mon. Il y a dix-neuf ans, il a in­té­gré l’équipe des aqua­rio­lo­gistes de Nau­si­caa où la pré­paration des re­pas est l’une des ac­ti­vi­tés prin­ci­pales. Dans les fri­gos et congé­la­teurs, l’aqua­rium stocke chaque an­née dix tonnes de nour­ri­ture. Et il ne faut pas cher­cher bien loin pour faire son mar­ché : Boulogne-sur-Mer est l’un des plus gros ports de trans­for­ma­tion des pro­duits de la mer. Tout ce qui n’est pas des­ti­né à la nour­ri­tu­re­hu­maine,com­me­les­chutes de sau­mon ou les cre­vettes qui ap­prochent de la date de pé­remp­tion, sert à ali­men­ter pe­tits et gros pois­sons. « Mais, con­trai­re­ment aux idées re­çues, le pe­tit pois­son-clown mange tous les jours l’équi­valent de 10 % de son poids alors qu’un re­quin ne mange qu’une ou deux fois par se­maine », pré­cise Lud­wig.

16HEURES «C’ESTDUJARDINAGE»

Au coeur du la­bo­ra­toire, loin des yeux du pu­blic, Lud­wig nour­rit dans de pe­tits bacs des pois­sons cap­tu­rés à l’état de larves. Il élève no­tam­ment de pe­tites cre­vettes dan­seuses qui se nour­rissent d’ané­mones pa­ra­sites. Elles se dan­dinent lorsque je leur verse leur nour­ri­ture, une sorte de jus cou­leur goyave dont elles raf­folent. Pour les pois­son­schi­rur­giens, ce se­ra des épi­nards agré­men­tés­de­vi­ta­mi­neen­poudre. Vient le tour de la mu­rène : elle dé­ploie son long corps noueux et re­monte en sur­face la gueule ou­verte. « Sur­tout ne

LA MORSURE SUR LE FLANC D’UN DES DEUX RE­QUINS-ZÈBRES EST UNE TRACE D’ACCOUPLEMENT” LUD­WIG, RES­PON­SABLE DU SEC­TEUR TRO­PI­CAL LES PE­TITS CHE­VAUX DE MER ONT BE­SOIN D’UNE EAU D’UNE QUA­LI­TÉ PAR­FAITE” THO­MAS, LE RES­PON­SABLE DU SEC­TEUR TEM­PÉ­RÉ

mets pas tes mains dans l’eau sans que je te le dise, me pré­vient Lud­wig. Les mu­rènes peuvent te mordre et les our­sins te pi­quer. »

Il est dé­jà 16 h 45. Lud­wig me tend des lu­nettes de pro­tec­tion et des gants pour me pro­té­ger des brû­lures de co­rail. En­vi­ron 90 % des co­raux pré­sents à Nau­si­caa ont été élevés sur place en pé­pi­nière. L’aqua­rium de Boulogne-sur-Mer est même l’un des plus gros pro­duc­teurs eu­ro­péens de co­rail d’éle­vage. Sous de gros pro­jec­teurs à leds qui re­pro­duisent la lu­mière du jour poussent dans l’eau des di­zaines de pe­tits plants cou­leur jaune vif.

Sé­ca­teur en main, je coupe en deux une branche, en pre­nant soin de ne pas abî­mer l’ex­tré­mi­té vi­vante pour ne sec­tion­ner que le sque­lette cal­caire. Un peu de colle sur un sup­port et me voi­là avec deux mor­ceaux de co­rail qui ne de­mandent plus qu’à pous­ser sur les pa­rois du grand aqua­rium. « C’est du jar­di­nage », sou­rit Lud­wig qui joue aus­si les pay­sa­gistes quand il faut conce­voir la dé­co­ra­tion d’un nou­vel espace. « Pour être proche de la réa­li­té du mi­lieu na­tu­rel, j’aime re­créer ce que j’ai vu au cours de mes voyages », ex­plique ce­lui qui s’est ins­pi­ré de ses plon­gées aux Mal­dives pour conce­voir les fonds d’un bac tro­pi­cal.

Jeu­di

7HEURES LESTORTUES ONTAUSSIDROIT ÀLEURTOILETTE

Lud­wig m’a don­né ren­dez-vous dès po­tron-mi­net. Nous n’avons que deux heures et de­mie pour tout mettre en place avant l’ou­ver­ture, à 9 h 30. Je me frotte en­core les yeux de­vant les aqua­riums pen­dant que les pois­sons-per­ro­quets sortent du ré­cif où ils s’étaient abri­tés pour la nuit. Pre­mière étape : le lo­cal tech­nique en sous-sol. Nau­si­caa compte 7 km de tuyau­te­rie pour le trai­te­ment de l’eau et les soi­gneurs doivent im­pé­ra­ti­ve­ment vé­ri­fier si les pompes fonc­tionnent et si les bas­sins sont à la bonne tem­pé­ra­ture. Les re­quins nagent dans une eau à 22 °C au prin­temps et à 26 °C en été.

