« Face à l’ is­la­misme, il ne faut rien cé­der »

En­fance, re­li­gion, in­fluences… La grande confes­sion d’un écri­vain en­ga­gé corps et âme.

Le Point - - EN COUVERTURE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR SÉ­BAS­TIEN LE FOL

Le Point : Vos chro­niques et votre ro­man « Meur­sault, contre-en­quête » ont fait de vous un des in­tel­lec­tuels les plus ex­po­sés de notre époque. Et pour­tant on ne sait pas grand-chose de vous…

Ka­mel Daoud : La prise de pa­role par le « je » m’in­com­mode. Je suis al­ler­gique à ce nom­bri­lisme qui floute la pen­sée. L’autre rai­son est que je suis de­ve­nu l’ob­jet de beau­coup de fan­tasmes. On me fait dire des choses que je n’ai pas dites, on parle à ma place. Je suis l’es­pace de beau­coup de pro­jec­tions, de contra­dic­tions, de pas­sions en Al­gé­rie, en France et ailleurs.

Vous n’ai­mez pas que l’on vous pré­sente comme un in­tel­lec­tuel du « monde arabe ». Ce terme vous hé­risse. Pour­quoi ?

Je n’aime pas cette car­to­gra­phie qui est celle du re­gard d’autrui. Par­ler de « monde arabe », c’est nier le pays d’où je viens, ce que je suis, mes dif­fé­rences. On me plonge dans une sorte de couf­fin, on es­sen­tia­lise. Est-ce que je vous consi­dère comme un re­pré­sen­tant du monde chré­tien, moi ? Le monde arabe. Quel monde arabe ? C’est une conven­tion d’orien­ta­liste, à la ri­gueur. Il n’y a per­sonne dans le monde arabe qui parle arabe : chaque pays pos­sède sa langue propre. Nous avons cha­cun notre his­toire. Pour­quoi les autres pays ont-ils le droit d’être dif­fé­rents les uns des autres alors que moi je suis amal­ga­mé dans une sorte de ter­ri­toire fourre-tout ? Je suis al­gé­rien, mes pa­piers sont al­gé­riens, je vis en Al­gé­rie, je peux être al­gé­rien sans vivre en Al­gé­rie, et ce pays a son his­toire, ses an­cêtres, ses des­cen­dants, ses écri­vains, ses vi­sion­naires, ses échecs, ses lâ­che­tés, sa langue, ses langues…

D’où ve­nez-vous ?

Je suis né dans les an­nées 1970. J’in­carne la courbe basse de l’en­thou­siasme na­tio­nal après l’in­dé­pen­dance du pays. Le pre­mier sen­ti­ment que j’ai éprou­vé est la culpa­bi­li­té. Je me suis sen­ti comme en­det­té, j’avais la sen­sa­tion d’être né trop tard. Nos aî­nés nous ré­pé­taient : « Vous avez l’eau, l’école, la san­té, les mé­di­ca­ments parce que nous nous sommes bat­tus pour vous. » Quand vous en­ten­dez ce dis­cours, vous vous sen­tez cas­tré.

A quoi rê­vait le pe­tit Daoud ?

J’ai eu une chance ma­gni­fique : la lit­té­ra­ture. Elle m’a of­fert une al­ter­na­tive à cette obli­ga­tion de glo­ri­fier nos pères. J’ai dé­cou­vert la di­gres­sion du livre. Dans ma fa­mille, on ne sa­vait ni lire ni écrire, sauf mon père, qui était gen­darme. Il était souvent mu­té. Mes pa­rents ont donc pré­fé­ré me confier à mes grands-pa­rents. C’est un sou­ve­nir hon­teux et heu­reux, car je li­sais avec bon­heur, mais je li­sais aus­si avec le sen­ti­ment de tra­hir mes grands-pa­rents, qui croyaient que j e ré v i s a i s mes le ç o ns . Mes grands-pa­rents me lais­saient en paix chaque fois que je pre­nais un livre. Ils croyaient que je tra­vaillais, alors que je m’éva­dais dans autre chose. Mon en­fance s’est dé­rou­lée dans un village triste, sans loi­sirs. A par­tir de 17 heures, nous avions le choix entre nous pendre et prier. Je vou­lais ab­so­lu­ment quit­ter le village, d’une ma­nière ou d’une autre.

