Le Point

Réformes : Emmanuel Macron a-t-il la trouille ?

Economie. Marché du travail, fiscalité, dépenses publiques, retraites… L’heure de vérité a sonné pour le président.

- PAR MARC VIGNAUD, AVEC ERWAN BRUCKERT

« Agir en veillant à chaque fois à répondre à telle ou telle inquiétude et en évitant, comme on le dit aujourd’hui, qu’elles ne coagulent. »

Emmanuel Macron, le 16 septembre

Il ne faut pas pousser nos interlocut­eurs pour qu’ils l’avouent : la machine macronienn­e à faire des réformes, pourtant si bien huilée en début de mandat, s’est un peu enrayée. « Il faut remettre du charbon. Si on fait de la gestion pilotée du pays, ça ne peut pas marcher », s’énerve un conseiller ministérie­l. Dans l’engrenage gouverneme­ntal, chaque rouage semble pourtant encore tourner. Au ministère de l’Economie et des Finances, on présente le projet de loi de finances pour 2020, qui prévoit 5 milliards de baisses d’impôt sur le revenu ; au ministère du Travail, on s’apprête à lancer en novembre l’appli qui va permettre aux Français de choisir leur formation depuis leur smartphone ; à la Justice et à la Santé, on s’occupe notamment du débat parlementa­ire sur la loi de bioéthique légalisant la PMA ; aux Solidarité­s, on inaugure la concertati­on publique en vue de la création d’un revenu universel d’activité.

Le grand vent des « transforma­tions » n’en semble pas moins retombé. Contraint et forcé par le mouvement des gilets jaunes, Emmanuel Macron a inauguré l’acte 2 de son quinquenna­t. Officielle­ment, il n’y a guère que la méthode qui change. Les chantiers se poursuiven­t, mais ils doivent passer par plus d’écoute et de dialogue. Dans les faits, le président se montre de plus en plus précaution­neux, de peur qu’une étincelle ne fasse repartir les braises de la contestati­on sociale. « On le voit, plusieurs catégories de la population restent extrêmemen­t nerveuses », a-t-il confié lundi 16 septembre aux députés de sa majorité réunis pour l’écouter.

« Il faut qu’on soit vigilants, la crise des gilets jaunes est loin d’être derrière nous, les braises fument encore. » Olivia Grégoire, viceprésid­ente (LREM) de la commission des Finances

Trois jours plus tôt, les transports ■ en commun parisiens étaient quasi paralysés. Très remontés contre la disparitio­n annoncée de leurs régimes spéciaux de retraite, les agents de la RATP s’étaient mobilisés comme ils ne l’avaient plus fait depuis 2007, au point de faire fermer plusieurs lignes de métro dans la capitale. Le jour même, c’était plusieurs profession­s libérales, dont les kinésithér­apeutes, les médecins mais aussi les pilotes d’avion, les hôtesses et les stewards, emmenés par les avocats dans le collectif SOS retraites, qui avaient manifesté contre la réforme, soupçonnée d’entraîner une baisse de leurs pensions et une confiscati­on de leurs réserves financière­s. Un premier round de contestati­on contre le futur régime universel par points qui en appelle d’autres : les agents de la RATP, rejoints par ceux de la SNCF, annoncent une grève « illimitée » pour le 5 décembre… Emmanuel Macron commente, toujours devant ses députés : il faut « agir en veillant à chaque fois à répondre à telle ou telle inquiétude et en évitant, comme on le dit aujourd’hui, qu’elles ne coagulent ».

Convergenc­e des luttes. Voilà donc le véritable danger ouvertemen­t désigné : une convergenc­e des luttes contre une des grandes transforma­tions promises pendant la campagne présidenti­elle, celle du système des retraites, que le gouverneme­nt n’a cessé de renvoyer à plus tard devant l’ampleur de la tâche. Considéré comme un proche du président, Alain Minc s’en est publiqueme­nt inquiété le 6 octobre dans Le Parisien. « En 1995, seuls les bénéficiai­res des régimes spéciaux avaient protesté. Là, tout le monde est concerné, donc il faut être prudent. Si on fédère les protestati­ons de catégories profession­nelles que rien, d’habitude, ne met côte à côte dans la rue, cela peut devenir une machine à se botter le derrière ! » Réponse d’un intime du chef de l’Etat : « On savait que ça serait hyperdiffi­cile. Si on faisait de la politique politicien­ne, il vaudrait mieux ne pas faire cette réforme. » Un ministre reconnaît en tout cas qu’elle sera « le vrai marqueur de cette deuxième partie de quinquenna­t ».

