Le Point

Récit (J. Garcin) : l’ange foudroyé

Dans « Le dernier hiver du Cid », Jérôme Garcin lève un voile pudique sur l’agonie de Gérard Philipe.

- PAR JEAN-PAUL ENTHOVEN

Il fallait un style acéré et minéral pour sculpter ce « tombeau ». Un style tout d’empathie avec le destin et qui, vu le défunt, rendrait le son théâtral d’un glas. C’est ce que Jérôme Garcin est parvenu à orchestrer avec ce « Dernier hiver du Cid », consacré à l’agonie de Gérard Philipe. Livre de deuil, de tendresse, de piété lucide. Sans doute le roman vrai le plus minimalist­e qui ait jamais jailli de l’écriture souvent profuse de l’auteur de « La chute de cheval » et de « Pour Jean Prévost »…

De cet acteur mythique Garcin sait tout – et il le sait par coeur. Il a épousé sa fille, Anne-Marie ; a compulsé les archives ; interrogé intimes et survivants ; respiré la légende du « Prince de Hombourg », de « Caligula », de « Lorenzacci­o » ; arpenté les coulisses du TNP, la sinistre clinique Violet et l’appartemen­t de la rue de Tournon – où le rideau tombera définitive­ment, en novembre 1959, sur une vie qui n’aura duré que trente-sept ans. « La mort a frappé haut », avait déclaré Jean Vilar devant la dépouille de son fils spirituel. Et Garcin a voulu, sans effets de manches, ressuscite­r le mystère de cette « altitude ». D’où son voyage pudique à travers cette Atlandide qu’est désormais la France politico-culturelle des années 1950, avec ses burgraves, ses illusions progressis­tes et sa foi en un avenir radieux dont Gérard Philipe était alors le symbole angélique.

Crépuscule. Certes, cet acteur incarnait aussi – pour certains, d’idéologie contraire – le cinéma cossu d’avant la Nouvelle Vague, et Truffaut, alors « droitier » comme Roger Nimier, ne se privait pas d’être impitoyabl­e avec lui (« Cet abonné aux personnage­s poitrinair­es (…) affublé d’un timbre de voix proche de l’infirmité (…) est la terreur des bons metteurs en scène »). Mais il est impossible de le voir revivre à son crépuscule sans céder à une vraie nostalgie. Car il a existé, ce monde qui rodait ses Trente Glorieuses, où le Parti communiste incarnait un espoir, où Aragon, Eluard, les colombes de la paix et Gérard-le-Cid portaient avec éclat les couleurs de lendemains chantants. Au passage, quelques détails inédits : qui se souvenait, par exemple, que Gérard Philipe avait été le porte-voix de Roger Stéphane lors de la Libération de Paris ? Ou que son père fut collabo et condamné à mort par contumace ? Sur ce tumulte Garcin pose un regard sensible et doux. Il regrette, comme chacun, que Sophocle, Euripide, Hamlet aient attendu en vain l’acteur qui avait tant envie de les déclamer. Mais le sort avait besoin d’un ange foudroyé. Et la mort, sans doute, n’aime pas le théâtre

« Le dernier hiver du Cid », de Jérôme Garcin (Gallimard, 208 p., 17,50 €).

Torse nu depuis l’aube, il a porté tour à tour sur ses épaules deux petits enfants ardents, jamais rassasiés, joué avec eux sur le sable blond de Pampelonne, exulté dans une mer d’huile…

 ??  ?? Famille. Né en 1956, le journalist­e et écrivain Jérôme Garcin a épousé Anne-Marie Philipe, la fille de Gérard-le-Cid.
Famille. Né en 1956, le journalist­e et écrivain Jérôme Garcin a épousé Anne-Marie Philipe, la fille de Gérard-le-Cid.
 ??  ?? Mythique. Gérard Philipe en 1947, à Paris, au théâtre des Noctambule­s où il jouait dans « Les épiphanies », d’Henri Pichette.
Mythique. Gérard Philipe en 1947, à Paris, au théâtre des Noctambule­s où il jouait dans « Les épiphanies », d’Henri Pichette.

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