Quelles furent vos pre­mières lec­tures ?

J’étais sco­la­ri­sé en langue arabe clas­sique, une langue de force, d’obli­ga­tions mais pas d’ima­gi­naire. C’est une belle langue mais

« Je suis un at­ten­tat contre le dis­cours d’une cer­taine gauche. »

la ma­nière avec la­quelle elle était en­sei­gnée l’a dé­vi­ta­li­sée gran­de­ment. J’ai lu ce qui me pas­sait sous la main. A la mai­son, nous avions deux pe­tites éta­gères que nous ap­pe­lions la bi­blio­thèque. Elle conte­nait une tren­taine de ro­mans en fran­çais que nous avions hé­ri­tés des anciens pro­prié­taires (en par­tie, l’autre par­tie ap­par­te­nait, je pense, à mon père). Un après-mi­di, après l’école, j’en ai sai­si un. Sur la cou­ver­ture, il y avait la photo d’une femme très sexy, seins ai­gus, re­gard lourd, in­car­na­tion d’un nou­veau mystère. Je vou­lais sa­voir ce qu’il y avait de­dans. J’ai com­men­cé par dé­chif­frer un mot sur quatre. En­suite, j’ai ap­pris à iden­ti­fier les pas­sages les plus sen­suels. Je me sou­viens de la pre­mière phrase que j’ai pu dé­co­der en en­tier : « Elle s’avan­ça vers moi nue. » Elle m’a té­ta­ni­sé. C’est la ge­nèse de ma bible in­time ! L’ap­pren­tis­sage du dé­sir noué à l’écrit.

Cette dé­cou­verte ne pou­vait que vous don­ner en­vie de pour­suivre dans cette voie !

Par la force des choses, j’étais un lec­teur sau­vage, désor­don­né. Cer­tains livres à la mai­son étant dé­chi­rés, je li­sais des bouts de ro­man. Ain­si, je n’avais que la moi­tié de « Vingt mille lieues sous les mers ». J’ache­vais une his­toire le soir et je la re­li­sais le len­de­main ma­tin. Nor­ma­le­ment, on construit ses mo­dèles à par­tir de la lec­ture. Dans mon cas, le livre était lui-même le but. A la fin des ou­vrages, je fan­tas­mais sur les titres men­tion­nés comme « dé­jà pa­rus » ou « dans la même col­lec­tion ». Je pou­vais pas­ser des jours à rê­vas­ser sur un titre : « Le sei­gneur des an­neaux », « De­main les chiens »…

Vous faites souvent ré­fé­rence au corps des Al­gé­riens, que vous dé­pei­gnez comme « en­com­brant » ou « hon­teux ». Est-ce ain­si que vous avez per­çu le vôtre ?

Comme la plu­part des Al­gé­riens, j’ai vé­cu le corps dans la culpa­bi­li­té. La re­li­gion – tous les mo­no­théismes – nous le dé­pei­gnait comme le lieu de l’im­pu­re­té. Il fal­lait le ca­cher, car il était en ef­fet hon­teux. La pre­mière nou­velle que j’ai écrite, vers l’âge de 20 ans, s’in­ti­tu­lait « La tra­ver­sée du vi­sage ». C’était l’his­toire d’un homme laid qui dé­couvre qu’en langue arabe le mot « laid » et le mot « mé­chant » ont le même sens. Long­temps, la lit­té­ra­ture a été le seul moyen pour moi d’échap­per à ce corps mau­dit. Puis est ve­nue la re­li­gion…

Cette souf­france a con­di­tion­né ma ma­nière de voir. Elle ex­plique mon rap­port aux mo­no­théismes. Ceux-ci en­travent le corps dans sa conquête du monde. Quand je re­gar­dais les Jeux olym­piques et que je voyais que les Al­gé­riens ne brillaient pas, j’avais honte. On per­çoit aus­si le ma­laise du corps de l’Al­gé­rien sur la plage. Il veut se dé­nu­der mais n’ose pas le faire. Le corps de sa femme est le lieu de tous les en­jeux. Comment conqué­rir le monde avec des corps ché­tifs et mal­heu­reux ? Dans le monde dit « arabe », nous avons un lien pa­tho­lo­gique avec le corps. Et cette pa­tho­lo­gie ne cesse de s’ag­gra­ver.

