Ma­chia­vel peint par Vin­ci ?

La toile re­trou­vée au châ­teau de Va­len­çay pour­rait être un por­trait de l’au­teur du « Prince », ain­si qu’une oeuvre de Vin­ci. Ré­vé­la­tions sur une in­croyable chasse au tré­sor où l’on croise Tal­ley­rand et Mi­chel On­fray.

Le Point - - SOMMAIRE24­58 - PAR FRAN­ÇOIS-GUILLAUME LOR­RAIN

Fan­ny Chauf­fe­teau a sor­ti ses gants blancs. L’as­sis­tante de con­ser­va­tion de Va­len­çay ouvre la grande boîte à ar­chives qu’elle a re­ti­rée du cof­fre­fort du châ­teau. Puis, avec d’in­fi­nies pré­cau­tions, elle em­porte, telle une re­lique, la toile de 55 cen­ti­mètres de hau­teur et 42 de lar­geur jus­qu’à la pe­tite salle Re­nais­sance, où des vi­si­teurs dé­am­bulent sans se dou­ter de rien. Tout juste jettent-ils un ra­pide coup d’oeil sur le ta­bleau avant de se re­plon­ger dans l’his­toire de la de­meure de la fa­mille d’Es­tampes, qui pas­sa aux mains de Tal­ley­rand un jour de 1803, parce que Na­po­léon vou­lait qu’il y re­çoive les grands di­plo­mates eu­ro­péens. L’ef­fet est pour­tant sai­sis­sant. C’est là, dans cette salle Re­nais­sance, dans quelques mois, si tout va bien, que le pu­blic pour­ra ve­nir ad­mi­rer la « chose » qui, pour l’heure, s’est vu ac­co­ler le titre pro­vi­soire de « Por­trait d’homme, XVIe siècle ».

Mais au­pa­ra­vant, il y au­ra eu le 26 oc­tobre. Dans le théâtre que Na­po­léon fit cons­truire en 1810 à l’in­ten­tion des princes d’Es­pagne qu’il gar­dait pri­son­niers à Va­len­çay, ce « por­trait » se­ra pour la pre­mière fois ex­po­sé, com­men­té, ex­per­ti­sé, pen­dant quelques heures, à l’oc­ca­sion des Di­plo­ma­tiques. Sous ce terme, des ren­contres or­ga­ni­sées par Syl­vie Gi­roux, la di­rec­trice du châ­teau, qui nous a fait ad­mi­rer le ri­deau de scène. Un sen­tier syl­vestre s’y perd dans le la­by­rinthe d’une fo­rêt ins­pi­rée pro­ba­ble­ment par la fo­rêt de Va­len­çay. N’est-ce pas aus­si dans un la­by­rinthe qu’Anne Gé­rar­dot, di­rec­trice des ar­chives dé­par­te­men­tales de l’Indre, s’est en­gouf­frée l’an der­nier, après avoir dé­cou­vert dans les ar­chives du châ­teau ces quelques lignes ? « Je fais em­bal­ler par le concierge et mettre au che­min de fer une caisse conte­nant un ta­bleau (“Ma­chia­vel”, par Léo­nard de Vin­ci). » Un billet qui a dé­clen­ché le dé­but d’une pas­sion­nante en­quête, dont il faut re­tra­cer les tours et les dé­tours.

Le billet était si­gné d’un cer­tain Léon Che­vrier, ■ se­cré­taire-cais­sier du châ­teau. Il l’avait en­voyé le 24 oc­tobre 1874 à l’ad­mi­nis­tra­teur des biens du duc de Va­len­çay. « Je ne fai­sais ce jour-là qu’un tra­vail d’étude et de do­cu­men­ta­tion des ar­chives du châ­teau en vue d’une pro­tec­tion. Et je tombe sur ces deux lignes se ré­fé­rant à un ta­bleau dont l’at­tri­bu­tion avait ici dis­pa­ru des mé­moires », se sou­vient Anne Gé­rar­dot. De quel ta­bleau d’ailleurs s’agis­sait-il ? Etait-il en­core à Va­len­çay ? Avait-il été vendu de­puis ? Les ré­ponses se trou­vaient peut-être dans les

