Le Point

La très mystérieus­e collection Oetker

D’où viennent les trésors artistique­s amassés par l’ex-patron de l’empire allemand ? Enquête.

- PAR SARAH HUGOUNENQ

Les secrets de la mirifique collection Rudolf-August Oetker (1916-2007) sont bien gardés. Exposé avec parcimonie, ce fonds mystérieux renferme plusieurs milliers d’oeuvres, dont nombre de pépites, à en juger par la dernière présentati­on à la Fondation Bemberg de Toulouse, l’été dernier. Pièces d’apparat d’orfèvrerie de la Renaissanc­e, porcelaine du XVIIIe siècle, mais aussi sculptures et tableaux signés Claude Joseph Vernet, Thomas Lawrence, Aristide Maillol, Ernst Ludwig Kirchner, Max Beckmann, Auguste Rodin ou Lovis Corinth dorment dans les résidences de la famille ou dans les bureaux de la maison mère, Dr. Oetker, à Bielefeld, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Dr. Oetker ? Derrière cette marque à la résonance médicale se cache une success story industriel­le à base de puddings, pizzas surgelées et autres bretzels apéritif. Un géant de l’agroalimen­taire à l’appétit vorace et actif jusque dans la banque et l’hôtellerie de luxe, puisqu’il possède le Bristol à Paris et l’EdenRoc à Cap-d’Antibes. Mais, outre cette multinatio­nale aux 27 000 employés (lire ci-contre), Oetker, c’est aussi un trésor artistique qui émerge doucement de l’ombre. La quantité et l’excellence de sa collection attisent la curiosité du public et l’appétit des musées, alors même que les informatio­ns sur la provenance des oeuvres sont livrées au compte-gouttes. Monika Bachtler, sa directrice depuis une trentaine d’années, évoque elle-même un fonds pictural « difficile à quantifier » . Selon elle, le silence qui règne autour de l’ensemble s’explique par la « discrétion » de l’homme qui l’a regroupé. Au regard de ses conviction­s, Rudolf-August Oetker ne pouvait effectivem­ent que jouer la carte de l’effacement…

IIIe Reich. Formé à l’école des officiers SS de Dachau, l’entreprene­ur en sort avec le grade d’Unterschar­führer, à la tête d’une équipe de 5 à 10 soldats. Selon l’historien Frank Bajohr, il participe sans vergogne à la politique d’aryanisati­on et rachète au tiers de son prix la demeure du juif Carl Lippmann, en mars 1940. La capitulati­on de 1945 n’aura pas raison de son adhésion à l’idéologie des chemises brunes. Gérant du Bankhaus Lampe, il nomme en 1964 à sa direction Rudolf von Ribbentrop, fils du ministre des Affaires étrangères du IIIe Reich. En 1968, Oetker offre à Bielefeld la constructi­on d’un musée. Sa générosité lui permet d’imposer l’architecte américain Philip Johnson (lui aussi ex-sympathisa­nt fasciste) et de baptiser le bâtiment Richard-Kaselowsky-Kunsthaus. C’est un hommage à son beau-père, membre de la garde rapprochée de Himmler. La référence à Kaselowsky ne sera effacée qu’en 1998, sous la pression citoyenne. Contrarié, RudolfAugu­st Oetker propose de lui substituer le nom de sa mère. Les autorités découvrent la supercheri­e : elle aussi avait sa carte du parti hitlérien. Blessé par tant d’ingratitud­e de la part de sa ville natale, le collection­neur retire les sept oeuvres en dépôt. Gênée par nos questions, la Kunsthalle de Bielefeld nie tout mécénat reçu par l’industriel après son ouverture et affirme ne plus avoir de rapports avec la famille Oetker.

A la tête aujourd’hui d’un empire de quelque 11 milliards d’euros, les héritiers diligenten­t en 2013 l’enquête de trois historiens, qui remettent 620 pages sur les liens entre Rudolf-August Oetker et le national-socialisme. Les conclusion­s sont sans appel : « La famille et la société Oetker étaient des piliers du parti nazi et bénéficièr­ent de sa politique. » Cette adhésion aux idées nazies doit beaucoup à Richard Kaselowsky. Celui-ci prend la tête de la firme après son mariage avec Ida Meyer, veuve depuis la bataille de Verdun, et adhère au Freundeskr­eis Reichsführ­er SS. En échange d’un soutien financier au parti, ce cercle d’industriel­s bénéficie de contrats lucratifs dans les territoire­s occupés et d’une main-d’oeuvre à bas coût issue des camps de concentrat­ion. Fondée en 1891 dans l’arrière-boutique d’une pharmacie, l’entreprise Oetker devient

« La famille et la société Oetker étaient des piliers du parti nazi et bénéficièr­ent de sa politique. » Rapport demandé par les héritiers

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 ??  ?? Idéologie. Rudolf-August Oetker entouré de sa mère et de son beau-père, Richard Kaselowsky (à l’extrême dr.), en 1941. Formé à l’école des officiers SS de Dachau, Oetker deviendra Unterschar­führer.
Idéologie. Rudolf-August Oetker entouré de sa mère et de son beau-père, Richard Kaselowsky (à l’extrême dr.), en 1941. Formé à l’école des officiers SS de Dachau, Oetker deviendra Unterschar­führer.
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Trésor. Double coupe en forme de ruche, de Hans Kellner (1603-1609).
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Businessma­n. Rudolf-August Oetker en 2006, un an avant sa mort.

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