« Puis est ve­nue la re­li­gion », ve­nez-vous de dire. L’une de vos nou­velles évoque un en­ga­ge­ment re­li­gieux ra­di­cal. Le vôtre ?

Jus­qu’au dé­but de l’ado­les­cence, j’avais une pra­tique re­li­gieuse stan­dard. J’ac­com­pa­gnais mon grand­père à la mos­quée. Le dé­clic est ve­nu vers l’âge de 14 ans. Un en­sei­gnant a com­men­cé à m’ini­tier. Puis j’ai dé­cou­vert les pre­miers textes théo­lo­giques des IXe, XIIe et XIIIe siècles. Dans l’Al­gé­rie des an­nées 1980, on trou­vait fa­ci­le­ment ce genre de prose. C’étaient les pré­mices du mou­ve­ment is­la­miste. On avait le choix entre le Par­ti unique et le Dieu unique. Je me suis dit : ce se­ra le Dieu unique. Ce­la a com­men­cé par un at­trait mys­tique.

Votre vie a-t-elle chan­gé alors ?

C’était du pro­to-en­ga­ge­ment : on se tourne vers les siens, on de­mande à son grand-père de ne pas faire ce­ci, de ne pas faire ce­la, on es­saie de conver­tir ses amis à l’école, on dis­tri­bue des livres, on es­saie de cor­ri­ger la pra­tique de cer­tains rites qu’on es­time être du re­lâ­che­ment par rap­port à un dogme beau­coup plus pur, on évite cer­taines ten­ta­tions, on s’im­pose une dis­ci­pline. Je gar­dais le si­lence toute la jour­née. M’ins­pi­rant d’une vieille mé­thode mys­tique, j’avais lo­gé un caillou dans ma bouche pour ne pas me lais­ser dis­per­ser par la pa­role. C’étaient des trucs d’en­fant. Pas de l’is­la­misme au sens ac­tuel du terme. Le projet po­li­tique ne m’in­té­res­sait pas alors. Grâce à la re­li­gion, le sens était dis­po­nible. On ne m’im­po­sait rien, c’est moi qui dé­ci­dais. La re­li­gion, cette phase, m’a ser­vi à me construire

« On avait alors le choix entre le Par­ti unique et le Dieu unique. Je me suis dit : ce se­ra le Dieu unique. »

pour mieux dé­pas­ser cette pa­ren­thèse. Je ser­vais même de mo­dèle à d’autres gar­çons qui avaient le même en­ga­ge­ment.

A quel mo­ment votre en­ga­ge­ment re­li­gieux a-t-il pris une di­men­sion po­li­tique ?

A un mo­ment, j’ai eu le sen­ti­ment que je ne vi­vais pas plei­ne­ment ma vo­ca­tion re­li­gieuse. Mon exis­tence avait beau être très ré­glée, je res­sen­tais le be­soin d’in­ter­fé­rer avec l’His­toire. Des contacts m’ont ap­pris l’exis­tence de groupes qui or­ga­ni­saient des sortes de cam­pings « pé­da­go­giques » de trois ou quatre mois. J’en ai ef­fec­tué quelques-uns. Il y avait des cours or­ga­ni­sés. On nous fai­sait lire les ré­cits des Frères mu­sul­mans, qui avaient sur­vé­cu à la ré­pres­sion en Egypte. Le mou­ve­ment égyp­tien is­la­miste était in­tel­lec­tua­li­sé. Il avait ses pen­seurs. Les pre­mières cas­settes de prê­cheurs égyp­tiens cir­cu­laient. On se les prê­tait, on les co­piait. Plus tard, une deuxième vague est ar­ri­vée d’Ara­bie saou­dite, plus dure, celle-là. Le wah­ha­bisme pro­po­sait, lui, des chefs de guerre qui vou­laient im­po­ser le royaume. Il faut ce­pen­dant com­prendre la ten­ta­tion pour la ma­jo­ri­té de la jeu­nesse, faute de sens, d’is­sues et de dé­sir.

Comment votre fa­mille a-t-elle ac­cueilli votre choix ?

