Le Point

Gé­né­ra­tion pi­geon

Com­ment notre mo­dèle so­cial sa­cri­fie les jeunes

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En­quête sur la fa­brique des as­sis­tés Le « J’accuse » de Fran­çois Len­glet

PAR FRAN­ÇOIS LEN­GLET

«Les portes closes et les nuages sombres, c’est notre hé­ri­tage, notre ho­ri­zon, le fu­tur et le pas­sé nous en­combrent… » Ces quelques mots de JeanJacque­s Gold­man, prê­tés aux jeunes dans la der­nière chan­son des En­foi­rés, ont ra­vi­vé un conflit sourd qui n’en est pas moins san­glant : la guerre des gé­né­ra­tions. Pour le pou­voir. Pour l’ar­gent. Pour l’em­ploi. De fa­çon fort juste, le chan­teur pré­fé­ré des Fran­çais op­pose les deux dis­cours qui cha­hutent les re­pas du di­manche. Pour les uns, tout a été confis­qué par les aî­nés – ces ba­by-boo­mers vo­races qui, tel un John­ny Hallyday, re­fusent de quit­ter la scène, al­ter­nant tour­nées d’adieux et chi­rur­gie es­thé­tique. Pour les autres, au faîte de leur puis­sance et de leur for­tune, les jeunes n’ont qu’à tra­vailler da­van­tage : plus de té­na­ci­té et moins de RTT, voi­là le via­tique que les vieillards adressent aux gei­gnards.

La que­relle a tou­jours exis­té. Blaise Pas­cal cri­ti­quait dé­jà, au mi­lieu du XVIIe siècle, les fou­cades de la jeu­nesse – il n’était pour­tant pas bien vieux, puis­qu’il est mort à 39 ans. De plus, l’avan­tage des tempes grises n’avait jus­qu’ici qu’une im­por­tance re­la­tive, puisque tout le monde était as­su­ré d’en pro­fi­ter par le seul ef­fet du temps. La jeu­nesse n’est, par dé­fi­ni­tion, qu’un état tran­si­toire. Qu’on ne pro­fite de l’ar­gent ou du pou­voir qu’avec la ma­tu­ri­té n’avait rien de cho­quant, parce que la marche des hor­loges vous as­su­rait d’y par­ve­nir. Il suf­fi­sait de pa­tien­ter.

Mais tout ce­la a chan­gé. En quelques dé­cen­nies seule­ment, de fa­çon si­mul­ta­née dans la plu­part des pays dé­ve­lop­pés. Les jeunes gé­né­ra­tions, nées entre 1980 et 2000, sont prises dans une trappe, alors que leurs pré­dé­ces­seurs ont pro­fi­té de pla­nètes bien plus clé­mentes. Par l’ef­fet des condi­tions éco­no­miques, des bou­le­ver­se­ments de la so­cié­té et de la ré­vo­lu­tion dé­mo­gra­phique – l’al­lon­ge­ment de la du­rée de vie en bonne san­té. Ta­bou fran­çais. Fran­çois Hol­lande avait bien mis les jeunes au coeur de sa cam­pagne pré­si­den­tielle : « Si je re­çois le man­dat d’être le pro­chain pré­sident, je ne veux être ju­gé que sur un seul ob­jec­tif (...) : est-ce que les jeunes vi­vront mieux en 2017 qu’en 2012 ? Je de­mande à être évalué sur ce seul en­ga­ge­ment, sur cette seule vé­ri­té, sur cette seule pro­messe (...). Ce n’est pas un en­ga­ge­ment à la lé­gère que je prends. C’est pour mo­bi­li­ser toute la na­tion par rap­port à cet en­jeu » , dé­cla­rait-il lors du fa­meux dis­cours du Bour­get, le 22 jan­vier 2012.

Le diag­nos­tic était bon. Mais, après trois ans de man­dat, il faut bien re­con­naître qu’il n’a pas in­flé­chi la ten­dance à l’oeuvre de­puis une ving­taine d’an­nées. Le pré­sident en a pris acte lui-même, le 19 avril, en an­non­çant de nou­velles me­sures pour les jeunes : la prime d’ac­ti­vi­té éten­due aux moins de 25 ans, de fa­çon à confor­ter les re­ve­nus des jeunes qui tra­vaillent, et des aides à l’ap­pren­tis­sage.

