Mais qu’est-ce que le peuple ?

Les Gi­lets jaunes le re­ven­diquent mais sont-ils réel­le­ment le peuple, un terme aux si­gni­fi­ca­tions mul­tiples, à la fois na­tion, re­con­nais­sance cultu­relle et sym­bole des luttes po­pu­laires ?

Le Parisien (Yvelines) - - FAIT DU JOUR - PAR AYMERIC RENOU ET FRÉ­DÉ­RIC MOUCHON

« LE PEUPLE, C’EST NOUS ! » clament les Gi­lets jaunes. Le mot se re­trouve sur bon nombre de ban­de­roles. « 10 000 ma­ni­fes­tants, ce n’est pas le peuple », leur ré­torque le mi­nistre de l’In­té­rieur, Ch­ris­tophe Cas­ta­ner. Qui dit vrai ?

L’édi­tion 2019 du Pe­tit Ro­bert ap­porte quelques in­dices sans pour au­tant tran­cher. Le mot, dont la ra­cine la­tine si­gni­fie à la fois « po­pu­la­tion » et « po­pu­laire », dé­fi­nit au­tant le peuple comme « l’en­semble des per­sonnes sou­mises aux mêmes lois et qui forment une na­tion » que comme « le plus grand nombre, op­po­sé aux classes su­pé­rieures, di­ri­geantes ou aux élites ».

En fonc­tion des cir­cons­tances, ap­par­te­nir au peuple n’a pas le même sens. « C’est un mot-va­lise, ex­plique l’his­to­rienne Isa­belle Da­vion, dont le conte­nu et la si­gni­fi­ca­tion évo­luent au fil des pé­riodes. Le roi de France par­lait de ses peuples pour ma­gni­fier son au­to­ri­té. Pe­tit à pe­tit, le mou­ve­ment des Lu­mières ins­ti­tue la no­tion du peuple du royaume de France que la Ré­vo­lu­tion fran­çaise achève d’im­po­ser. C’est à ce mo­ment-là que l’on com­mence à par­ler du peuple sou­ve­rain for­mant une na­tion. » Peuple et na­tion sont-ils donc in­dis­so­ciables ? Rien n’est aus­si simple deux siècles plus tard. « Le terme est re­ve­nu en force il y a une ving­taine d’an­nées en ré­ac­tion à la mon­dia­li­sa­tion, sou­ligne Ma­riette Dar­ri­grand, spé­cia­liste de l’ana­lyse du dis­cours. Face au mul­ti­cul­tu­ra­lisme, le Front na­tio­nal s’est mis à par­ler du peuple en termes d’iden­ti­té. On parle aus­si au­jourd’hui de peuple de gauche. Et la no­tion de peuples cultu­rels et lin­guis­tiques, comme ceux de Bre­tagne ou de Corse par exemple, est par­fai­te­ment re­con­nue. »

« Peuple » in­tègre éga­le­ment une très forte di­men­sion so­ciale, celle qui touche au coeur le mou­ve­ment des Gi­lets jaunes. « Ce n’est ni une com­mu­nau­té ni une so­cié­té, as­sène l’eth­no-so­cio­logue Jean-Di­dier Ur­bain. C’est une masse so­li­daire et ma­jo­ri­taire qui, so­cio­lo­gi­que­ment, s’op­pose à l’élite, au groupe do­mi­nant mi­no­ri­taire. Masse aux contours flous, non ré­duc­tible à une classe, un ter­ri­toire pré­cis, le peuple est une en­ti­té dif­fuse et de ce fait in­quié­tante car tou­jours dif­fi­cile à cir­cons­crire. »

Est-ce à ce peuple ou à la na­tion que fait ré­fé­rence Em­ma­nuel Ma­cron quand, dans une in­ter­view à la chaîne amé­ri­caine Fox News, il parle de sa fonc­tion « pour ser­vir mon peuple et mon pays » ? Peu­têtre les deux. Mais « il rap­pelle Louis XIV et les rois qui par­laient de leurs su­jets », ana­lyse Gé­rard Noi­riel, his­to­rien et au­teur d’« Une his­toire po­pu­laire de la France » (Edi­tions Agone).