Mon père était gê­né. Une seule fois, il m’a fait une re­marque : « J’es­père que tu es conscient de ce que tu fais. » Quant à mes grands-pa­rents, ils ne voyaient pas là de quoi s’in­quié­ter. Mon en­ga­ge­ment en­trait dans l’ordre des choses : les livres me­naient au Livre…

Pour­quoi, se­lon vous, re­fu­set-on d’ad­mettre au­jourd’hui que chez cer­tains dji­ha­distes la ra­di­ca­li­sa­tion puisse ex­pri­mer un be­soin de spirituali­té ? On va tou­jours cher­cher des causes so­cio-éco­no­miques…

Si je ré­pugne à par­ler de cette pé­riode de ma vie, c’est que je re­doute l’in­ter­pré­ta­tion qui se­ra faite de mon té­moi­gnage. On y ap­po­se­ra le terme de « ra­di­ca­li­sa­tion », mais on ne ver­ra pas le sens phi­lo­so­phique de ma quête re­li­gieuse d’alors. Celle-ci a contri­bué à for­ger ma vi­sion de l’être hu­main et du monde. Elle me per­met de dé­fendre au­jourd’hui les po­si­tions qui sont les miennes sur l’is­la­misme. Il ne s’agit pas d’une dé­rive qui a été cor­ri­gée, mais d’une construc­tion. Quand je fais dire à Meur­sault : « La re­li­gion est un trans­port col­lec­tif. Moi, je pré­fère al­ler vers Dieu seul et à pied », je le pense. Je n’aime pas l’ef­fet d’in­ter­mé­dia­tion des dogmes, des rites. C’est à moi de faire le par­cours.

Quand avez-vous rom­pu avec la mou­vance is­la­miste ?

Bien avant que cette mou­vance ne s’or­ga­nise de ma­nière par­ti­sane et po­li­tique. Le Front is­la­mique est né vers 1988-1989. J’avais dé­jà li­qui­dé cette illu­sion bien avant. La rup­ture a été vio­lente. Dans la vie, pour s’ex­pli­quer les grands vi­rages, il y a tou­jours deux ver­sions. Celle que l’on ra­conte à soi-même et aux autres et celle que l’on met dix­vingt ans à s’avouer. A un mo­ment don­né, ça ne me suf­fi­sait pas, c’était étroit. Peut-être ai-je vu aus­si une forme d’hys­té­rie et je m’en suis mé­fié d’ins­tinct. J’ai­mais trop la li­ber­té. Si j’étais ten­té par le re­li­gieux à un mo­ment, c’est parce que c’était aus­si un exer­cice de li­ber­té. Mais, dès qu’il s’est trans­for­mé en rangs ser­rés et en une sorte de fas­cisme, ça ne m’in­té­res­sait plus. Il y avait peut-être aus­si le con­tre­poids de mes lec­tures. J’avais ai­mé des livres qui ra­con­taient le monde et je m’en re­met­tais à un livre, le Co­ran, qui ra­con­tait la mort, et j’avais 20 ans. Il y a un choix d’ins­tinct qui s’im­pose… On ne peut pas sor­tir d’une idéo­lo­gie to­ta­li­taire si on n’a pas les moyens in­tel­lec­tuels de le faire. Sor­tir du re­li­gieux, ce n’est pas cla­quer une porte, mais en ou­vrir une nou­velle. Et il faut que celle-ci ouvre sur un sen­tier. Au­cun in­tel­lec­tuel dans le monde dit arabe d’alors ne m’a pro­po­sé ce che­min. Si on n’était pas is­la­miste, on était com­mu­niste. Quelle al­ter­na­tive déses­pé­rante !

Com­bien par­mi les dji­ha­distes dis­posent-ils des res­sources in­tel­lec­tuelles ex­cep­tion­nelles que vous dé­cri­vez ? A écou­ter votre té­moi­gnage, on se dit qu’il n’y a pas de re­cettes pour sor­tir du fa­na­tisme.