De bonnes me­sures, qui de­vraient per­mettre aux 15-25 ans de mieux pro­fi­ter de la re­prise de l’em­ploi, lors­qu’elle se pro­dui­ra. Mais qui ne suf­fi­ront pas à apai­ser la guerre des gé­né­ra­tions, ce ta­bou fran­çais – la vo­lée de cri­tiques qui s’est abat­tue sur ce pauvre Gold­man si­gnale bien qu’il a tou­ché un nerf. Voi­ci les neuf rai­sons qui ex­pliquent la dé­faite des jeunes.

1 Un Etat-pro­vi­dence biai­sé

Voi­là une ving­taine d’an­nées que le taux de pau­vre­té des jeunes (re­ve­nus in­fé­rieurs à 60 % de la mé­diane fran­çaise) est plus éle­vé que ce­lui de toutes les autres classes d’âge, y com­pris ce­lui des se­niors et des per­sonnes très âgées. Cet écart est unique dans l’his­toire de nos so­cié­tés. Jus­qu’à la fin du XXe siècle, les vieux étaient tou­jours les plus pauvres, parce qu’ils n’avaient plus d’ac­ti­vi­té. En 1970, par exemple, le taux de pau­vre­té des 75-79 ans était trois fois su­pé­rieur à ce­lui des 18-24 ans.

L’une des ex­pli­ca­tions tient, bien sûr, à la mon­tée en puis­sance de l’as­su­rance-re­traite. Au mo­ment où celle-ci don­nait sa pleine me­sure, dans les an­nées 90, la crois­sance éco­no­mique a ra­len­ti, pé­na­li­sant les classes d’âge les plus fraîches. Un ef­fet de ci­seaux qui n’a pas été cor­ri­gé, même pas par la ré­forme des re­traites, puisque celle-ci s’est ef­fec­tuée lar­ge­ment au dé­tri­ment des fu­turs se­niors, et non de ceux d’au­jourd’hui.

Consé­quence, les trans­ferts entre gé­né­ra­tions, ef­fec­tués si­len­cieu­se­ment par notre Etat-pro­vi­dence, se sont dés­équi­li­brés. Les tra­vaux ré­cents de trois éco­no­mistes fran­çais sont édi­fiants (1) : la contri­bu­tion an­nuelle d’un ac­tif fran­çais à l’Etat-pro­vi­dence est de moi­tié su­pé­rieure à celle d’un Al­le­mand (13 600 eu­ros an­nuels, contre 9 100), et nos re­trai­tés fran­çais bé­né­fi­cient d’une re­dis­tri­bu­tion su­pé­rieure de 2 points de PIB par rap­port à leurs ho­mo­logues outre-Rhin.

Bien sûr, les se­niors ne sont pas une ca­té­go­rie ho­mo­gène. Il y a aus­si nombre de re­trai­tés pauvres. Et les plus de 70 ans ont, dans l’en­semble, tra­vaillé bien da­van­tage que les gé­né­ra­tions ac­tuelles aux

35 heures. Il y a cin­quante ans, la « se­maine an­glaise », clô­tu­rée par le week-end in­té­gral de re­pos, n’était pas si fré­quente. Et les condi­tions de tra­vail des non-qua­li­fiés étaient dures.

D’autre part, le dés­équi­libre des trans­ferts pu­blics est at­té­nué par des trans­ferts pri­vés. Il n’est pas rare que les se­niors aident leurs en­fants ou leurs pe­tits-en­fants : se­lon l’In­see, en 2004, der­nières don­nées connues, un mé­nage sur deux aide fi­nan­ciè­re­ment ses en­fants, prin­ci­pa­le­ment pen­dant les études et lors de leur ins­tal­la­tion. Ce sont prin­ci­pa­le­ment les cadres et les pro­fes­sions in­ter­mé­diaires qui le font.

