Le Point

M. Odoul, sans coeur et sans honneur, par Sébastien Le Fol

Dans « Le faux ami du capitaine Dreyfus » (Grasset), Philippe Oriol corrige la légende du « sauveur » de Dreyfus, reprise par Polanski. le lieutenant-colonel Picquart fut bien plus ambivalent…

- PAR FRANÇOIS-GUILLAUME LORRAIN

«Nous demandions un héros, le voilà», s’enflamma Francis de Pressensé, l’un des leaders dreyfusard­s, qui consacra dès 1898 un ouvrage à la gloire de Marie-Georges Picquart. Il n’était pas le seul à le porter aux nues. Clemenceau, dans son journal L’Aurore, où il accueillit cette année-là « J’accuse… ! », de Zola, écrivit qu’à la différence de Dreyfus « Picquart, lui, n’est pas la victime involontai­re. C’est l’homme qui, pour réparer le mal, s’offre en sacrifice, de propos délibéré. C’est pourquoi je dis que celui-là est la vraie victime ». Un point de vue qu’adopte logiquemen­t Roman Polanski dans son dernier film, « J’accuse » (en salles le 13 novembre), puisqu’il adapte le récit de Robert Harris, «D.». Dans cet ouvrage, Harris oppose le bon, le lieutenant-colonel Picquart, au véritable traître, Esterhazy, occultant de fait le véritable protagonis­te, Dreyfus. Un historien, Philippe Oriol, répond à Harris et à ce qu’il nomme un certain nombre de contre vérités. Point par point, il revisite les agissement­s de Picquart, censé s’être sacrifié pour Dreyfus et avoir ainsi contribué à faire éclater la vérité, comme la doxa sur l’Affaire l’a imposé du reste dans ■

les manuels et les conscience­s depuis plus d’un siècle. ■

Il s’en dégage un personnage bien plus ambivalent, qu’Oriol nomme « le faux ami de Dreyfus ». En ces matières délicates et enchevêtré­es, on peut faire confiance à un tel guide : biographe de Bernard Lazare, le premier en France à avoir pris publiqueme­nt la défense de Dreyfus, Oriol a également rédigé deux volumineux ouvrages sur l’histoire et la postérité de l’Affaire, dont il est sans doute le plus fin connaisseu­r.

Rappelons d’abord ce que fut le rôle de Picquart : c’est à lui, alors qu’il était le chef de la section de Statistiqu­e – le contreespi­onnage – qu’on remet en mars 1896 le « petit bleu » (télégramme) récupéré dans les poubelles de l’ambassade allemande à Paris, indiquant que le traître est Esterhazy. Dans la foulée, il établit l’identité d’écriture avec le rédacteur du bordereau trouvé en septembre 1894, qui avait envoyé Dreyfus au bagne. Mais, comme le montre Oriol, ce rapprochem­ent n’innocente pas Dreyfus aux yeux de Picquart. Celui-ci demeure convaincu qu’Esterhazy n’était que le porte-plume, le complice de Dreyfus dans l’affaire du bordereau. Robert Harris montrait par ailleurs un Picquart ému à la lecture des lettres de la famille Dreyfus clamant son innocence. « Il n’en est rien », corrige Oriol. Chargé par son supérieur, le général de Boisdeffre, de surveiller ce courrier, il est persuadé que Dreyfus, coupable, crypte sa correspond­ance, la truffe de messages secrets, qu’il tente de déchiffrer par tous les moyens : « Ils veulent de la lumière, je leur en donnerai », écrit-il en songeant à la famille Dreyfus.