Puis­com­me­cha­que­ma­tin,on fait le tour des 70 bas­sins pour un cont­rôle vi­suel des ani­maux avant de s’at­ta­quer au net­toyage des bacs. Les deux re­quins­zèbres sont bien­tôt en pé­riode de re­pro­duc­tion. Une morsure sur le flanc ? C’est bon signe. « Ce sont des traces d’accouplement », pré­cise Lud­wig. Un peu plus pla­cide que les autres, le ga­te­rin nous toise der­rière la vitre avec ses grosses lèvres char­nues. Il a 30 ans et c’est l’un des plus vieux pois­son de Nau­si­caa. Au-des­sus de lui, un monstre de 3,20 m et 200 kg fait des al­lers-re­tours : c’est le plus vieux re­quin-taureau d’Eu­rope.

Il est 8 heures et c’est l’heure de la douche pour les iguanes. « Ho­che­ment de tête + se gonfle = sors vite. Ho­che­ment de tête fou = je vais t’at­ta­quer », pré­vient une af­fi­chette. Pas vrai­ment ras­su­ré, je pousse la porte de la ca­bane où un mâle et une fe­melle de bonne taille at­tendent que je les arrose, alan­guis sur une branche. Pas de coup de queue, cette fois. Lud­wig me tend un chif­fon et de l’eau : les tor­tues aus­si ont droit à leur toi­lette. Je les ai si bien frot­tées que leur ca­ra­pace brille.

10H30 «NEMETSPAS TESMAINSDANSL’EAU!»

Le voi­là en­fin le plus grand bas­sin d’Eu­rope : 10 000 m3 d’eau, soit l’équi­valent de quatre pis­cines olym­piques. Des raies man­ta, 5 000 sar­dines, des ma­que­reaux es­pa­gnols, des chin­chards des Açores, des ca­rangues et le clou du spec­tacle : un re­quin­mar­teau de 2 m de long qui a long­temps vé­cu à quelques ki­lo­mètres de là, dans une ré­serve. Il a été trans­fé­ré la se­maine der­nière sur une ci­vière en convoi spé­cial es­cor­té par la po­lice : 4 km de route sous haute sur­veillance car le pré­da­teur, anes­thé­sié et le ventre à l’air, est res­té qua­rante-cinq mi­nutes hors de l’eau avec un tuyau char­gé d’oxy­gène dans la gueule.

Un peu grog­gy, l’ani­mal ignore les mor­ceaux de cal­mar que je lui ai pré­pa­rés dans la cui­sine at­te­nante au bas­sin et que je lui tends main­te­nant au bout d’une perche. Mais, lorsque je plonge ma main dans le bas­sin pour nour­rir les raies, le re­quin, pi­qué par la cu­rio­si­té, frôle mes pha­langes à quelques cen­ti­mètres. Je n’ai pas vu son ai­le­ron ar­ri­ver. Im­mé­dia­te­ment me re­vient en boo­me­rang la consigne du pre­mier jour : « Ne mets pas tes mains dans l’eau ! »

14HEURES UNREQUINÀ3M DEMESPALMES

Aux cô­tés de Re­naud, le res­pon­sable du sec­teur océa­nique, j’en­file une com­bi­nai­son de plon­gée, j’écoute les consignes de sécurité et je m’im­merge dans l’aqua­rium. Pri­vi­lège unique car, pour pou­voir exer­cer leur mé­tier, les plon­geurs de Nau­si­caa ont tous ob­te­nu une qua­li­fi­ca­tion de sca­phan­drier pro­fes­sion­nel. Moi, je ne dis­pose que de 120 plon­gées loi­sir. Une fois à 8 m de fond, la sen­sa­tion est in­croyable. Le bas­sin est si grand que l’on se croi­rait en pleine mer ! Les raies man­ta­pla­nen­tau-des­sus­de­moi dans une sorte de bal­let aé­rien sous-ma­rin. Sou­dain, comme sor­ti du « Grand Bleu », le re­quin-mar­teau passe à 3 m de mes palmes. Pla­cide. Pas du tout agres­sif. C’est la pre­mière fois que je vois un pré­da­teur de cette es­pèce en pleine eau. J’ai le coeur qui bat la cha­made. Pas par peur, non. Juste parce que cet ani­mal est in­croya­ble­ment beau et que je le cô­toie dans son uni­vers. Re­naud me fait signe de ne pas ou­blier ma mis­sion : les plon­geurs ont pré­vu de plan­ter 10 000 bou­tures de co­rail dans le grand bas­sin. Il faut creu­ser des trous à la per­ceuse, sous l’eau, le long de la pa­roi en bé­ton. Au bout de quatre bou­tures, j’ai les bras en com­pote.