2 Un

mar­ché du tra­vail sé­lec­tif

Si l’on consi­dère la po­pu­la­tion des 15-24 ans qui sont en­trés dans la vie ac­tive, un sur quatre pointe à Pôle em­ploi, soit plus du double de la moyenne fran­çaise, toutes gé­né­ra­tions ac­tives confon­dues (10,4 %). Et au plus bas du chô­mage, sur les vingt der­nières an­nées, au 2e tri­mestre 2001, ils étaient en­core plus de 15 % à cher­cher un job, alors que la moyenne nationale était de 7,8 %. Il y a deux ex­pli­ca­tions à ce­la. Tout d’abord, le mar­ché du tra­vail est cruel avec les faibles. Les jeunes, par dé­fi­ni­tion sans ex­pé­rience, sont mal­me­nés parce que leur prix re­la­tif est trop éle­vé. Comme il faut les for­mer, les en­ca­drer, les en­tre­prises peuvent trou­ver fa­ci­le­ment un meilleur rap­port qua­li­té-prix sur un mar­ché où la de­mande de tra­vail ex­cède l’offre.

La se­conde rai­son tient aux règles du mar­ché du tra­vail fran­çais. Ceux qui sont en poste, en CDI pour une très forte ma­jo­ri­té, bé­né­fi­cient d’une pro­tec­tion éle­vée et d’un sys­tème prud’ho­mal sou­vent gé­né­reux dans les in­dem­ni­tés de li­cen­cie­ment qu’il acc or d e . Au moins au t a n t qu e l e co û t , c’ e s t l’im­pré­vi­si­bi­li­té des tri­bu­naux qui dis­suade les en­tre­prises d’em­bau­cher. Les re­cru­teurs « re­fac­turent » cette in­cer­ti­tude aux nou­veaux ar­ri­vants, les jeunes, sous la forme de contrats pré­caires, CDD ou in­té­rim, de fa­çon à li­mi­ter leur risque. La qua­si-to­ta­li­té des em­bauches se fait dé­sor­mais en contrats de ce type. Plus de la moi­tié des 15-24 ans au tra­vail sont en CDD, en in­té­rim ou en ap­pren­tis­sage, le reste est en CDI. Alors que 90 % des 24-49 ans sont en contrats à du­rée in­dé­ter­mi­née (2). Le contrat court est de­ve­nu la prin­ci­pale voie d’ac­cès à l’em­ploi.

A dire vrai, les prin­ci­paux bé­né­fi­ciaires de ce sys­tème ne sont pas les ba­by-boo­mers. Car eux aus­si, s’ils sont en­core au tra­vail, sont dis­cri­mi­nés pour les mêmes rai­sons que les jeunes : leur rap­port qua­li­té-prix n’est pas bon, car leur sa­laire est plus éle­vé que ceux des qua­dras, alors que leur pro­duc­ti­vi­té n’est pas meilleure. Les en­tre­prises les li­cen­cient donc sans mé­na­ge­ment. Le mar­ché du tra­vail fran­çais a construit une forte pro­tec­tion pour une seule gé­né­ra­tion, les 25-50 ans, celle qui élève les en­fants, qui est la vraie ga­gnante, lors­qu’on com­pare sa si­tua­tion à celle de ses ho­mo­logues dans les pays voi­sins.

3 Un im­mo­bi­lier in­ac­ces­sible

L’en­vo­lée de l’im­mo­bi­lier a ac­cru l’écart de ni­veau de vie et de ri­chesse entre les gé­né­ra­tions.

Les ba­by-boo­mers ont pro­fi­té d’un puis­sant mou­ve­ment d’ac­ces­sion à la pro­prié­té : la gé­né­ra­tion née en 1950 a ache­té son lo­ge­ment en moyenne à 34 ans, alors que c’était 56 ans pour ceux qui étaient nés en 1910. Outre l’ac­cès au lo­ge­ment, note l’In­see, la qua­li­té des ha­bi­ta­tions a aus­si pro­gres­sé avec la gé­né­ra­li­sa­tion des sa­ni­taires (3). A par­tir de 1950, l’âge moyen de l’ac­cé­dant à la pro­prié­té s’est sta­bi­li­sé. Et il a même com­men­cé à re­mon­ter. Ou, plus pré­ci­sé­ment, la part des pro­prié­taires a conti­nué à pro­gres­ser chez les se­niors, elle s’est tas­sée chez les 45-55 ans et s’est ef­fon­drée chez les jeunes, en par­ti­cu­lier chez les ou­vriers et les em­ployés. Elle a tou­te­fois re­pris au dé­but des an­nées 2000 grâce à la baisse des taux d’in­té­rêt, un fac­teur clé pour les jeunes, pour les­quels la part de l’en­det­te­ment est im­por­tante dans une acquisitio­n.