70 mètres li­néaires des ar­chives du châ­teau. Ar­chives mal connues, car Va­len­çay, à la dif­fé­rence d’autres grands châ­teaux de la Loire, est res­té tar­di­ve­ment, jus­qu’en 1979, entre des mains pri­vées, avant d’être vendu à la ville et au dé­par­te­ment de l’Indre. S’im­mer­ger dans son his­toire n’est donc qu’une dé­marche ré­cente.

En bonne his­to­rienne, Anne Gé­rar­dot s’est po­sé d’abord la ques­tion sui­vante : pour­quoi avoir mis au che­min de fer de Pa­ris ce ta­bleau ? Pour un prêt en ex­po­si­tion, pra­tique dé­jà cou­rante à l’époque ? « Je n’ai pas re­trou­vé trace d’une date de re­tour, ce qui était l’ha­bi­tude, en cas de prêt. » Alors quoi ? Pour une res­tau­ra­tion ? Ou pour une ex­per­tise, afin de vé­ri­fier jus­te­ment cette at­tri­bu­tion à Vin­ci ? Dans son cour­rier, le se­cré­taire Che­vrier in­sis­tait : « Comme ce ta­bleau a, pa­raît-il, une cer­taine va­leur, je vous prie­rai, Mon­sieur, pour ma tran­quilli­té per­son­nelle, de m’en ac­cu­ser ré­cep­tion. » « Pa­raît-il »…

Sous la ligne de flot­tai­son. Cette men­tion n’était en réa­li­té que la pre­mière d’une sé­rie, bien­tôt ex­hu­mée par l’ar­chi­viste, qui ren­voyait à ce même ta­bleau. Sur un in­ven­taire pré­pa­ré en 1867, dans le cadre d’un contrat d’as­su­rance, elle y ap­prend que deux ta­bleaux re­pré­sen­tant Ma­chia­vel et Mon­taigne et ex­po­sés dans le grand es­ca­lier ont été es­ti­més à 2 500 francs. « C’est la plus an­cienne dé­si­gna­tion connue ren­voyant à Ma­chia­vel comme su­jet », ré­sume Anne Gé­rar­dot.

Les contrats d’as­su­rance ont du bon. Mais pas en­core de Vin­ci, dont le nom n’ap­pa­raît donc qu’en 1874. Comme une ru­meur. Un on-dit. Avant 1867, le ta­bleau, de di­men­sions as­sez mo­destes, semble avoir na­vi­gué au-des­sous de la ligne de flot­tai­son. Dans les in­ven­taires pré­cé­dents, ef­fec­tués de­puis 1815 et avec le re­tour de Tal­ley­rand dans ce châ­teau, il n’en est pas ques­tion. « Mais les ta­bleaux n’étaient pas tous ré­per­to­riés », pré­cise l’ar­chi­viste. Au­cune men­tion non plus chez la du­chesse de Di­no, nièce du grand cham­bel­lan, qui ré­di­gea une no­tice des­crip­tive en 1836, deux ans avant la mort de Tal­ley­rand. « Si elle n’en parle pas, c’est qu’elle ne le juge pas digne d’in­té­rêt. Il ne se­rait pas en­core at­tri­bué à Vin­ci.» Le ta­bleau au­rait-il pu en­trer plus tar­di­ve­ment dans les col­lec­tions? « Le pe­tit-ne­veu de Tal­ley­rand, qui re­prend le châ­teau en 1838, ne les en­ri­chit que très peu. S’il avait été ac­quis ré­cem­ment, on au­rait ré­di­gé une no­tule plus com­plète. » Le ta­bleau au­rait donc été à Va­len­çay du vi­vant de Tal­ley­rand. Qui au­rait igno­ré qu’il s’agis­sait d’un Ma­chia­vel, qui plus est si­gné de Vin­ci ? Le mys­tère s’épais­sit.

