« J’ai été un Bleu sans pa­piers »

Dans « Ca­pi­taine de ma vie », à pa­raître le 15 no­vembre, l’an­cien Bor­de­lais et Lillois re­vient sur son his­toire per­son­nelle d’en­fant apa­tride de­ve­nu fran­çais après sa pre­mière sé­lec­tion na­tio­nale.

Le Parisien (Yvelines) - - FOOTBALL - Rio Ma­vu­ba par CH­RIS­TOPHE BÉ­RARD

APRÈS AVOIR STOP­PÉ sa car­rière sur une ex­pé­rience dé­ce­vante au Spar­ta Prague (Ré­pu­blique tchèque), l’ex-in­ter­na­tio­nal (13 sé­lec­tions) re­vient sur son par­cours aty­pique dans un livre*, « Ca­pi­taine de ma vie ». Le cham­pion de France 2011 avec Lille as­sume toute son his­toire, du ba­teau de ré­fu­giés aux tentes des Res­tos du coeur en pas­sant par ses al­ter­ca­tions avec Ibrahimovic ou son an­cien coach Fré­dé­ric An­to­net­ti.

Pour­quoi avoir eu en­vie d’écrire un livre ?

RIO MA­VU­BA. Je n’ai pas vé­cu une vie or­di­naire et je vou­lais lais­ser une trace pour mes en­fants. Ça leur fe­ra de la lec­ture (il sou­rit). En fait, je vou­lais ra­con­ter des choses qui ré­sonnent dans l’ac­tua­li­té et don­ner de l’es­poir à cer­taines per­sonnes.

Votre his­toire d’en­fant né sur un ba­teau de ré­fu­giés le 8 mars 1984 entre l’An­go­la et la France est connue mais, pen­dant les quinze der­nières an­nées, vous avez re­fu­sé d’en par­ler. Pour­quoi ?

Le truc, c’est que j’en avais par­lé à mes dé­buts mais, en­suite, ce­la a été dé­for­mé. On di­sait que j’avais gran­di seul sans fa­mille ou sans ma ma­man de coeur. Comme si mon en­tou­rage n’exis­tait pas. Alors, j’ai re­fer­mé cette bulle car ce­la ne me conve­nait pas.

Vous ra­con­tez aus­si sans gêne vos nom­breux pas­sages aux Res­tos du coeur pour ré­cu­pé­rer de quoi vous nour­rir…

Pour­quoi en au­rais-je honte ? Cer­tains n’as­sument pas d’y être al­lés. Moi, pour ma fa­mille et même mon quar­tier, c’était une aide. C’était beau, toutes ces fa­milles qui ve­naient avec leur pa­nier. Il y avait un es­prit de so­li­da­ri­té qui se perd au­jourd’hui. Sans les Res­tos du coeur, je n’au­rais peu­têtre pas eu ce des­tin. Ils m’ont ai­dé à man­ger.

On le sait peu mais, quand vous avez dé­bu­té en équipe de France contre la Bos­nie en août 2004, vous n’aviez pas la na­tio­na­li­té fran­çaise…

C’est vrai. Je n’avais qu’une carte de ré­fu­gié po­li­tique. J’ai été un Bleu sans pa­piers. Contre la Bos­nie, c’était un match ami­cal, donc j’ai pu jouer. Mais, en­suite, il y a eu deux matchs of­fi­ciels que je n’ai pas pu dis­pu­ter. J’ai dû at­tendre de re­ce­voir mon pas­se­port pour re­jouer. C’était contre l’Ir­lande. Là, j’étais fran­çais. Comme les autres.

Votre his­toire per­son­nelle est un écho à l’ac­tuelle crise des mi­grants en Eu­rope. Com­ment ju­gez-vous cette ac­tua­li­té ?

Ce­la me touche plus que d’autres, même si je ne suis pas un homme po­li­tique avec ses so­lu­tions. Mais, quand cette ter­rible pho­to du pe­tit Ay­lan, ce Sy­rien de 3 ans mort sur une plage de Tur­quie, a pa­ru en sep­tembre 2015, ce­la m’a bou­le­ver­sé. Le plus ter­rible, c’est qu’il a fal­lu ce cli­ché pour ré­agir. Et je me mets dans le lot de ceux qui ont trop at­ten­du. Mon his­toire prouve que des mi­grants savent s’as­si­mi­ler. Je suis in­quiet de­vant les ré­ac­tions hos­tiles. On a per­du notre es­prit d’hos­pi­ta­li­té. La France, nor­ma­le­ment, c’est le pays qui aide, no­tam­ment les Afri­cains. Elle doit res­ter une terre d’ac­cueil.

Dans votre der­nier club, le Spar­ta Prague, vous avez été vic­time de ra­cisme. Que s’est-il pas­sé ?

