Le Point

Cette crise qui vient à grands pas

Pour éviter le choc financier, les réformes de structure sont indispensa­bles.

- Par Nicolas Baverez

En

apparence, l’économie mondiale est sortie de la crise. La croissance mondiale s’élève à 3,5 % et se rééquilibr­e grâce à la reprise du monde développé, où l’activité progresse de 2,4 %, tirée par le moteur américain (3,1 %). Les échanges internatio­naux continuent à résister. Les marchés financiers communient dans l’euphorie, portés par les politiques d’assoupliss­ement quantitati­f et par la faiblesse des taux d’intérêt. Malgré la montée en flèche des tensions géopolitiq­ues, l’idée du risque a disparu, comme si les banques centrales avaient délivré à la finance une assurance illimitée.

Or, en quelques jours, trois avertissem­ents ont été lancés qui devraient nous alerter. Jamie Dimon, président de JP Morgan, première banque mondiale, a mis en garde le 8 avril contre la volatilité croissante des marchés ainsi que contre la perte de toute marge de manoeuvre des banques du fait des nouvelles régulation­s qui les privent de capacité de réaction en cas de crise. Jeff Immelt, le successeur de Jack Welch à la tête de General Electric, a mis en vente le 10 avril le pôle financier du groupe – qui gère 500 milliards d’actifs – pour le reconcentr­er sur ses activités industriel­les dans l’aéronautiq­ue, l’énergie, les transports et la santé. Et ce, en raison de la chute de la rentabilit­é des activités financière­s, qui ne génèrent plus que 42 % des profits contre 63 % avant la crise, ainsi que du durcisseme­nt des exigences en capital. Enfin, Larry Fink, président et fondateur de BlackRock, leader de la gestion d’actifs, a rendu public le 14 avril une lettre adressée à 700 entreprise­s pour critiquer le niveau excessif des dividendes et des rachats d’actions et les appeler à privilégie­r l’investisse­ment et la création de valeur à long terme.

De fait, tous les leviers d’une prochaine crise financière sont aujourd’hui armés :

• Le ralentisse­ment de l’économie et des profits. La thèse d’une stagnation séculaire est invalidée par l’existence de solides moteurs pour l’activité que sont les nouvelles classes moyennes du Sud, l’économie de la connaissan­ce ou de l’environnem­ent. Mais il est vrai que la stabilisat­ion et le vieillisse­ment de la population mondiale ainsi que l’arrivée à maturité des grands pays émergents, à l’image de la décélérati­on de la Chine au-dessous de 7 % de progressio­n annuelle, diminueron­t la croissance potentiell­e. Par ailleurs, après six années de reprise, les EtatsUnis enregistre­nt une première baisse des profits.

• Les séquelles persistant­es du choc de 2008. La fragile reprise mondiale est très loin d’avoir effacé les profonds dés équilibres créés par le krach qui a suivi la faillite de Lehman Brothers. La dette globale mondiale a augmenté de 57 000 milliards de dollars, dont 25 000 milliards pour les dettes publiques, ce qui prive les Etats de toute capacité d’action en cas de nouveau choc. La Grèce va droit au défaut. Les émergents ne sont pas épargnés, la Chine ayant vu sa dette globale s’envoler de 7 000 à 28 000 milliards de dollars depuis 2007. Par ailleurs s’est installé un chômage de masse qui touche 210 millions de personnes et qui pourrait être aggravé par la révolution numérique qui va déstabilis­er la moitié des emplois d’ici à 2030.

• Le déversemen­t des liquidités. La remontée des risques est aujourd’hui masquée par le flot des liquidités émises par les banques centrales. La Fed détient près de 4 000 milliards d’actifs. La Banque du Japon a doublé la masse monétaire de l’archipel en deux ans. La BCE s’est alignée depuis le début de 2015 en prévoyant d’acquérir 1 140 milliards d’euros de titres de dettes publiques et privées. Ces programmes portent au total sur 6,5 % du PIB mondial. Mais leur sortie ordonnée est subordonné­e au retour d’une croissance stable et durable. Or leur impact s’est limité pour l’heure à la flambée des marchés financiers.

• Le retour des bulles spéculativ­es sur les marchés. Les marchés d’actions ont retrouvé des niveaux de valorisati­on et de levier comparable­s à ceux de 1929, 2000 et 2007. Dans le même temps, les obligation­s sont à leur plus haut historique. L’euphorie boursière est tout entière suspendue aux taux d’intérêt négatifs qui sont insoutenab­les à terme et, partant, au pari que les banques centrales soutiendro­nt de manière permanente, illimitée et inconditio­nnelle les marchés. Ces principes sont caractéris­tiques des veilles de krach.

• Les nouveaux déséquilib­res de la finance. Au moment où les opérateurs nient le risque, force est de constater que la volatilité est de retour sur plusieurs marchés : les obligation­s, avec les premières fortes secousses sur les bons du Trésor américain depuis l’automne 2014 ; les devises, avec l’appréciati­on du dollar de 10 % depuis octobre ou la brutale sortie du franc suisse, le 15 janvier, de son plafond vis-à-vis de l’euro ; les dérivés, dont les transactio­ns cumulées portent sur 700 000 milliards

Un nouveau choc ne porterait pas seulement un coup fatal au capitalism­e mondialisé ; il représente­rait un péril mortel pour la démocratie.

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