Puis un jour, Anne Gé­rar­dot tombe sur le ca­ta­logue des ventes da­tant de 1899. Après le dé­cès du pe­tit-ne­veu de Tal­ley­rand, on dis­perse l’une des plus belles col­lec­tions pri­vées de pein­ture de France. On y trouve le jan­sé­niste An­toine Ar­nauld et un Ri­che­lieu par Phi­lippe de Cham­paigne, un Ga­li­lée par Ri­be­ra, un por­trait pré­su­mé de Ch­ris­tophe Co­lomb par del Piom­bo… Nombre de ces oeuvres sont au­jourd’hui au Met de New York. Beau­coup re­pré­sentent aus­si de grandes fi­gures de la Re­nais­sance et du XVIIe siècle. La col­lec­tion de Tal­ley­rand, es­thète, homme d’af­faires, est elle-même une énigme. « Au­cun re­gistre, au­cune source pour l’heure ne per­mettent de do­cu­men­ter ses achats de pein­ture, re­grette Em­ma­nuel de Wa­res­quiel, son bio­graphe. On sait qu’il échan­geait beau­coup avec des amis col­lec­tion­neurs, qui for­maient un pe­tit cercle de connais­seurs. » De fait, sa col­lec­tion est si re­nom­mée qu’on se presse tout au long du XIXe siècle pour l’ad­mi­rer. Le gé­né­ral Bou­lan­ger, Fer­di­nand de Les­seps, George Sand vien­dront si­gner le livre d’or. Or voi­là que lors de cette vente de 1899, on ré­pond à un ama­teur qui a re­mar­qué le ta­bleau. « Il re­pré­sente bien Ma­chia­vel et est at­tri­bué à Léo­nard de Vin­ci. Il est vrai qu’un jour le prince Na­po­léon-Jé­rôme, vi­si­tant le châ­teau, au­rait dit : “Si cette pein­ture est bien de Vin­ci, ce ta­bleau vaut 500 000 francs.” » Grâce à un re­gistre, Anne Gé­rar­dot a réus­si à da­ter cette vi­site : en 1864, on croit donc dé­jà à un Vin­ci. On y croyait en­core en 1898 puis­qu’un éru­dit ber­ri­chon, de pas­sage à Va­len­cay, note dans son car­net : « “Ma­chia­vel”, par Léo­nard de Vin­ci. » Mais pa­ta­tras ! Avant cette vente de 1899, des ex­perts pa­ri­siens sont re­quis. Ils se penchent sur le ta­bleau et, dans le ca­ta­logue, la no­tice ne fait plus ap­pa­raître que : « Ecole fla­mande (XVIe siècle). Por­trait d’homme (pré­su­mé ce­lui de Ma­chia­vel) ». Exit Vin­ci. Le ta­bleau est vendu 420 francs.

« Si cette pein­ture est bien de Vin­ci, ce ta­bleau vaut 500 000 francs. » Pro­pos rap­por­té du prince Na­po­léon-Jé­rôme en 1864

Anne Gé­rar­dot a donc mis la main sur le ca­ta­logue de la vente. Il ne com­porte pas d’image du ta­bleau mais une des­crip­tion pré­cise : « Tête chauve, barbe gri­son­nante en pointe, pour­point noir avec col de toile blanche. » Les di­men­sions sont in­di­quées : 55 x 42 cm. « Je me suis sou­ve­nue d’une toile sur bois qui se trou­vait dans les ré­serves, à cô­té de vieux ha­bits. Fan­ny Chauf­fe­teau en a pris les me­sures. Elles cor­res­pon­daient. La des­crip­tion aus­si. » Elle a en­fin iden­ti­fié le ta­bleau mys­tère. Il se trou­vait en­core au châ­teau, mais à l’écart, ou­blié. Elle est en me­sure aus­si de le dis­tin­guer de ce­lui de Mon­taigne, avec qui il pou­vait avoir été confon­du. « Le “Mon­taigne” por­tait un cha­peau et il était plus grand. »