C’est, bien sûr, le prix de l’im­mo­bi­lier qui est en

cause. De­puis 1996, le prix des lo­ge­ments an­ciens en France mé­tro­po­li­taine a pro­gres­sé de 147 % (et de 223 % à Pa­ris), alors que, sur la même pé­riode, le re­ve­nu moyen par mé­nage est pas­sé de 32 000 à 37 000 eu­ros par an, soit une aug­men­ta­tion de 15,6 % seule­ment. Ceux qui étaient dé­jà pro­prié­taires avant la grande hausse – en ma­jo­ri­té les plus de 50 ans – ont vu leur pa­tri­moine pro­gres­ser, alors que les autres sont res­tés à la porte. L’en­vo­lée de l’im­mo­bi­lier a ac­cru l’écart de ni­veau de vie et de ri­chesse entre les gé­né­ra­tions.

4 Un

éco­sys­tème fa­vo­rable aux pos­sé­dants

Dans la conduite des po­li­tiques éco­no­miques, l’in­fla­tion est un cur­seur qui per­met de ré­par­tir la ri­chesse entre les gé­né­ra­tions. Une forte in­fla­tion érode le ca­pi­tal et at­té­nue le coût de l’en­det­te­ment. En clair, elle pé­na­lise les ren­tiers et les dé­ten­teurs de ca­pi­tal, en ma­jo­ri­té les plus de 50 ans, et avan­tage ceux qui consti­tuent leur pa­tri­moine par en­det­te­ment, les jeunes – pour­vu que, comme dans les an­nées 70, les sa­laires suivent la hausse des prix. Une in­fla­tion basse pro­duit exac­te­ment l’ef­fet in­verse. La grande rup­ture mon­diale du dé­but des an­nées 1980, qui a vu les prix se sta­bi­li­ser dans la qua­si-to­ta­li­té des pays, a donc pro­vo­qué une re­dis­tri­bu­tion si­gni­fi­ca­tive en fa­veur des pos­sé­dants. Rup­ture conso­li­dée par le choix de réa­li­ser l’union mo­né­taire européenne et de rendre les banques cen­trales in­dé­pen­dantes, pour qu’elles soient plus ef­fi­caces dans la lutte contre l’in­fla­tion. De 1970 à 1980, les prix avaient aug­men­té chez nous de 156 %. Sur les dix der­nières an­nées, ils n’ont pro­gres­sé que de 15,7 %. Dix fois moins.

Alors même que l’in­fla­tion chu­tait, la plu­part des pays, et la France en par­ti­cu­lier, se sont lan­cés dans l’en­det­te­ment pu­blic mas­sif, une autre forme de trans­fert. Notre Etat-pro­vi­dence, on l’a vu, oriente la re­dis­tri­bu­tion da­van­tage vers les se­niors, alors que ses dé­penses sont lar­ge­ment fi­nan­cées par le dé­fi­cit, c’est-à-dire par les ac­tifs de de­main, ou les jeunes d’au­jourd’hui… En 1980, la dette pu­blique fran­çaise ne comp­tait que pour 21 % du PIB ; elle ap­proche 100 % au­jourd’hui.

Les gé­né­ra­tions nées dans l’après-guerre sont donc en­trées sur le mar­ché du tra­vail au mo­ment du plein-em­ploi, elles ont pu se consti­tuer un pa­tri­moine im­mo­bi­lier en rem­bour­sant leurs cré­dits en mon­naie de singe, grâce à la hausse des prix des an­nées 70. Et, ar­ri­vées à l’âge de la ma­tu­ri­té, elles pro­fitent d’une ré­mu­né­ra­tion du ca­pi­tal bien plus éle­vée que leurs aî­nés grâce à la dis­pa­ri­tion de l’in­fla­tion… Et d’un Etat-pro­vi­dence qui est au zé­nith. Sur ces soixante ans, la conjonc­ture ma­croé­co­no­mique a beau­coup chan­gé, mais tou­jours de fa­çon fa­vo­rable pour les ba­by-boo­mers ! Au dé­tri­ment des sui­vants.