En­core une fois, je ne veux pas com­pa­rer mon his­toire à celle des dji­ha­distes ac­tuels. Mon iti­né­raire est sin­gu­lier. Le fait d’avoir été éle­vé par mes grands-pa­rents n’a pas été sans consé­quences. Leur au­to­ri­té a été moins contrai­gnante que celle de mes pa­rents. Par ailleurs, très jeune, en li­sant énor­mé­ment, j’ai culti­vé un pé­ri­mètre de ré­clu­sion. J’ai dé­ve­lop­pé une al­ler­gie pré­coce aux dé­mons­tra­tions d’obéis­sance fi­liale. Au­jourd’hui en­core, j’es­time qu’il y a plus de vé­ri­té dans la ré­volte que dans l’obéis­sance. Les ro­mans que pré­fé­rait l’ado­les­cent met­taient en scène des per­son­nages qui trom­paient leur monde, s’en li­bé­raient, des hé­ros qui dé­trui­saient d’anciens mondes, des clan­des­tins in­tel­li­gents...

Le re­tour des « Af­ghans » al­gé­riens, quelques an­nées plus tard, va dé­clen­cher une guerre ci­vile de dix ans en Al­gé­rie. Cette pé­riode est en­core ta­boue dans le pays.

Nous en­tre­te­nons un dé­ni au­tour de cette pé­riode. La loi de ré­con­ci­lia­tion na­tio­nale in­ter­dit même qu’on en parle sous peine de pri­son. C’est une telle pa­ren­thèse d’hor­reur que beau­coup d’Al­gé­riens ne veulent même pas s’en sou­ve­nir. Cette guerre étrange s’est dé­rou­lée hors YouTube et hors Fa­ce­book. Hors condam­na­tion in­ter­na­tio­nale, aus­si. Les is­la­mistes avaient bonne presse alors en Oc­ci­dent. C’est une guerre ca­chée que l’on n’ar­rive même pas à qua­li­fier. Est-ce une guerre ci­vile, une guerre contre les ci­vils ? Une guerre avec les ci­vils ? Sans les ci­vils ?

« Je me suis re­trou­vé à mar­cher dans des flaques de sang, à bu­ter contre des ca­davres dé­cou­pés. »

Les Oc­ci­den­taux, eux, com­mencent à s’in­té­res­ser à cette pé­riode. En se di­sant que l’His­toire pour­rait se ré­pé­ter dans leur pays…

Pour les Al­gé­riens, ce qui se passe au­jourd’hui avec Daech a un air de dé­jà-vu. C’est un re­make. Nous avons connu avant tout le monde les mas­sacres de po­pu­la­tions, les des­truc­tions de mo­nu­ments… Si vous n’êtes pas in­trai­tables avec les is­la­mistes, l’His­toire se ré­pé­te­ra chez vous. Mais on ne lutte pas contre un ra­di­ca­lisme par un autre. Du­rant cette guerre en Al­gé­rie, ils ont gâ­ché les plus belles an­nées de ma vie et je ne l’ou­blie­rai ja­mais. La dé­cen­nie al­gé­rienne pose les grandes ques­tions qui sont trai­tées au­jourd’hui : choix entre li­ber­té et sécurité, dé­mo­cra­tie et fas­cisme, droits de l’homme et droits de se dé­fendre, ex­clu­sion et in­clu­sion…

Vous avez vé­cu cette dé­cen­nie comme jour­na­liste ?

A peine avais-je en­ta­mé ma car­rière de jour­na­liste de faits di­vers que je me suis re­trou­vé, dans des vil­lages, à mar­cher dans des flaques de sang, à bu­ter contre des ca­davres dé­cou­pés. Je n’ar­rive tou­jours pas à trou­ver mes mots pour par­ler de cette époque. Comme presque tous les Al­gé­riens. C’est un pas­sé écla­té. Nous avons des chiffres, des anec­dotes, mais pas de ré­cit co­hé­rent. Notre mé­moire col­lec­tive est comme dis­per­sée, atro­phiée.

Vous avez été le pre­mier jour­na­liste à par­ve­nir dans le village de Had Che­ka­la, où un mil­lier de per­sonnes ont été mas­sa­crées par les dji­ha­distes…