Mais com­ment ce ta­bleau vendu en 1899 a-t-il pu re­sur­gir à Va­len­çay ? « Jeanne Seillière, épouse de Bo­son de Tal­ley­rand-Pé­ri­gord, le suc­ces­seur du pe­tit-ne­veu, avait très vite ra­che­té un grand nombre d’oeuvres.» Le pré­su­mé Ma­chia­vel de re­tour, l’iden­ti­fi­ca­tion re­prend du même coup du poil de la bête : en 1930, on l’at­tri­bue de nou­veau à Léo­nard. Du­rant la guerre, d’autres chefs-d’oeuvre, ve­nus du Louvre, se­ront mis à l’abri à Va­len­çay : la « Vé­nus de Mi­lo », la « Vic­toire de Sa­mo­thrace ». Sur leur iden­ti­fi­ca­tion, au­cun doute. Mais l’at­tri­bu­tion à Vin­ci, elle, s’es­tompe au fil du XXe siècle. Avant de re­ve­nir sur le ta­pis, en 2018.

Pour re­con­naître un Vin­ci, se­lon Mar­tin Kemp, il faut avoir le « zing ».

La cote de Vin­ci. « Pour­quoi avait-elle sur­gi brus­que­ment ? » s’in­ter­roge Anne Gé­rar­dot. « Au XIXe siècle, on voit ap­pa­raître de pré­ten­dus Vin­ci afin de faire mon­ter les prix», ad­met Syl­vie Gi­roux, la di­rec­trice du châ­teau. Au XIXe, mais au­jourd’hui en­core. Ain­si de­puis 2008, comme le rap­pelle Ca­the­rine Gol­liau dans le hors-sé­rie du Point consa­cré à Léo­nard, les « vin­ci­logues» se dé­chirent au­tour d’une at­tri­bu­tion pré­su­mée d’un ta­bleau in­ti­tu­lé « La belle prin­cesse » vendu ano­ny­me­ment 21 000 dol­lars et es­ti­mé dé­sor­mais, s’il est au­then­tique, ce dont beau­coup doutent, à près de 100 mil­lions de dol­lars. D’autres oeuvres de Vin­ci pré­sentes dans de grands mu­sées – « La ma­done à l’oeillet», «La ma­done Lit­ta», «La Vierge aux ro­chers» – se­raient en réa­li­té des col­la­bo­ra­tions, le ré­sul­tat col­lec­tif de son ate­lier, une ma­nière aus­si pour les ex­perts de ne pas trop se mouiller. Le «Bac­chus» du Louvre au­rait été mo­di­fié après sa mort. La ra­re­té de l’oeuvre d’un Léo­nard in­sai­sis­sable a créé des ap­pels d’air. Une mode Vin­ci ? Un mode aus­si, à conju­guer au condi­tion­nel. Der­nier exemple en date fra­cas­sant : le «Sal­va­tor Mun­di», ré­ap­pa­ru en 2005, mon­tré au pu­blic en 2011 à la Na­tio­nal Gal­le­ry et ache­té en 2017 par Mo­ham­med ben Sal­mane, le prince hé­ri­tier d’Ara­bie saou­dite, pour 450 mil­lions de dol­lars, re­cord ab­so­lu, alors que de nom­breux ex­perts doutent de son at­tri­bu­tion. Un im­bro­glio digne d’un « Da Vin­ci Code » et en­core non ré­so­lu, mais qui s’in­vi­te­ra éga­le­ment à la fin de ce mois pour la grande ex­po­si­tion du Louvre consa­crée à Vin­ci. La France dé­ci­de­ra-t-elle de l’in­clure, ce qui vau­drait re­con­nais­sance, mais dé­clen­che­rait aus­si de nom­breuses at­taques de la part des Vin­ci-scep­tiques ? Le plus grand se­cret est gar­dé par le mu­sée. C’est dans ce contexte que le « “Ma­chia­vel”, par Vin­ci » va dé­bar­quer, au mi­lieu d’une foire d’em­poigne tou­jours re­com­men­cée. Aus­si Va­len­çay a-t-il dé­ci­dé de pro­cé­der avec pru­dence, d’avan­cer à pe­tits pas. « Nous vou­lons prendre notre temps. Ac­cu­mu­ler les connais­sances sur ce ta­bleau. Don­ner du grain à moudre aux ex­perts », in­siste Syl­vie Gi­roud, la di­rec­trice.