5 Un désen­ga­ge­ment po­li­tique

Si les po­li­tiques pu­bliques et les ré­glages de la conjonc­ture sont aus­si dé­fa­vo­rables aux jeunes, c’est qu’ils ne pèsent guère sur les dé­ci­sions

po­li­tiques. D’abord parce qu’ils sont, pro­por­tion­nel­le­ment, moins nom­breux. Et qu’ils le se­ront de moins en moins, à cause de l’al­lon­ge­ment de la du­rée de la vie, qui fait vieillir nos pays. En­suite parce qu’ils votent moins que leurs aî­nés. Au pre­mier tour de l’élec­tion pré­si­den­tielle de 2012, l’abs­ten­tion a été de 20,5 %, mais de 27 % chez les 18-24 ans, avec des chiffres très proches jus­qu’à 45 ans. Au-de­là de cet âge, l’abs­ten­tion chute for­te­ment, pour s’éta­blir à 14 % seule­ment chez les 60 ans et plus.

Ces deux phé­no­mènes ont ren­du le vote des se­niors cru­cial dans nos dé­mo­cra­ties. Pour être élu, il faut d’abord leur plaire. Un « can­di­dat des jeunes » n’au­rait guère de chances, pas plus qu’une po­li­tique pour les jeunes si elle est fi­nan­cée par des trans­ferts au dé­tri­ment des se­niors. Et ce­la dans tous les pays vieillis­sants, qui connaissen­t la même évo­lu­tion. Da­vid Ca­me­ron, le Pre­mier mi­nistre bri­tan­nique bien­tôt can­di­dat à sa ré­élec­tion, mul­ti­plie ain­si les pro­messes pour sé­duire l’élec­to­rat âgé, alors qu’il a am­pu­té les pres­ta­tions so­ciales de 10 mil­liards d’eu­ros pour les ac­tifs et aug­men­té d’au­tant celles des re­trai­tés.

6 L’hé­ri­tage

passe des très vieux…

aux vieux

Autre consé­quence de l’al­lon­ge­ment de la du­rée de la vie, on hé­rite de plus en plus tard. Et les jeunes se trouvent pri­vés d’un bé­né­fice fi­nan­cier qui avait bien sou­vent ai­dé leurs pa­rents ou leurs grand­spa­rents au même âge. Les quelque 340 000 suc­ces­sions taxées (su­pé­rieures à 50 000 eu­ros) en 2006 ont pe­sé en­vi­ron 60 mil­liards d’eu­ros avant im­pôt, se­lon le mi­nis­tère des Fi­nances (4). Ces mon­tants viennent abon­der d’abord le pa­tri­moine des se­niors : 78 % des hé­ri­tiers ont plus de 50 ans et 30 % plus de 70 ans… Au to­tal, 54 % des hé­ri­tiers sont des re­trai­tés. Les do­na­tions bé­né­fi­cient en moyenne da­van­tage aux jeunes, puisque 50 % de ceux qui en re­çoivent ont moins de 50 ans. Et elles pro­viennent en très large ma­jo­ri­té de se­niors qui avaient don­né, tou­jours en 2006, 40 mil­liards d’eu­ros avant im­pôt.

7 L’ex­plo­sion des fa­milles

Si les jeunes sont en dif­fi­cul­té, ce n’est pas seule­ment à cause des choix de po­li­tique éco­no­mique et des évo­lu­tions bio­lo­giques comme l’al­lon­ge­ment de la du­rée de la vie. Il y a aus­si les chan­ge­ments so­cio­lo­giques tou­chant au mode de vie, et en par­ti­cu­lier à la fa­mille. Dans un livre ma­gis­tral pu­blié à la mi-mars, « Our Kids. The Ame­ri­can Dream in Cri­sis » (5), le so­cio­logue amé­ri­cain Ro­bert Put­nam re­vient sur les lieux de son en­fance, à Port Clin­ton, dans l’Ohio, pour ten­ter d’ex­pli­quer la pro­gres­sion des in­éga­li­tés qui frappent les jeunes. Il ra­conte la so­cié­té qu’il a connue dans les an­nées 50. La mixi­té so­ciale fai­sait que les en­fants de mi­lieux dif­fé­rents jouaient en­semble, vi­vaient en­semble, al­laient à la même école, tom­baient amou­reux les uns des autres. L’as­cen­sion so­ciale de ses ca­ma­rades était d’un ni­veau sen­si­ble­ment su­pé­rieur à ce­lui de leurs pa­rents. Rien de com­pa­rable, écrit-il, avec la sé­gré­ga­tion qui pré­vaut au­jourd’hui, ma­té­ria­li­sée par une fron­tière in­vi­sible et pour­tant im­pos­sible à fran­chir entre les quar­tiers hup­pés de Port Clin­ton, souf­flés par la hausse de l’im­mo­bi­lier, et les dis­tricts où pré­valent