Oui, c’était mon pre­mier grand re­por­tage sur une scène de mas­sacre. Pour ac­cé­der au village, j’avais dû em­prun­ter un âne. Il fal­lait tra­ver­ser, au coeur d’un hi­ver dur, de grosses col­lines, des hau­teurs avant d’abou­tir à une sorte de cra­tère cal­ci­né avec des cen­taines de corps dé­mem­brés, des ani­maux tués, des mai­sons in­cen­diées. Ce­la res­te­ra l’ex­pé­rience la plus mar­quante de ma vie. Pas seule­ment en rai­son de son hor­reur, mais aus­si par le dé­fi qu’elle im­po­sait au réel. Je suis re­ve­nu au jour­nal, j’ai écrit mon

re­por­tage. Les confrères qui ont lu mon ar­ticle n’ont pas vou­lu me croire. Ils ne le pou­vaient pas non plus. Et ça aus­si, c’était hor­rible. Le titre qu’ils ont choi­si men­tion­nait « des di­zaines de morts », alors que j’en avais vu des cen­taines. Il a fal­lu plus d’une dé­cen­nie pour que le Pre­mier mi­nistre de l’époque re­con­naisse pu­bli­que­ment que 800 per­sonnes avaient été tuées cette nuit-là.

Avez-vous son­gé à quit­ter l’Al­gé­rie à l’époque ?

Oui, j’ai même ten­té de m’ins­tal­ler en Eu­rope. Ça a du­ré trois mois. Je me suis ins­tal­lé à Bruxelles puis à Lille. C’est là que j’ai li­qui­dé une illu­sion : celle de pou­voir par­tir.

Par­tir ou pas, telle est la ques­tion po­sée par un mythe au­quel vous vous ré­fé­rez souvent, ce­lui de Jo­nas…

La my­tho­lo­gie bi­blique est fas­ci­nante parce que c’est un ca­ta­logue des at­ti­tudes de l’homme face au monde. Il peut s’al­lon­ger et gé­mir comme Job (et c’est l’at­ti­tude gé­né­rale de l’Oc­ci­dent), se ré­vol­ter et na­ger comme Moïse, il peut se po­ser la bonne ques­tion : est-ce que je dois obéir à Dieu ou sau­ver ma vie ou celle de Dieu comme Jo­nas ? J’aime bien tra­duire la vie des pro­phètes sous une même ques­tion. Et Jo­nas, c’est la grande ques­tion : est-ce que je pars ou est-ce que je reste ? Je pense que c’est la ques­tion es­sen­tielle qui se pose. Par­mi les élites, au Sud, elle est dis­crète et néan­moins dans toutes les têtes. Est-ce que ça vaut la peine de s’en­ga­ger pour des gens qui vous tournent le dos ? Ou d’al­ler vivre chez des gens qui vous tournent le dos aus­si ? Jo­nas quitte Ni­nive, ne veut pas obéir, s’em­barque sur un ba­teau, tombe dans l’in­cons­cience après avoir été ava­lé par une ba­leine. Avant ce­la, il est re­je­té par l’Oc­ci­dent, c’es­tà-dire les ma­rins qui voient en lui la ma­lé­dic­tion. Fi­na­le­ment, il re­vient à Ni­nive… qui a été a été sau­vée sans lui. Lui don­nant l’oc­ca­sion d’un sa­lut per­son­nel par le grand dé­tour de la ré­volte.

Vous iden­ti­fiez-vous à Jo­nas ?

Je suis peut-être une forme de Jo­nas qui n’a pas en­core em­bar­qué…

N’éprou­vez-vous pas une grande so­li­tude ? Vos en­ga­ge­ments dé­fient tous les conforts idéo­lo­giques, en Oc­ci­dent comme dans les pays arabes…

Il y a dans « Le pro­phète », de Gi­bran, si je ne me trompe pas, un pas­sage que j’aime beau­coup. Un ga­min, qui passe tous les ma­tins de­vant le pro­phète en train de prê­cher, s’ar­rête un jour et lui dit : « Pour­quoi conti­nuez-vous à prê­cher ? Vous sa­vez très bien que vous n’al­lez pas chan­ger le monde. » Le pro­phète lui ré­pond : « Je le fais pour que le monde ne me change pas. » J’aime aus­si beau­coup le mythe de Ro­bin­son. Cette di­gni­té après le nau­frage. Comment un seul in­di­vi­du par­vient à re­peu­pler une île. Je suis fas­ci­né par son per­ro­quet condam­né à un dia­logue fou, se heur­tant aux li­mites de cinq mots : « Pauvre Ro­bin­son, où êtes-vous ? » Comme Ro­bin­son, je me sens peu­plé de tout un uni­vers.