Voi­là pour­quoi, après le tra­vail sur les sources écrites – que peut-on dire sur ce ta­bleau ? –, le châ­teau a pro­cé­dé à une deuxième étape in­dis­pen­sable : la res­tau­ra­tion. « La toile res­tau­rée trois fois com­porte de nom­breux re­peints », ré­sume la res­tau­ra­trice Ca­role Lam­bert, qui a pro­cé­dé au net­toyage de la pre­mière couche de ver­nis, ra­jou­tée dans les an­nées 1980. «Il a été vrai­ment très re­tou­ché. » En ef­fet, ces re­touches sont par­ti­cu­liè­re­ment vi­sibles au­tour du som­met du crâne et des épaules. « Sous lu­mière UV, pour­suit Ca­role Lam­bert, est ap­pa­ru dé­jà un vê­te­ment beau­coup plus éla­bo­ré, com­por­tant des bou­ton­nières. On a vu re­sur­gir des la­cunes, des cra­que­lures, mais il faut en­core ar­ri­ver à la ma­tière ori­gi­nelle de l’oeuvre, aux couches de pré­pa­ra­tion. En­suite, on pour­ra les com­pa­rer avec celles de Vin­ci, bien qu’elles soient très di­verses, car il ex­pé­ri­men­tait. » Mais avant, il convien­dra de pas­ser, grâce à l’ima­ge­rie scien­ti­fique, sous deux ver­nis de res­tau­ra­tion, dont celle,

do­cu­men­tée, de 1890, ef­fec­tuée dans un ate­lier ■ de Ber­lin. « Que s’est-il passé à Ber­lin ? Pour­quoi l’en­voyer là-bas à l’époque où le ta­bleau est at­tri­bué à Vin­ci ? » se de­mande Anne Gé­rar­dot. D’autres ana­lyses sont pré­vues. Une da­ta­tion par den­dro­chro­no­lo­gie du pan­neau de bois, même si Ca­role Lam­bert a éta­bli que le sup­port n’était pas d’ori­gine. « Même si le pan­neau se ré­vé­lait être du XVIe, ce ré­sul­tat ne se­rait pas suf­fi­sant. » Une ra­dio­gra­phie a dé­jà eu lieu à la cli­nique Guillaume-de-Va­rye, à Saint-Doul­chard. Mais une ra­dio­gra­phie ne met en avant que les mé­taux. « Du blanc de plomb a été uti­li­sé dans cette oeuvre au cours de la deuxième res­tau­ra­tion pour un re­peint du col. Ce re­peint n’était pas vi­sible aux UV, car trop “pro­fond” dans la stra­ti­gra­phie. »

Les che­mins de Ma­chia­vel et de Vin­ci se sont croi­sés en 1502, au­près du condot­tiere César Bor­gia.

Des­tins pa­ral­lèles. Il reste aus­si à sou­mettre le ta­bleau aux ma­chines du la­bo­ra­toire du Centre de re­cherche et de res­tau­ra­tion des mu­sées de France. De­puis 2012, plu­sieurs oeuvres ma­jeures de Léo­nard, « La belle fer­ron­nière », la « Sainte Anne », le « Saint Jean-Bap­tiste », ont été sou­mises là-bas à la spec­tro­mé­trie de fluo­res­cence, à la ré­flec­to­gra­phie infrarouge et à d’autres exa­mens, en vue de per­cer les mys­tères de la ma­tière « vin­céenne ». Syl­vie Gi­roux, di­rec­trice d’un châ­teau qui n’ap­par­tient pas aux Mu­sées de France, a d’ores et dé­jà de­man­dé un ac­cès à ces ma­chines. Elle de­vra pa­tien­ter jus­qu’à dé­but 2020. En at­ten­dant, un his­to­rien de l’art, Hec­tor Obalk, se­ra ve­nu, le 26 oc­tobre, dis­ser­ter sur les formes du nez, des yeux, du front, rap­por­tées à d’autres Vin­ci ou à d’autres écoles de pein­ture.