chô­mage, drogue et vio­lence, avec l’un des taux de cri­mi­na­li­té les plus éle­vés du pays.

Que s’est-il pas­sé, s’in­ter­roge Put­nam, pour que le rêve amé­ri­cain soit ain­si dé­na­tu­ré ? Par­mi les dif­fé­rentes causes qu’il ex­plore, il en est une es­sen­tielle se­lon lui : l’éro­sion spec­ta­cu­laire de la fa­mille tra­di­tion­nelle de­puis 1970. La qua­si-to­ta­li­té des ba­by-boo­mers avaient été éle­vés par leurs deux pa­rents bio­lo­giques, ce qui, dit le so­cio­logue, avait don­né un cadre stable à leur en­fance, tant sur le plan psy­cho­lo­gique que fi­nan­cier. Ce n’est pas le cas pour leurs suc­ces­seurs, qui se di­visent en deux camps : le tiers le plus for­tu­né, où la fa­mille a non seule­ment ré­sis­té, mais s’est ren­for­cée, tout comme le ma­riage. Et les deux tiers res­tants, où elle s’est au contraire désar­ti­cu­lée, le nombre d’en­fants vi­vant avec une mère cé­li­ba­taire pro­gres­sant à me­sure que le ni­veau so­cial baisse. Dans le pre­mier tiers, les en­fants sont le ré­sul­tat d’un pro­jet dé­li­bé­ré et bé­né­fi­cient d’un in­ves­tis­se­ment consi­dé­rable aux plans af­fec­tif et fi­nan­cier, qui leur donne les meilleures chances. Ce n’est pas le cas dans les deux tiers res­tants, ce qui ex­plique sou­vent, dit-il, l’échec sco­laire et la dé­grin­go­lade so­ciale.

En 1960, seule­ment 6 % des en­fants amé­ri­cains vi­vaient avec un seul de leurs pa­rents. Au­jourd’hui, la moi­tié d’entre eux pas­se­ront par une telle pé­riode avant leurs 18 ans. Tout est cor­ré­lé, se­lon Put­nam, qui va jus­qu’à faire de la fré­quence des « vrais »

re­pas fa­mi­liaux, pris as­sis au­tour d’une table, un in­di­ca­teur d’in­ves­tis­se­ment au bé­né­fice des en­fants, aug­men­tant la pro­ba­bi­li­té de leur réus­site. Entre 1983 et 2007, les dé­penses par en­fant ont aug­men­té de 75 % dans les 10 % de foyers les plus ai­sés, alors qu’elles ont bais­sé de 22 % dans le dixième le plus dé­mu­ni.

Il s’agit d’évo­lu­tions et de chiffres amé­ri­cains, mais il y a toutes les chances que la ten­dance soit voi­sine chez nous. Si Put­nam a rai­son, la guerre des gé­né­ra­tions dis­si­mule une autre in­éga­li­té, so­ciale celle-là, entre des jeunes de mieux en mieux équi­pés, mi­no­ri­taires, et la masse li­vrée à elle-même.

