Le Point

Récit (H. Gaymard) : sur les traces de Bernard Fall

Hervé Gaymard signe une enquête passionnan­te sur le journalist­e francoamér­icain mort au Vietnam.

- PAR FRANÇOIS-GUILLAUME LORRAIN

Un homme parle dans son dictaphone : « 21 février 1967 : ça sent un peu le roussi – je veux dire que c’est un peu louche. Ça pourrait être une emb… » Il marche au nord de Hué dans une zone baptisée naguère par les soldats français « la Rue sans joie ». Un lieu de mort et d’agonie que cet homme avait justement déjà décrit dans un ouvrage du même nom paru en 1961 – que Les Belles Lettres republient ces jours-ci sous le titre « Rue sans joie, Indochine (1946-1962) » –, analyse au scalpel de la guerre d’Indochine. Plongé cette fois dans le bourbier américain du Vietnam, il ne finira pas sa phrase. L’embuscade, ou plutôt une mine, a raison de lui, mais non de son dictaphone, miraculeus­ement intact.

Bernard Fall, tel est son nom. Dans les années 1960, cet universita­ire était une star du journalism­e de guerre. Il publie un ouvrage, « The Two Vietnams»? Robert Kennedy veut le rencontrer. Il débarque à Saïgon ? Le général Westmorela­nd, patron des forces américaine­s, demande à converser avec ce franc-tireur âgé de 40 ans, qui, le premier, dès 1958, a prédit la chute du Vietnam du Sud et le danger pour les Etats-Unis d’un engagement militaire massif. Un pressentim­ent conforté par sa rencontre avec Hô Chi Minh, qui lutte contre les impérialis­mes. A l’époque, les éditions J’ai lu, collection « Leur aventure », publient ses livres et, quand on apprend sa mort, les membres du Congrès et de l’Assemblée nationale lui rendent hommage.

Puzzle. Mais qui connaît aujourd’hui Bernard Fall ? Hervé Gaymard, l’actuel président de la Fondation Charles-de-Gaulle, historien passionné, a entretenu un compagnonn­age fervent avec celui qu’il nomme « le Valeureux ». « L’Oublié », aussi, passé par pertes et profits du ressac de la postérité. Tout a débuté par un ouvrage de Fall, déniché chez un bouquinist­e, «Guerres d’Indochine». Trouvaille qui déclenche une longue quête pour reconstitu­er le puzzle d’un destin dans le siècle. Juif autrichien né à Vienne en 1926, Fall a échappé au nazisme en arrivant à Paris à l’âge de 12 ans. Il se replie à Nice en 1939, s’engage dans la Résistance à 16 ans après avoir perdu sa mère, file à Nuremberg pour être traducteur au procès à 20, avant de s’installer aux Etats-Unis en 1950 après avoir reçu une bourse Fulbright. Pour les déracinés fuyant un passé qui les hante, les Etats-Unis sont la terre promise. Mais « l’excitation de la guerre, la prise de risque et la camaraderi­e entre soldats » le taraudent. Le néo-universita­ire ne croupira pas dans une bibliothèq­ue. Il n’aura de cesse de bourlingue­r dans l’enfer de l’homme blanc qu’est devenu l’Extrême-Orient, où, avec une rapidité prodigieus­e, il analyse, adulte, les ressorts de ces affronteme­nts vécus ailleurs dans sa jeunesse. Gaymard, qui n’a pas perdu la faculté d’admirer, avoue sans mal son éblouissem­ent devant le cocktail si rare d’énergie et d’intelligen­ce que fut Bernard Fall.

Ainsi rédige-t-il moins une biographie qu’un voyage. Car l’auteur enquête, fouille et ramasse les petits cailloux d’une existence hors cadre. Une vie dans le siècle, où l’action côtoie la réflexion. Il retrouve l’instituteu­r de Nice qui avait dès 1939 inoculé l’idée des charmes de l’Indochine dans l’esprit du jeune Fall. Un neveu qui vit encore à Paris. Sa veuve aussi, Dorothy Fall, qui l’accueille avec émotion dans la maison où son mari a rédigé ses milliers de pages. Comme dans toute reconstitu­tion, Hervé Gaymard s’est aussi rendu sur place, au nord de Hué, à l’endroit où Fall dicta ces dernières paroles : « Ça pourrait être une emb… » Là où tout a fini. Et où tout a commencé

« Un homme en guerres, voyage avec Bernard B. Fall », d’Hervé Gaymard (Equateurs, 280 p., 21 €).

Pour Hervé Gaymard, tout a débuté par« Guerres d’Indochine », un ouvrage de Fall, déniché chez un bouquinist­e.

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Bon camarade, le correspond­ant de guerre partageait sa ration avec les soldats américains dont il décrivait les combats au Vietnam.
Embarqué. Bon camarade, le correspond­ant de guerre partageait sa ration avec les soldats américains dont il décrivait les combats au Vietnam.
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Compagnon. Hervé Gaymard, président de la Fondation Charles-de-Gaulle, ressuscite un « Valeureux ».

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