Toutes ces ana­lyses suf­fi­ront peut-être à dé­ter­mi­ner qu’il ne s’agit pas d’un Vin­ci. Pour être as­su­ré du contraire, c’est en re­vanche une autre his­toire. On touche là aux li­mites de la science que Mar­tin Kemp, l’un des grands ex­perts du peintre, op­pose à ce qu’il ap­pelle la « connois­seur­ship », la connais­sance sty­lis­tique ac­cu­mu­lée. Dé­cou­vert au XXe siècle, le prin­cipe d’in­cer­ti­tude semble avoir été in­ven­té pour l’oeuvre de Léo­nard, pour­tant homme de science. Pour re­con­naître un Vin­ci, Kemp, qui s’est par­fois trom­pé, a même in­ven­té un concept : il faut avoir le « zing ». Mais qui l’a ?

Quant à l’ex­pert Obalk, il s’éton­ne­ra peut-être de l’ab­sence ap­pa­rente de dé­cor, unique dans les por­traits de la main de Vin­ci. A moins qu’un autre ta­bleau ne soit dis­si­mu­lé sous le ta­bleau. Sans doute dres­se­ra-t-il aus­si un com­pa­ra­tif avec les por­traits de Ma­chia­vel que l’on connaît, souvent ins­pi­rés par la toile post­hume de San­dro di Ti­to. Ma­chia­vel ne fut ja­mais peint de son vi­vant, ce se­rait trop simple. Mais entre tous les ta­bleaux, y com­pris ce­lui de Va­len­çay, on peut dé­jà re­le­ver un « air de fa­mille ».

A l’énigme de l’at­tri­bu­tion s’en ra­joute une autre, si l’hy­po­thèse est vé­ri­fiée. Pour qu’il existe un ta­bleau de Ma­chia­vel par Vin­ci, il fau­drait, comme di­rait La Pa­lice, que l’un ait po­sé pour l’autre. Qu’ils se soient donc ren­con­trés. Or une éven­tuelle ren­contre entre Ma­chia­vel et Vin­ci est jus­te­ment, de­puis long­temps, au coeur de tous les fan­tasmes. « Ce n’est pas seule­ment une hy­po­thèse, cor­rige Ma­ria Te­re­sa Fio­rio, spé­cia­liste ita­lienne de Vin­ci, il est cer­tain qu’ils se connais­saient. » Les che­mins des deux géants de la Re­nais­sance se sont en ef­fet croi­sés en 1502, lorsque Léo­nard s’en­gage en Ro­magne au­près de César Bor­gia qui cherche à uni­fier l’Ita­lie. Ca­naux, plans de ville, bâ­ti­ments ci­vils, mi­li­taires: le gé­nie in­gé­nieur de l’ar­tiste se dé­ploie pour le condot­tiere, au­près du­quel Ma­chia­vel a éga­le­ment été en­voyé par Flo­rence comme ob­ser­va­teur afin de son­der ses in­ten­tions. Il les son­de­ra si bien qu’il s’ins­pi­re­ra de Bor­gia pour ré­di­ger « Le prince ». «On ai­me­rait en­tendre les pro­pos que doivent échan­ger au coin d’un feu l’ar­tiste vieillissa­nt et le jeune se­cré­taire de la Ré­pu­blique », dé­clare Serge Bram­ly dans sa bio­gra­phie de Vin­ci (Lat­tès). A Flo­rence, tou­jours grâce à Ma­chia­vel, Vin­ci re­çoit aus­si di­verses mis­sions, dont celle de dé­tour­ner le cours de l’Ar­no pour ré­duire aux abois Pise avec la­quelle la ca­pi­tale tos­cane est en guerre. Un rôle non né­gli­geable a été en­fin at­tri­bué à Ma­chia­vel dans le choix de « La ba­taille d’An­ghia­ri », fresque peinte par Vin­ci au Pa­laz­zo Vec­chio. L’his­to­rien Pa­trick Bou­che­ron a d’ailleurs consa­cré un pe­tit ou­vrage, « Léo­nard et Ma­chia­vel » (Ver­dier), à ces deux vies pa­ral­lèles, où l’un cher­chait à ré­in­ven­ter les règles de l’agir po­li­tique, tan­dis que l’autre ten­tait de dé­mon­ter la ma­chi­ne­rie de l’homme. Mais deux pa­ral­lèles se croisent-elles à l’in­fi­ni ? A l’asymp­tote, y a-t-il da­van­tage qu’un dia­logue, au­tre­ment dit un ta­bleau, qui im­mor­ta­li­se­rait la ren­contre ? On peut rê­ver là­des­sus. « Les lieux parlent, mais leurs oc­cu­pants se taisent. Au­cun té­moi­gnage di­rect sur leur conver­sa­tion», écrit