Après une vic­toire, où la cou­tume est d’al­ler ta­per dans la main des sup­por­teurs, plu­sieurs mecs ont re­cu­lé leur main quand je suis ar­ri­vé. Ils ne l’ont fait qu’avec les noirs et un co­équi­pier is­raé­lien. Là, ça m’a mis un coup. Voir ce­la en 2018. C’était comme si je n’étais plus hu­main. C’est dur de se mettre dans la tête de ces gens-là. A un mo­ment, j’avais presque mal au coeur de dé­fendre les cou­leurs d’un club qui avait de tels sup­por­teurs. Il y a des abru­tis par­tout mais je n’ai ja­mais connu ça en France. Une fois, en Es­pagne, avec Villar­real : mais le gars qui pous­sait des cris de singe s’était fait vi­rer par les autres sup­por­teurs du club !

Ça fait quoi, d’être l’homme qui a te­nu tête à Ibrahimovic ?

(Il éclate de rire.) Ce­la fait cinq ans, mais on m’en par­le­ra en­core dans quinze ans. C’était lors d’un PSG Lille. J’avais mar­qué, ce qui ne m’ar­rive presque ja­mais, mais tout le monde a juste re­te­nu mon al­ter­ca­tion avec Zlatan. Car j’ai osé zlataner Zlatan ! Il m’avait pous­sé, on s’est chauf­fés et j’ai mis la main sur sa gorge. Et, là, il a cher­ché à me faire ex­pul­ser en tom­bant tout seul. En le re­gar­dant chu­ter, je me suis dit : « Ouah ! Mais je suis cos­taud ! » Je n’al­lais pas me lais­ser im­pres­sion­ner. On s’est re­trou­vés en­suite dans d’autres matchs et il m’a re­gar­dé avec res­pect.

Ce qui n’est pas le cas de votre an­cien en­traî­neur à Lille Fré­dé­ric An­to­net­ti ?

Il s’est vexé car, dans une émis­sion sur RMC, j’avais dit qu’il ne m’avait pas ci­té dans les gens sé­rieux de son équipe et que ce­la m’avait fait perdre de la cré­di­bi­li­té. Je sais qu’il avait dit à des gens à Lille qu’il au­rait sa re­vanche. Et un soir, sur Ca­nal +, il m’a ex­plo­sé en lais­sant en­tendre que je n’avais pas une hy­giène de vie cor­recte. C’était mé­chant et lâche car, quand il était mon coach, il avait dé­men­ti avoir un sou­ci avec moi. J’ex­plique dans mon livre à quel point il était pa­ra­no. Mais je n’ai pas tout dit. J’en ai gar­dé sous le coude… Tout le monde sa­vait que je sor­tais le soir voir des avant-pre­mières ou des concerts. Mais le dire comme ça, c’était pe­tit.

Que pen­sez-vous de la nou­velle gé­né­ra­tion de joueurs ?

Ces jeunes re­çoivent tout plus tôt. Ils sont re­pé­rés à 12 ans et ont des agents à 16 ans. Et cer­tains se re­trouvent presque chef de fa­mille, d’un point de vue fi­nan­cier, à cet âge. C’est com­pli­qué, en­suite, de gar­der les pieds sur terre. Le pro­blème au­jourd’hui, c’est l’en­tou­rage. J’ai vu des ga­mins ar­ri­ver comme des phé­no­mènes et se perdre à 20 ans. Mais le monde a chan­gé et je ne sais pas com­ment j’au­rais ré­agi à leur place.

Avez-vous en­vie de re­ve­nir dans le foot ?

Mais je vais y re­ve­nir. Je vais pas­ser mes di­plômes. Et j’ai un contrat avec Lille qui sti­pule que, dans deux ans, je m’oc­cu­pe­rai d’équipes de jeunes.

Dans quels joueurs vous re­trou­vez-vous au­jourd’hui ?

For­cé­ment, il y a N’Go­lo Kan­té et pas que pour la taille. Il est plus in­tro­ver­ti que moi, mais son at­ti­tude sur le ter­rain me plaît. Il est humble et gros bos­seur. Juste un bé­mol, j’au­rais ai­mé le voir for­cer sa na­ture et ha­ran­guer ses co­équi­piers. L’autre type que j’ap­pré­cie, c’est Ver­rat­ti. A son poste, il est l’un des rares à prendre au­tant de risques. Et les gens vont au stade pour voir des mecs qui osent.

« SANS LES RES­TOS DU COEUR, JE N’AU­RAIS PEUT-ÊTRE PAS EU CE DES­TIN. ILS M’ONT AI­DÉ À MAN­GER. »

« J’AI OSÉ ZLATANER ZLATAN ! IL M’AVAIT POUS­SÉ, ON S’EST CHAUF­FÉS ET J’AI MIS LA MAIN SUR SA GORGE »

Pa­ris, le 30 oc­tobre. Rio Ma­vu­ba n’a pas com­plè­te­ment tour­né la page foot­ball. Au­jourd’hui consul­tant sur RMC Sport, il de­vrait bien­tôt re­chaus­ser les cram­pons pour s’oc­cu­per des jeunes du Losc.

*« Ca­pi­taine de ma vie »,Rio Ma­vu­ba et Etienne La­bru­nie, Edi­tions So­lar, 190 pages, 16,90 €.A pa­raître le 15 no­vembre.

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