Au nom du père Rin­ger

La chan­teuse des Ri­ta Mit­sou­ko veut faire dé­cou­vrir son ar­tiste de père, dont des ta­bleaux sont ac­tuel­le­ment pré­sen­tés au mu­sée d’Art et d’His­toire du ju­daïsme. Ren­contre.

Le Parisien (Val d'Oise) - - LOISIRS | ARTS - PAR YVES JAEGLÉ

C’ était d’abord une chan­son. « C’était un homme », sur l’al­bum « Co­ol Fré­né­sie » des Ri­ta Mit­sou­ko en 2000, hom­mage ma­gni­fique d’une fille, Ca­the­rine Rin­ger, à son père Sam : « Près d’Au­sch­witz mon père gran­dis­sait/C’était un Juif po­lo­nais/Aux Beaux-Arts de Cra­co­vie, il rêve de Pa­ris/Et puis la guerre l’a sur­pris. »

Sam Rin­ger a sur­vé­cu à neuf camps na­zis. C’était un peintre. Dis­pa­ru en 1986, ex­po­sé en ce mo­ment dis­crè­te­ment au mu­sée d’Art et d’His­toire du ju­daïsme à Pa­ris*, dans le cadre d’un « hom­mage aux do­na­teurs ». Ca­the­rine Rin­ger, qui té­moigne sur le site du mu­sée, lui a of­fert un rou­leau de des­sins de son père. C’est d’ailleurs amu­sant de l’en­tendre pro­non­cer dans ce film « Sam Rin­ne­gueur, ou Rin­ger ». « Oui, nous dit-elle, on di­sait Rin­ne­gueur, en Po­logne. Mon père avait un ac­cent comme Po­peck. »

La chan­teuse veut mettre sa no­to­rié­té à elle au ser­vice de sa dis­cré­tion à lui. Le faire (re)connaître. Car il ne reste presque rien de Sam Rin­ger, qui ex­po­sa de son vi­vant dans les sa­lons, les mai­ries, en ga­le­ries, et dans une ex­po­si­tion col­lec­tive sur la ca­ri­ca­ture au Centre Pom­pi­dou en 1981. Mais sa fille pos­sède plus de 400 oeuvres de lui. « Il a tou­jours tra­vaillé mais il avait du mal à vendre. Il avait la han­tise de tom­ber dans la ré­pé­ti­tion et même quand quelque chose mar­chait, il ne vou­lait pas tra­vailler à la com­mande. Il ai­mait ex­pé­ri­men­ter de nou­velles ma­tières, tout le temps. Comme moi… », sou­rit l’in­ter­prète de « Mar­cia Baï­la », ce jeu­di ma­tin-là. Chez elle, elle nous a pré­pa­ré « une pe­tite ex­po­si­tion ». On est tou­ché, tout de suite. Par cette pleine lune orien­tale, ce jaune pa­ra­dis sur un fond de nuit noire. Ce pay­sage pa­ri­sien du pont de Cri­mée entre réa­lisme et oni­risme. Ce por­trait de femme presque fan­tas­tique, spi­ri­tuel. On croit re­con­naître un air de Ca­the­rine Rin­ger, la fier­té de son re­gard droit, une ma­nière de faire face : « Ah bon, vous trou­vez ? C’est ma grand-mère. »

Ca­the­rine Rin­ger vou­lait peindre, elle aus­si. « Je vou­lais faire comme mon pa­pa », ri­telle. Lui, qui avait fa­bri­qué une lan­terne magique pour pro­je­ter ses des­sins, a par­ti­ci­pé aux dé­cors des pre­miers concerts des Ri­ta Mit­sou­ko, : « Il a eu le temps de voir notre suc­cès. Il était content. »

AP­PA­RI­TIONS CO­LO­RÉES, JOYEUSES OU MOQUEUSES

Elle n’a pas en­vie de trop s’at­tar­der sur la di­men­sion tra­gique de la vie de son père, l’an­ti­sé­mi­tisme dont le jeune étu­diant brillant de Cra­co­vie a été vic­time quand il y a rem­por­té un pre­mier prix de des­sin : « Il a été vio­len­té, bat­tu par d’autres élèves. Mais on ne va pas faire pleu­rer dans les chau­mières. Il était doué na­tu­rel­le­ment. Sa soeur m’a dit qu’à l’école, un jour, elle de­vait rendre un tra­vail de bro­de­rie. Elle était per­due. Il a ap­pris la tech­nique en un après-mi­di. Et il a fait à sa place une ma­gni­fique bro­de­rie. » Tech­ni­cien hors pair de la gra­vure, du des­sin, de la ca­ri­ca­ture — il sai­sis­sait les gens d’un trait dans le mé­tro, au bic, sur du pa­pier à lettres —, tan­tôt contem­pla­tif, hu­mo­ris­tique, dif­fi­cile à cer­ner mais im­pos­sible à ou­blier une fois qu’on est en­tré dans son monde, Sam Rin­ger comp­tait sur sa fille, au fond. « Quand il a été ma­lade, il m’a dit : Je te confie mon oeuvre. Tu ver­ras qu’un bon peintre est un peintre mort. » Si­lence. De­mi­sou­rire… Son re­gard unique à elle, avec tant de ma­lice et un voile im­per­cep­tible de mé­lan­co­lie. Elle a at­ten­du. Pour re­nouer le fil avec sa pein­ture, le faire sor­tir de l’ombre.

Lui était par­fois « mal­heu­reux » et rê­vait qu’une femme avec un man­teau de four­rure lance sa car­rière… Le sou­rire de Ca­the­rine s’agran­dit, mu­tin : « Il a pen­sé que quel­qu’un vien­drait. On di­ra que c’est moi cette femme. Il faut que je le fasse. J’ai 61 ans. Il faut qu’ils sortent des pla­cards, ces ta­bleaux. » Elle a at­ten­du, mais elle met le tur­bo. Ca­the­rine vient de ré­per­to­rier l’oeuvre de Sam. Elle cherche une ga­le­rie, pré­pare un site pour le faire connaître, et même pour vendre ses oeuvres, « pas cher, pour que tout le monde puisse y avoir ac­cès ». Elle se mé­fie du mar­ché. Comme Sam, qui ga­gnait sa vie en des­si­nant des pré­sen­toirs de bri­quets très chics sur les Champs-Ely­sées. Qu’est-ce qu’elle pré­fère, elle, chez son père ? « Il a fait beau­coup de choses sur fond or, re­gar­dez. » Al­chi­miste de la ma­tière. Cette fille en or a eu un père en or. Nous aus­si, on a en­vie de voir ces ap­pa­ri­tions co­lo­rées, ha­bi­tées, joyeuses ou moqueuses, re­li­gieuses ou clowns, sor­tir des pla­cards.

Dans la chan­son, elle dit de ses an­nées de dé­por­ta­tion : « Mi­racle, il en est sor­ti/Il a réus­si à te­nir, à ve­nir à Pa­ris/ Peindre et don­ner la vie. » Elle aus­si, elle veut re­don­ner vie.

* Mu­sée d’Art et d’His­toire du ju­daïsme, 71, rue du Temple, Pa­ris (IIIe), 11 heures-18 heures, 21 heures le mer­cre­di, fer­mé le lun­di. Ta­rif : 7-10€.

Les Li­las (Sei­neSaint-De­nis), lun­di. Ca­the­rine Rin­ger, en­tou­rée d’oeuvres de son père, peintre po­lo­nais dis­pa­ru en 1986.

Sam Rin­ger.

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