Ven­dre­di

7HEURES-15HEURES ON APPRENDAUXPIEUVRES ÀOUVRIRUNBOCAL

Ce ma­tin, c’est Tho­mas, le res­pon­sable du sec­teur tem­pé­ré, qui m’ac­cueille. Dans un bas­sin en forme de grosse ma­chine à la­ver tournent des cen­taines de mé­duses translucides. A Nau­si­caa, on peut en ad­mi­rer onze es­pèces dif­fé­rentes, éle­vées sur place. Je les nour­ris d’une soupe à base de broyat de moules. Sous l’aqua­rium des hip­po­campes, Tho­mas m’ap­prend à chan­ger la car­touche de fil­tra­tion qui s’est en­cras­sée. « Les pe­tits che­vaux de mer ont be­soin d’une eau d’une qua­li­té par­faite », me pré­cise-t-il.

Comme tous les soi­gneurs, Tho­mas a ses ani­maux fé­tiches. Son hip­po­campe pré­fé­ré est la

gut­tu­la­tus. Avec sa crête sur la tête, il l’ap­pelle la « punk ». Mais il adore aus­si les pieuvres qui ont la mé­moire des formes et à qui il fait faire des exer­cices plu­sieurs fois par jour. « Pour les sti­mu­ler, nous les fai­sons pas­ser dans des tubes la­by­rin­thiques et leu­rap­pre­nonsàou­vri­run­bo­cal avec leurs ten­ta­cules », ex­plique le soi­gneur, qui ne man­que­rait pour rien au monde d’al­ler sa­luer ses amis Opale, Chi­li Co­co, Boul­der et Zu­lu.

Dans leur te­nue de smo­king noir et blanc et d’une dé­marche clau­di­cante, les man­chots nous ac­cueillent cha­leu­reu­se­ment… d’un coup de bec. « C’est pour jouer », me ras­sure Tho­mas, qui les at­tire en fai­sant cli­que­ter ses clés. Au bout de quelques mi­nutes, l’oi­seau ma­rin me laisse lui ca­res­ser l’ar­rière de la tête comme un pe­tit chien. « Si j’aime ce mé­tier, c’est parce qu’on a la chance en une jour­née de nour­rir des re­quins de Ca­li­for­nie, de ca­res­ser des man­chots d’Afrique du Sud et de cô­toyer des es­pèces que cer­taines per­sonnes ne ver­ront ja­mais de leur vie », me glis­seT­ho­mas.Com­ment­lui­don­ner tort ? Chaque an­née, Nau­si­caa re­çoit 1 200 de­mandes de stage pour le ser­vice aqua­rio­lo­gie. Seuls douze chan­ceux sont retenus pour des stages de dé­cou­verte et cinq ou six pour des im­mer­sions de plus longue du­rée.

Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Ca­lais), le 11 mai. Les plon­geurs de Nau­si­caa ont une qua­li­fi­ca­tion de sca­phan­drier pro­fes­sion­nel. Les 120 plon­gées loi­sir de notre re­por­ter (à d.) lui ont été utiles.

Boulogne-sur-Mer (Pas-deCa­lais), les 9 et 11 mai. Du pois­son-clown (en haut) à la raie (en bas), Nau­si­caa abrite plus de 1 600 es­pèces.

Boulogne-sur-Mer. Tous les ma­tins, il faut faire le tour des 70 bas­sins pour un cont­rôle vi­suel des ani­maux avant de s’at­ta­quer au net­toyage des bacs.

Boulogne-sur-Mer, le 11 mai. Les mé­duses sont nour­ries avec une soupe à base de broyat de moules.

Boulogne-sur-Mer, les 9 et 11 mai. A gauche : la pré­paration des re­pas est l’une des ac­ti­vi­tés prin­ci­pales des aqua­rio­lo­gistes de Nau­si­caa. A droite : dans un bas­sin en forme de grosse ma­chine à la­ver tournent des cen­taines de mé­duses.

Boulogne-sur-Mer. En haut : les man­chots d’Afrique du Sud sont plu­tôt joueurs et câ­lins. Au centre : les co­raux élevés en pé­pi­nière se bou­turent en pre­nant soin de ne pas abî­mer l’ex­tré­mi­té vi­vante. En bas : notre jour­na­liste nour­rit une raie.

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