En Oc­ci­dent, vous êtes de­ve­nu la cible d’une par­tie de la gauche après vos écrits sur les viols col­lec­tifs com­mis à Co­logne le 31 dé­cembre 2015. Elle fait de vous une sorte d’« idiot utile ».

Comment res­sen­tez­vous ces at­taques ?

Je suis un at­ten­tat contre le dis­cours d’une cer­taine gauche. Ces gens-là ai­me­raient que je me pose en vic­time du co­lo­nia­lisme et que je dise que l’is­la­misme est la re­li­gion des op­pri­més. Eh bien, non ! Il y a une forme de ra­cisme dans leurs dé­cla­ra­tions condes­cen­dantes. Ils ne jugent pas mes pro­pos, mais là d’où je les émets. Je n’ai pas be­soin que l’on parle à ma place. Je ne se­rai le faire-va­loir de per­sonne. A gauche comme à droite. Il y a dan­ger à vou­loir rap­pe­ler le crime co­lo­nial en s’al­liant au dis­cours de dé­ni des élites au Sud ou au dis­cours faus­se­ment vic­ti­maire de l’in­ter­na­tio­nale is­la­miste. Ces at­taques sont une dé­mons­tra­tion de mé­pris, une myo­pie sur le pré­sent et sur la réa­li­té, qui n’est pas un en­clos de théo­ries uni­ver­si­taires. Je n’y mise pas ma vi­sion, mais ma chair, et je n’ai pas be­soin d’avo­cats en Oc­ci­dent pour dé­fendre mes po­si­tions. Ni de pro­cu­reur, d’ailleurs, pour les condam­ner. Cette fonc­tion de dé­lé­ga­tion que s’oc­troie la gauche uni­ver­si­taire pour sous-trai­ter le sou­ve­nir co­lo­nial ou le droit de l’in­di­gène est une in­sulte, si­non un fonds de com­merce. Elle se four­voie sur la réa­li­té de mon monde, les me­naces de l’ave­nir et l’ana­lyse du pré­sent. Tout en m’ôtant le droit de pa­role sans sous-ti­trage.

Que ré­pon­dez-vous à ces fé­mi­nistes qui voient dans la bur­qa ou le bur­ki­ni un moyen d’éman­ci­pa­tion de la femme ?

Je leur ré­ponds que, face à une idéo­lo­gie to­ta­li­taire telle que l’is­la­misme, il ne faut rien cé­der. Le voile m’in­quiète, mais la bur­qa et le ni­qab sont un moyen d’as­ser­vis­se­ment de la femme. Ces te­nues ne sont pas le choix d’une li­ber­té, mais des choix dic­tés, orien­tés, mar­qués idéo­lo­gi­que­ment et à ef­fet de pro­pa­gande évident. La bur­qa n’est pas un ta­touage d’ado­les­cent, mais un re­non­ce­ment, une culpa­bi­li­sa­tion du corps de la femme, une ac­cep­ta­tion du sta­tut « hon­teux » au nom d’un choix de li­ber­té. La femme n’est pas une mar­chan­dise en Bi­ki­ni ni une honte en bur­ki­ni. Elle est un être libre.

Comment per­ce­vez-vous cette ob­ses­sion de la re­pen­tance dans les mi­lieux in­tel­lec­tuels oc­ci­den­taux ?

De ma­nière gé­né­rale, je n’aime pas cette ob­ses­sion du pas­sé et de la culpa­bi­li­té. Elle dé­classe et avi­lit le pré­sent et la pré­sence au monde. Je n’ai pas en­vie de trans­por­ter des ca­davres sur mon dos. Jé­ré­mie est le pro­phète que je dé­teste le plus. La co­lo­ni­sa­tion a été un crime, mais il faut construire le pré­sent. Les ra­cines, c’est bien, mais les ré­coltes, c’est en­core mieux. En tant qu’in­tel­lec­tuel du Sud, j’ai be­soin d’un Oc­ci­dent qui s’as­sume et j’ai be­soin que les miens sortent du vic­ti­maire sans re­non­ce­ment à la mé­moire. Pour le mo­ment, l’Oc­ci­dent me fait pen­ser à Job qui ne veut pas sor­tir de son lit.

Vous vous dé­fi­nis­sez comme li­bé­ral. Quel sens don­nez-vous à ce terme ?