Bou­che­ron, moins rê­veur. En termes de pein­ture, l’ère mo­derne ne peut se conten­ter de sup­po­si­tions, elle ré­clame des preuves, pour tout, sur tout. Là aus­si, le vide crée le manque. Com­ment mieux le com­bler qu’avec un ta­bleau, re­li­quat qui dis­si­pe­rait nos doutes et se sub­sti­tue­rait aux pa­roles per­dues ?

In­dices et sup­pu­ta­tions. Un homme croit à ce ta­bleau. Du moins nous avoue-t-il trou­ver l’hy­po­thèse as­sez convain­cante. Mi­chel On­fray, pré­sent à Va­len­çay avec nous. Il est d’au­tant plus in­té­res­sé par cet ano­nyme sans car­tel que dans son der­nier ou­vrage, « Le cro­co­dile d’Aris­tote » (Al­bin Mi­chel), ana­lyse de 34 ta­bleaux de phi­lo­sophes, il in­siste sur ce sa­voir préa­lable que l’on a d’une toile : « Ce que l’on voit en re­gar­dant le ta­bleau, c’est ce que les mots du car­tel nous disent. » Or là, rien. Pas de car­tel. Au­cun sa­voir a prio­ri. On­fray est le pre­mier, et à cette heure le seul, à avoir écrit sur le pré­su­mé « Ma­chia­vel » de Va­len­çay. « Cet homme est une in­can­des­cence. C’est au moins ça d’à peu près sûr. Une in­can­des­cence gla­ciale. Un feu de gel. Un froid de braise. Un en­cé­phale me­na­çant dé­bor­de­ment. » Dans le la­by­rinthe de cette his­toire, On­fray a pris par ha­sard un rac­cour­ci. En juin, son édi­teur chez Al­bin Mi­chel, Ni­co­las de Coin­tet, en pré­pa­ra­tion d’un ou­vrage sur le châ­teau de Va­len­çay, s’est in­for­mé des oeuvres de leurs ré­serves : « Nous avons peut-être un “pe­tit tré­sor” », lui a ré­pon­du Fan­ny Chauf­fe­teau. De Coin­tet ve­nait juste de lire le chapitre d’On­fray sur le « Ma­chia­vel » peint par San­ti di Ti­to. Il a de­man­dé à voir.