En se pré­sen­tant comme le peuple, les Gi­lets jaunes prennent fait et cause pour la se­conde dé­fi­ni­tion, so­ciale et po­li­tique, du dic­tion­naire. « Ils ap­portent la conno­ta­tion du nous, ceux en bas de l’échelle so­ciale et plus nom­breux que eux, l’élite, les gou­ver­nants qui ne connaissent rien aux réa­li­tés po­pu­laires », pour­suit Jean-Di­dier Ur­bain.

Reste que la di­men­sion re­pré­sen­ta­tive pose ques­tion. « Le fait de pro­cla­mer nous sommes le peuple est une fa­çon de bran­dir un ar­gu­ment très puis­sant, une au­to­jus­ti­fi­ca­tion de leurs re­ven­di­ca­tions comme une évi­dence n’ap­pe­lant pas le dé­bat et la né­ces­si­té à nom­mer des lea­ders », es­time Isa­belle Da­vion. « Il fau­drait d’ailleurs ar­rê­ter d’em­ployer ce terme qui ne crée que vio­lences », ren­ché­rit Ma­riette Dar­ri­grand. Ou alors, peut-être, par­ler de « peuple des Gi­lets jaunes ». avant tout aux yeux de nos en­fants. Est-ce ce­la le pays dont nous sommes fiers et que nous vou­lons leur lais­ser ? […] Non, mille fois non.

» Alors, en ce mo­ment où cha­cun re­tient son souffle dans la pers­pec­tive de ce qui pour­rait ar­ri­ver ce sa­me­di, nous di­sons so­len­nel­le­ment : ce­la doit s’ar­rê­ter et le dia­logue doit prendre le re­lais. Le mo­ment est ve­nu de par­ler, de s’écou­ter, de se com­prendre […] Le gou­ver­ne­ment doit tendre la main, oui.

» C’est au peuple qu’il re­vien­dra de tran­cher, tou­jours, à la fin, mais dans le res­pect des ins­ti­tu­tions que nous nous sommes don­nées. […] Le mes­sage qui

UN TERME À TRÈS FORTE DI­MEN­SION SO­CIALE

cherche à s’ex­pri­mer der­rière le mou­ve­ment so­cial in­édit des Gi­lets jaunes existe : il doit être en­ten­du, comme lui-même doit être ca­pable de s’ex­pri­mer dé­sor­mais par la dis­cus­sion. Le temps de la pro­tes­ta­tion vio­lente et ce­lui du dé­ni doivent ces­ser de part et d’autre pour ou­vrir le temps du dia­logue.

» Au fond, notre prio­ri­té col­lec­tive tient en un mot : res­pect. Res­pect pour ceux qui sont en si­tua­tion dif­fi­cile, res­pect pour les ter­ri­toires et pour les élus lo­caux, res­pect pour les ins­ti­tu­tions de la Ré­pu­blique et pour ses va­leurs, res­pect de nous­mêmes et de ceux qui nous sont chers. Eton­nons le monde à nou­veau, en lui mon­trant notre ca­pa­ci­té à trans­for­mer la co­lère en dé­bat, les re­ven­di­ca­tions en so­lu­tions concrètes et à re­nouer ain­si avec ce que nous sommes, la France telle qu’en elle-même. »

“LA

FRATERNITÉ S’EST PERDUE SA­ME­DI DER­NIER

ET IL EST URGENT DE LA RE­TROU­VER

Champs-Ely­sées (Pa­ris VIIIe), le 24 no­vembre. « Le peuple vous voit. Le peuple sait », peut-on lire sur la pan­carte de ce ma­ni­fes­tant.

Sté­phane Bern, Cy­ril Ha­nou­na et Maï­te­na Bi­ra­ben comptent par­mi les signataires de cet ap­pel à la paix.

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