Je suis un en­fant du so­cia­lisme al­gé­rien. Je me suis construit en op­po­si­tion à ce sys­tème sclé­ro­sé qui mé­pri­sait la réus­site in­di­vi­duelle, l’in­di­vi­du, le sin­gu­lier. J’aime les hé­ros, ceux qui s’af­firment, qu’ils perdent ou qu’ils gagnent. J’aime l’en­tre­prise au sens large. J’aime le mot « li­ber­té » qui se cache dans « li­bé­ral ». A contra­rio, j’ai hor­reur du col­lec­ti­visme et de tous les conforts idéo­lo­giques. Les col­lec­ti­vismes abou­tissent à l’im­mo­ra­lisme. Tou­jours. Et, dans un pays comme l’Al­gé­rie, où on ré­pète le slo­gan mar­queur de « Un seul hé­ros, le peuple », s’af­fir­mer est per­çu comme une tra­hi­son.

Entre Ca­mus et Sartre, vous avez choi­si Ca­mus…

Sartre in­carne à mes yeux la pen­sée sans corps, tan­dis que Ca­mus re­pré­sente la ré­flexion avec le corps, la chair. Sartre pen­sait « les si­tua­tions » alors que Ca­mus pen­sait « en si­tua­tion ». C’est la dif­fé­rence entre le théo­lo­gien et le pè­le­rin.

Il y a chez Ca­mus un pa­ga­nisme dont on trouve l’écho dans vos écrits…

Ce que je trouve d’ad­mi­rable dans le pa­ga­nisme, c’est sa li­ber­té. Les mo­no­théismes ont à mes yeux une di­men­sion mor­bide. Le pa­ga­nisme est une re­li­gion de jar­din, alors que le mo­no­théisme pousse dans le dé­sert. Je suis sen­sible à beau­coup d’écri­vains qui ont ce rap­port païen, mé­di­ter­ra­néen, à la na­ture. J’aime la Mé­di­ter­ra­née d’avant, celle de l’An­ti­qui­té. Les mo­no­théismes en ont flou­té l’image et alour­di la lu­mière. J’aime les « Mé­moires d’Ha­drien », de Your­ce­nar. Ce livre ra­conte ce mo­ment, entre la mort des anciens dieux et celle du Ch­rist, où l’homme a été vrai­ment seul. Je fan­tasme sur ce mo­ment-là.

Vous avez su­bi une fat­wa en Al­gé­rie. De quoi avez-vous peur ?

Dans « Le fil du ra­soir », de So­mer­set Mau­gham, l’un des per­son­nages de­mande à l’autre : « C’est vrai que les gens ont peur de la mort ? » L’ a ut r e l ui ré p o nd : « J’ai ren­con­tré beau­coup plus de gens qui avaient peur de la vie. » Ça peut pa­raître un jeu de mots, mais c’est réel.

Et vous, avez-vous peur de la vie ?

J’ai peur de ne pas la mé­ri­ter

« La femme n’est pas une mar­chan­dise en Bi­ki­ni ni une honte en bur­ki­ni. Elle est un être libre. »

« Pè­le­rin ». Dans la vieille ville d’Oran, en jan­vier. « Le mas­sacre de Had Che­ka­la res­te­ra l’ex­pé­rience la plus mar­quante de ma vie. Pas seule­ment en rai­son de son hor­reur, mais aus­si par le dé­fi qu’elle im­po­sait au réel. »

Sin­gu­lier. Ka­mel Daoud chez lui, à Oran, dé­but jan­vier. « J’aime les hé­ros, ceux qui s’af­firment, qu’ils perdent ou qu’ils gagnent. J’aime le mot “li­ber­té” qui se cache dans “li­bé­ral”. »

Sud/Nord. A Oran, le 10 jan­vier. « Jo­nas, c’est la grande ques­tion : est-ce que je pars ou est-ce que je reste ? Je suis peut-être une forme de Jo­nas qui n’a pas en­core em­bar­qué… »

Di­lemme. Il­lus­tra­tion de Di­lem, des­si­na­teur de presse al­gé­rien. Membre de la fon­da­tion Des­sins pour la paix, il pu­blie ses ca­ri­ca­tures dans le quo­ti­dien al­gé­rien « Li­ber­té » et sur la chaîne fran­co­phone TV5.

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