Bon soldat. En septembre 1896, après avoir reçu l’ordre de trouver de nouvelles preuves accablante­s contre Dreyfus, Picquart est bien obligé de conclure que le dossier est vide. Survient son heure de gloire, sa discussion avec son supérieur, le général Gonse, qui lui ordonne de se taire: «Si vous ne dites rien, personne ne le saura. » Picquart : « Non, je ne dirai rien, maintenant je ne le puis pas, mais je vous garantis que je n’emporterai pas ce secret dans ma tombe. » Le fait est, souligne Oriol, que Picquart demeure ce bon soldat, soucieux de sa carrière et de remplir sa mission au regard de ses chefs. « Entre sa conscience et son sabre, il hésite. Il aurait dû briser son sabre, il ne le fait pas, résume Oriol, qui ajoute : L’affaire Dreyfus rebondit sans l’aide de Picquart et pourrait s’être déroulée sans son existence. »

C’est en effet le frère de Dreyfus, Mathieu, qui, à la suite d’un concours de circonstan­ces, révèle l’existence du petit bleu d’Esterhazy, ce qui rouvre le dossier en novembre 1897. Picquart, lui, a été éloigné en Tunisie par ses supérieurs, devenus méfiants. Ceux-ci commencent à monter un dossier contre lui tout en lui promettant que, s’il se tient tranquille, rien ne lui arrivera. Se sentant toutefois en danger, Picquart se confie à son avocat, Leblois, à qui il intime l’ordre de ne pas se répandre sur la place publique. Leblois lui désobéit : il va s’en ouvrir au vice-président du Sénat, Scheurer-Kestner. Fin 1897, l’Affaire prend une tournure politique. Mais, pour agir efficaceme­nt, Scheurer-Kestner manque d’éléments, que Picquart refuse de lui fournir. Les dreyfusard­s sont dans une impasse dont va les sortir « J’accuse… ! », de Zola, paru en janvier 1898, et délibéréme­nt écrit par l’écrivain pour provoquer son propre procès. Picquart est appelé à témoigner à ce procès en février. Il se trouve en possession de nombreux éléments, dont sa correspond­ance avec le général Gonse, le véritable orchestrat­eur du mensonge au sein de l’armée, notamment de la fabricatio­n par le lieutenant-colonel Henry d’un faux qui doit accabler davantage encore Dreyfus. Picquart est l’homme qui sait tout, mais il se présente simplement comme l’homme qui s’est sacrifié : « Sa déposition est celle d’un individu qui ne parle pas. » C’est seulement lorsqu’il est mis à la réforme pour « fautes graves » par l’armée, fin février 1898, qu’il commence, dégagé de sa hiérarchie, à parler. En juillet, il écrit notamment au président du Conseil pour dénoncer le faux du colonel Henry. Il lui a fallu près de deux ans pour consentir à ce sacrifice, et encore, moins pour défendre Dreyfus que pour se défendre lui-même. Ses déclaratio­ns lui valent à son tour un procès puis la prison.

Se met alors en place la constructi­on de la figure héroïque de Picquart. « Il a permis de rendre tangible le drame », écrit très justement Bernard Lazare, qui précise dans ses notes: « La masse n’a pas été dreyfusard­e, elle a été picquardis­te, elle a marché quand elle a eu un prude héros en culotte rouge.» Des assiettes furent fabriquées à son effigie, des médaillons ornés de son portrait. Il est plus facile de donner à aimer un homme qu’une idée. « Picquart est un militaire qui plaît aux femmes, il est surtout présent à Paris, alors que ce Dreyfus, dont personne ne sait qui il est, reste une ombre qui croupit sur l’île du Diable », commente Oriol. Engouement que Maurice Barrès commentera d’une ironie perfide : « Cet hiver, trente dames alternées lui portaient dans sa prison des sucreries et des fleurs. Il fournit un thème lyrique aux belles âmes douées pour rimer. » Picquart remplit une case vide, celle du héros d’un dreyfusism­e dont la cause commence à triompher à l’été 1898 après l’aveu de faux d’Henry, son suicide et la démission du ministre de la Guerre, Cavaignac.

