Les nou­veaux sou­liers de Ma­thilde

Le Petit Journal - L'hebdo local du Comminges - - LE POINT FORT -

Notre amie nous éton­ne­ra tou­jours. On ne sait ja­mais où l’at­tendre. Plu­sieurs d’entre nous, par­mi ses amis proches, ont re­mar­qué un chan­ge­ment dans sa ma­nière de s’ha­biller. Plus exac­te­ment, de se chaus­ser. À pré­sent tous ses sou­liers sont rouges. Pour­quoi ? Nous lui avons po­sé la ques­tion... «En hom­mage aux Ca­gots». C’est à cause de deux de ses amis, Do­mi­nique et Ber­nard qui, en s’in­té­res­sant à l’his­toire lo­cale, sont tom­bés sur l’exis­tence des ca­gots... dont, comme la plu­part des gens, ils igno­raient tout. Si, dans le Sud-ouest, et plus par­ti­cu­liè­re­ment au Pié­mont fran­çais des Py­ré­nées, on les nomment ain­si, ils de­viennent Agotes sur le ver­sant es­pa­gnol. On les re­trouve ailleurs en France, no­tam­ment en Bre­tagne, où ils de­viennent Ca­queux, Ca­quins ou Ca­quous.

On re­père leur pré­sence dès le Moyen Age, sous un autre nom, sur une pé­riode de plus de 800 ans. Leur mise à l’écart a en ef­fet per­du­ré en France jus­qu’au siècle der­nier, mal­gré une or­don­nance de Louis XIV qui y mit fin of­fi­ciel­le­ment. L’ori­gine de ce re­jet est dif­fi­cile à dé­fi­nir et se jus­ti­fie sou­vent par la peur de la conta­gion d’une ma­la­die dont ils se­raient por­teurs et qu’on ne sa­vait ni iden­ti­fier, ni évi­ter, ni soi­gner. Cer­tains mé­tiers leur étaient fer­més, jus­te­ment ceux consi­dé­rés comme sus­cep­tibles de trans­mettre la ma­la­die, liés à la terre, au feu et à l’eau. Ils n’étaient donc ja­mais cul­ti­va­teurs. Ils ne de­vaient por­ter au­cun ob­jet tran­chant, donc ni arme ni cou­teau. Et, pour cette rai­son, se can­ton­ner aux mé­tiers du bois et du fer, ré­pu­tés em­pê­cher la conta­gion. Ils furent sou­vent des char­pen­tiers de grande ré­pu­ta­tion.

Vic­times d’in­ter­dits qui va­riaient se­lon les lieux, ils étaient mis à l’écart des villes et des villages où on re­trouve des «quar­tiers de Ca­gots». Ils de­vaient por­ter un signe dis­tinc­tif, gé­né­ra­le­ment en forme de patte d’oie (pé­dauque) ou de ca­nard, cou­pé dans du drap rouge et cou­su sur leur vê­te­ment de des­sus, du cô­té gauche, long d’une main et large de trois doigts. Il leur était in­ter­dit de mar­cher pieds nus et ils de­vaient por­ter des chaus­sures rouges sous peine d’avoir les pieds per­cés d’un fer.

Les Ca­gots ne se ren­daient au vil­lage que pour leurs be­soins les plus pres­sants, et pour al­ler à l’église. Dans de nom­breux cas, ils n’en­traient que par une pe­tite porte la­té­rale qui por­tait leur nom, et ne pre­naient l’eau bé­nite qu’au bout d’un bâ­ton, lors­qu’ils n’avaient pas leur propre bé­ni­tier, simple pierre creu­sée dans un mur de l’église. La nais­sance dans une fa­mille de Ca­gots suf­fi­sait à éta­blir pour le reste de la vie la condi­tion de Ca­got. Ce­la dé­bu­tait au bap­tême, cé­lé­bré sans ca­rillon et à la nuit tom­bée, et se ter­mi­nait après leur mort, dans un ci­me­tière à part. Ils n’avaient pas de nom de fa­mille. Seul un pré­nom, sui­vi de la men­tion «Cres­tians» ou «Ca­got», fi­gu­rait sur leur acte de bap­tême, sur les re­gistres des pa­roisses, sur les actes ci­vils.

Ils ne de­vaient se ma­rier qu’entre eux. C’était l’oc­ca­sion pour les vil­la­geois de les at­ta­quer. Des cris, des in­jures, une chan­son gros­sière com­po­sée en forme de li­ta­nie, où tous les gens de la noce étaient ri­di­cu­li­sés, ac­com­pa­gnaient le cor­tège. On en ve­nait sou­vent aux mains et le sang cou­lait : ce­lui des Ca­gots qui, moins nom­breux, avaient presque tou­jours le des­sous.

On ne les en­ten­dait en jus­tice que par dé­faut, et il fal­lait la dé­po­si­tion de sept Ca­gots pour éga­ler ce­lui d’un autre té­moin.

On dit qu’ils ont dis­pa­ru... Pour­tant, leur in­signe en forme de patte d’oie n’est pas sans an­non­cer l’étoile jaune na­zie, im­po­sée au Juifs.

Le be­soin des boucs émis­saires ne nous est-il pas un mal né­ces­saire et éter­nel, pour mieux nous af­fir­mer comme su­pé­rieurs et do­mi­ner ceux qu’on dé­clare ar­bi­trai­re­ment in­fé­rieurs ?

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