« Ce que dit cette pein­ture d’un vi­sage dans le­quel le crâne, rond comme une sphère ar­mil­laire du sa­voir, est la “co­sa men­tale” sus­ci­tée et mon­trée par le peintre », écrit Mi­chel On­fray. La « co­sa men­tale » : une ex­pres­sion de Vin­ci. On­fray est convain­cu. Ou du moins le sem­blet-il, même s’il n’ignore pas que le che­min se­ra long. Du reste, ne ter­mine-t-il pas son chapitre en ci­tant les car­nets de Léo­nard qui lis­tait ses des­sins : « Une tête de vieillard, très longue ». « Et si ce “Ma­chia­vel” n’était qu’un vieillard ano­nyme avec une tête très longue ? » conclut On­fray. Car, ajou­te­ra-t-on, quand Vin­ci ren­con­tra Ma­chia­vel, ce­lui-ci avait 33 ans et vingt-quatre an­nées en­core à vivre. Mais peut-être était-ce là, pré­ci­sé­ment, la « co­sa men­tale » de Vin­ci : voir Ma­chia­vel en homme âgé et sage. Un ta­bleau, nau­fra­gé du temps et de ses trous, n’est en dé­fi­ni­tive que la pro­jec­tion de nos ques­tions, de nos manques et de nos fan­tasmes.

Comble de ces fan­tasmes, tout ce­ci se dé­roule chez Tal­ley­rand. La ce­rise sur la toile. Avec Léo­nard et Ma­chia­vel, le tri­angle par­fait. Cer­tains vou­draient voir en Tal­ley­rand, homme aux neuf ré­gimes et aux treize ser­ments, un émule fran­çais de l’Ita­lien. Ré­duc­tion là en­core au sté­réo­type d’un Ma­chia­vel qui n’a ja­mais ré­di­gé d’éloge des gi­rouettes, ce que n’était pas non plus Tal­ley­rand. S’il fal­lait leur trou­ver un point com­mun, c’est leur sou­ci de l’Etat, d’un Etat fort, qui fut leur constante. Mais le diable boi­teux n’avait-il pas les oeuvres du Flo­ren­tin, au nombre de ses 700 vo­lumes de pré­di­lec­tion, pré­sents dans sa chambre ? Des livres épar­pillés par le temps, les ventes et qu’on re­trouve au mu­sée Nis­sim de Ca­mon­do, à Pa­ris. «Il a tout lu, Ma­chia­vel y com­pris, confirme de Wa­res­quiel, même si ses ins­pi­ra­tions sont fran­çaises – Ri­che­lieu, Choi­seul, le car­di­nal de Retz… » Dans ses Mé­moires, Tal­ley­rand ne cite qu’une fois Ma­chia­vel, le prince, lors d’un dé­ve­lop­pe­ment qu’il mène sur le thème de l’usur­pa­tion.

Tout ce­la, on en convien­dra, n’est qu’in­dices, concor­dances, sup­pu­ta­tions. Le temps se­ra le juge de paix. Ou pas. Pour l’heure, les ques­tions l’em­portent sur les ré­ponses, et Fan­ny Chauf­fe­teau doit re­mettre la « chose » dans le coffre-fort. Pour l’heure, les seuls tré­sors avé­rés de Va­len­çay sont les cos­tumes, les épées, les dé­co­ra­tions de Tal­ley­rand et son pied bot qui, der­rière sa vi­trine, semble nous adres­ser un pied de nez. « Je veux que pen­dant des siècles on conti­nue à dis­cu­ter sur ce que j’ai été, ce que j’ai vou­lu, ce que j’ai pen­sé », écri­vait-il. Et aus­si sur ce qu’il col­lec­tion­nait ?

« Cet homme est une in­can­des­cence gla­ciale. Un feu de gel. Un froid de braise. » Mi­chel On­fray

Ta­lis­man. Mi­chel On­fray au châ­teau de Va­len­çay, le 25 sep­tembre. Le phi­lo­sophe, à l’oc­ca­sion de son livre « Le cro­co­dile d’Aris­tote » (Al­bin Mi­chel), a croi­sé la route de ce ta­bleau qui pour­rait être at­tri­bué à Léo­nard de Vin­ci.

Ma­chia­vé­lien ? Le por­trait sup­po­sé de Ma­chia­vel (1469-1527) re­trou­vé au châ­teau de Va­len­çay (Indre).

Dé­bar­ras. Les ré­serves du châ­teau de Va­len­çay où a été re­trou­vé le ta­bleau, conser­vé au­jourd’hui dans un coffre-fort.

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