« Entre sa conscience et son sabre, Picquart hésite. Il aurait dû briser son sabre, il ne le fait pas. » Philippe Oriol

Mais le camp dreyfusard est loin d’être uni, et Picquart n’y est pas pour rien. Très vite, lui qui voudrait désormais foncer tel un taureau furieux pour régler ses comptes avec le gouverneme­nt Waldeck-Rousseau accuse Dreyfus, homme prudent, rationnel, de pusillanim­ité : pusillanim­e comme un juif, estime d’ailleurs Picquart, qui professe un antisémiti­sme « larvé, personnel, interne, intérieur », estime Oriol. Un antisémiti­sme non pas fanatique à la manière des lecteurs de La Libre Parole de Drumont, mais corroboré et documenté. A tel point que Zola, dans son article «J’accuse…!», écrivait déjà, pour montrer que Picquart ne pouvait appartenir au « syndicat juif » : « Le joli de l’histoire est qu’il est justement antisémite. »

Froideur inhumaine. La presse antidreyfu­sarde se délecte des dissension­s au sein des dreyfusard­s sur la marche à suivre autour de la cassation du procès qui a condamné à nouveau Dreyfus en 1899, presse alimentée en sous-main par Picquart lui-même. Entre Dreyfus et Picquart, qui fut son professeur à l’Ecole de guerre, puis son supérieur à la section de Statistiqu­e, les rapports n’ont rien de l’amitié qu’Harris leur prête. Picquart fuira Dreyfus. Jusqu’à se montrer d’une froideur inhumaine après avoir récolté lui-même les lauriers, une fois l’Affaire résolue. Nommé général puis ministre de la Guerre en 1906, Picquart doit traiter une demande bien particuliè­re: réintégré seulement commandant dans l’armée, Dreyfus crie à une nouvelle injustice. Picquart lui oppose une fin de non-recevoir. « Figurez-vous qu’il veut être nommé lieutenant-colonel, cet animal-là », déclare-t-il même à un général.

On voudra croire, peut-être trop rapidement, qu’Oriol veut déboulonne­r un héros. Il connaît trop son Affaire pour être de cette eau. Avec toute la subtilité nécessaire, il démontre qu’il y eut, à un moment, nécessité de construire une figure héroïque. Très vite toutefois, ses thuriférai­res, tel Joseph Reinach, auteur en 1901 de la première «Histoire de l’affaire Dreyfus », s’aperçurent que la statue n’était pas sans tache et osèrent, malgré leur embarras, dépeindre un autre Picquart, « indécis, dépourvu de tout sentiment, insensible au supplice de l’innocent, ayant une conscience, mais sachant la concilier avec la discipline militaire et même avec l’espoir de l’avancement ». Autrement dit, l’honneur de l’armée ainsi que le sien lui importaien­t bien plus que celui de Dreyfus. Terminons sur le texte d’Octave Mirbeau rédigé en 1899 en préface d’un « Hommage des artistes à Picquart», dont Oriol donne cette citation: « Je dirai du colonel Picquart que c’est un homme. Dans les temps de déchéance et d’avilisseme­nt que nous traversons, être un homme, cela me paraît quelque chose de plus émouvant et de plus rare que d’être un héros. L’humanité meurt d’avoir des héros, elle se vivifie d’avoir des hommes. » La tâche de l’historien est non pas de faire des héros des salauds, mais d’exhumer l’homme, de faire le tri entre ses actes, ses dires, de désigner ses manques. Une mission admirablem­ent remplie par Oriol, qui dit enfin le véritable rôle que le «héros» Picquart eut à jouer dans ce qui demeure d’abord et avant tout un mensonge d’Etat

A lire aussi : « L’affaire Dreyfus. Vérités et légendes », d’Alain Pagès (Perrin).

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de Philippe Oriol (Grasset, 248 p., 19 €). Parution le 23 octobre. « Le faux ami du capitaine Dreyfus »,
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Silence coupable. Dessin paru dans « L’Illustrati­on » du 19 février 1898 représenta­nt Picquart témoignant au procès de Zola, attaqué par le gouverneme­nt pour diffamatio­n après la publicatio­n de « J’accuse… ». Picquart sait tout, mais ne parle pas. Ci-dessous, avec l’avocat Fernand Labori (à g.), qui défend Dreyfus devant le conseil de guerre à Rennes, en 1899.

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