8 La

fin des Cen­drillon

Au temps où les classes so­ciales étaient da­van­tage mé­lan­gées, le ma­riage a été un as­cen­seur so­cial ef­fi­cace pour les jeunes. Certes, il y a tou­jours eu de fortes pré­ven­tions dans les mi­lieux ai­sés face à la mésal­liance de l’hé­ri­tier qui s’est amou­ra­ché d’une Cen­drillon. Mais au moins y avait-il des oc­ca­sions de rencontre, et donc de pro­mo­tion so­ciale pour les jeunes. C’est fi­ni. Une étude montre bien que les ma­riages se nouent dé­sor­mais au sein d’un même mi­lieu et non plus en de­hors (6). Pour le prou­ver, les cher­cheurs ont « dé­cons­truit » tous les ma­riages contrac­tés aux Etats-Unis en 2005. Ils ont en­suite as­so­cié hommes et femmes de fa­çon aléa­toire, et non plus à par­tir de choix per­son­nels comme dans la réa­li­té. Après l’opé­ra­tion, les in­éga­li­tés éco­no­miques aux Etats-Unis (me­su­rées avec le co­ef­fi­cient de Gi­ni) avaient chu­té de 25 %.

Mais le plus trou­blant n’est pas là. Nos cher­cheurs ont fait exac­te­ment la même ex­pé­rience sur l’an­née 1960 : ma­riage aléa­toire, et com­pa­rai­son des pa­tri­moines avant et après. Et le co­ef­fi­cient de Gi­ni n’a qua­si pas bou­gé… La so­cié­té de 1960 ma­riait les jeunes à peu près sans biais, alors que celle de 2005 est beau­coup plus sé­lec­tive.

Pour­quoi les che­mins de la haute ville se son­tils ain­si fer­més en un de­mi-siècle ? L’ex­pli­ca­tion la plus vrai­sem­blable est la forte aug­men­ta­tion du

Cette in­éga­li­té nou­velle pro­vient de la ré­duc­tion d’une autre dif­fé­rence, entre les hommes et les femmes.

tra­vail fé­mi­nin sur la pé­riode et celle des jeunes femmes pour­sui­vant des études su­pé­rieures. Il y a cin­quante ans, c’est l’homme qui de­vait faire vivre sa fa­mille dans la ma­jo­ri­té des cas. Le ni­veau d’études n’en­trait donc guère dans les cri­tères de sé­lec­tion de sa par­te­naire.

Ce n’est plus le cas au­jourd’hui, où les pers­pec­tives pro­fes­sion­nelles des hommes et des femmes sont très voi­sines. L’homme pra­tique dé­sor­mais aus­si une sé­lec­tion so­ciale, éco­no­mique ou cultu­relle. Sans ou­blier qu’au­jourd’hui l’on rencontre son par­te­naire lors des études su­pé­rieures plus fré­quem­ment que lorsque les femmes étaient rares dans les uni­ver­si­tés.

Nous vi­vons sous le règne cruel de l’ap­pa­rie­ment sé­lec­tif, se­lon les termes de l’éco­no­miste amé­ri­cain Ga­ry Be­cker. Le pa­ra­doxe, c’est que cette in­éga­li­té nou­velle entre les jeunes – in­éga­li­té d’ai­rain, car elle dé­ter­mine leur dé­mar­rage dans la vie, et donc le re­ve­nu de toute leur exis­tence – pro­vient de la ré­duc­tion d’une autre dif­fé­rence, entre les hommes et les femmes.

9 La paix

Cette idée va vous heur­ter, cher lec­teur, elle est pour­tant difficilem­ent con­tes­table : l’as­cen­seur so­cial fonc­tionne mieux du­rant les guerres, ou juste après, que pen­dant les longues pé­riodes de paix, comme au­jourd’hui. D’abord parce qu’un conflit mi­li­taire dé­truit du ca­pi­tal. Le ca­pi­tal im­mo­bi­lier, bien sûr, fi­nan­cier éga­le­ment, puisque les tran­sac­tions s’in­ter­rompent. Il ré­duit donc les in­éga­li­tés entre les pos­sé­dants et les autres, et donc aus­si entre les gé­né­ra­tions. En­suite, parce qu’il bou­le­verse la hié­rar­chie so­ciale de fa­çon en­core plus

ef­fi­cace qu’une ré­vo­lu­tion po­li­tique. Le cou­rage phy­sique, la dé­ter­mi­na­tion, la chance comptent bien da­van­tage que dans une so­cié­té pai­sible.

Après la Se­conde Guerre mon­diale, une bonne par­tie de l’élite fran­çaise a été re­cru­tée dans les rangs de la Ré­sis­tance. Ces jeunes po­li­tiques ou hauts fonc­tion­naires qui ont re­cons­truit le pays au­raient-ils eu le même des­tin sans les cir­cons­tances ex­cep­tion­nelles et tra­giques qu’ils ont su tra­ver­ser et do­mi­ner grâce à leurs qua­li­tés ? Après la Pre­mière Guerre, la sai­gnée avait été telle, chez les com­bat­tants fran­çais, qu’il y avait pé­nu­rie de jeunes hommes. Les ma­riages des an­nées 20 ont donc per­mis à bon nombre de sur­vi­vants d’épou­ser « au-des­sus de leur condi­tion ». La né­ces­si­té a for­cé la loi so­ciale.

A l’in­verse, plus la paix dure, plus les in­éga­li­tés pèsent avec la re­pro­duc­tion des élites, plus les portes se ferment pour les jeunes mal nés. L’Eu­rope connaît ain­si un siècle de paix, entre Wa­ter­loo et 1914 (à l’ex­cep­tion de la courte guerre de 1870 entre la France et l’Al­le­magne), qui dé­bouche sur l’une des pé­riodes les plus in­éga­li­taires de l’His­toire. C’est alors que l’un des per­son­nages de Bal­zac, le si­nistre Vautrin, conseille à l’am­bi­tieux Ras­ti­gnac les deux seules mé­thodes pour réus­sir à l’époque, cou­cher ou tuer (7).

Si la paix, mal­gré les im­menses di­vi­dendes qu’elle offre à nos so­cié­tés, ra­len­tit l’as­cen­seur so­cial, com­ment alors ex­pli­quer les Trente Glo­rieuses, où elle n’a pas em­pê­ché pros­pé­ri­té, plein-em­ploi et avan­cées so­ciales ? Pro­ba­ble­ment par le ca­rac­tère in­ha­bi­tuel­le­ment fort de la crois­sance à l’époque. Il a bien fal­lu re­cons­truire l’éco­no­mie du conti­nent après les guerres et les crises. Et par la mise en place de l’Etat-pro­vi­dence mo­derne.

Peut-être notre per­cep­tion des in­éga­li­tés s’ex­plique-t-elle par cette ré­fé­rence biai­sée, une double ex­cep­tion his­to­rique, la suc­ces­sion des Trente Dé­sas­treuses et des Trente Glo­rieuses, où les jeunes n’ont ja­mais eu au­tant de chances (au moins ceux qui ont sur­vé­cu aux deux conflits). Une ano­ma­lie, une pa­ren­thèse, don­nant nais­sance à une gé­né­ra­tion bé­nie par les astres, les ba­by-boo­mers. Dans cette hy­po­thèse, nous se­rions re­ve­nus au­jourd’hui à une si­tua­tion « nor­male ». Le monde de Bal­zac, ce­lui du XIXe siècle § (1) « Ra­jeu­nis­se­ment et vieillis­se­ment de la France », de Jean-Her­vé Lo­ren­zi, Jacques Pel­le­tan et Alain Ville­meur (Des­cartes et Cie, 2012).

(2) Dares Ana­lyses, juillet 2014 - n° 56. (3) « Les in­éga­li­tés entre les gé­né­ra­tions de­puis le ba­by-boom », de Ma­rie-Emi­lie Clerc et al. (In­see). (4) « Hé­ri­tage, do­na­tions et aides aux as­cen­dants et des­cen­dants », de Ber­trand Gar­bin­ti et al. (In­see).

(5) Simon Schus­ter, New York, mars 2015. (6) « Mar­ry Your Like, As­sor­ta­tive Ma­ting and In­come Ine­qua­li­ty », NBER Wor­king Pa­per Series, Green­wood and al., jan­vier 2014. (7) « Le père Go­riot », ci­té par Tho­mas Pi­ket­ty dans « Le ca­pi­tal au XXIe siècle ».

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Le Prix Ro­man Jeune fut at­tri­bué à Jean d’Or­mes­son.
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Nou­veau, le si­mu­la­teur de CDI
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Son doc­to­rat de phy­sique nu­cléaire lui of­frit ra­pi­de­ment un poste à haute res­pon­sa­bi­li­té.
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