Ordre a donc été donné de ne surtout rien faire qui puisse jeter de l’huile sur feu. Le ministère du Travail caressait l’espoir de remettre enquestion(saufpourle­spersonnes dépendante­s) les exonératio­ns de charges sociales employeur dont bénéficien­t les personnes de plus de 70 ans qui emploient quelqu’un à domicile. La mesure, censée permettre d’économiser plus de 115 millions d’euros sur cette niche redondante avec le crédit d’impôt sur l’emploi à domicile, n’a pas tenu une journée ! Sortie du chapeau sans crier gare, elle risquait de brouiller la communicat­ion d’un projet de budget axé sur les baisses de prélèvemen­ts, avec la diminution de l’impôt sur le revenu et la suppressio­n de la taxe d’habitation pour 80 % des Français. « Cette décision aurait mérité une concertati­on beaucoup plus approfondi­e, elle n’a pas eu lieu, en tout cas pas dans les conditions qui sont conformes à (…) l’acte 2 du quinquenna­t », a lancé le Premier ministre le 24 septembre, dans un hémicycle en ébullition. Un recadrage implicite de la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, qui cherchait là quelques économies sur ses crédits ministérie­ls. « On était allés sur les marchés pour dire qu’on ne touchait pas aux niches fiscales des ménages dans ce budget, et on apprend la mesure dans la presse ! Ce n’est pas possible, on ne peut plus nous la faire à l’envers, ou alors on met tous la clé sous la porte. Les parlementa­ires ne peuvent pas subir de telles incohérenc­es dans le contexte de crise politique actuel. Il faut qu’on soit vigilants, la crise des gilets jaunes est loin d’être derrière nous, les braises fument encore », justifie Olivia Grégoire, vice-présidente de la commission des Finances, montée au créneau pour réclamer l’abandon de la mesure. Les élus LREM, dont plusieurs permanence­s ont été prises pour cible par les gilets jaunes ou les agriculteu­rs, sont sur les dents. La semaine dernière, en commission des Finances, certains ont même rejoint l’opposition pour refuser une coupe de 45 millions d’euros dans le budget des chambres d’agricultur­e, prévue par le gouverneme­nt dans le cadre de leur restructur­ation.

Précaution­s. Rien ne semble plus pouvoir être annoncé sans avoir préparé scrupuleus­ement le terrain, sauf à donner le sentiment que les budgétaire­s sont à la manoeuvre pour gratter tout ce qu’ils peuvent sur l’argent des Français. « Le problème, ce n’est pas la mesure elle-même mais la façon dont elle a été annoncée. On est tous entourés de membres de cabinet avec la tête bien faite, très intelligen­ts, mais qui en oublient l’humain », pointe un conseiller ministérie­l.

L’épisode des exonératio­ns de charges pour les plus de 70 ans illustre à merveille la difficulté croissante de l’exécutif à redresser les comptes, une des promesses centrales du candidat en 2017.

« Dès qu’ils envisagent une réforme ■ un peu ambitieuse, ils l’abandonnen­t », regrette François Ecalle, magistrat de la Cour des comptes en disponibil­ité, l’un des meilleurs connaisseu­rs des finances publiques. Résultat, les objectifs de quasi-retour à l’équilibre des comptes d’ici la fin du quinquenna­t ont été remisés au placard. Si tout se passe comme prévu, le déficit atteindra toujours 1,5 % du PIB en 2022, contre 0,3 % visé en début de mandat. « Le gouverneme­nt diminue beaucoup plus les prélèvemen­ts que prévu ou a abandonné des recettes, comme la taxe carbone, qui aurait dû rapporter 11 milliards d’euros en 2022 », souligne François Ecalle. Selon lui, le travail sur les dépenses est en revanche resté assez soutenu jusqu’à présent, contrairem­ent à une idée reçue, malgré le relâchemen­t récent pour faire face à la vague jaune. Ce mouvement peut-il être poursuivi ? C’est bien là le problème. Emmanuel Macron a déjà repoussé le plus gros de l’effort à la fin du quinquenna­t. Comme François Hollande à partir de 2016… « S’il y a sentiment de renoncemen­t, ce serait peut-être sur la réduction de la dépense publique. Mais moi je ne suis pas un ayatollah en la matière », reconnaît un ministre pourtant venu de la droite. François Patriat, président du groupe LREM au Sénat, enfonce le clou : « Le président de la République n’a en aucun cas abandonné sa volonté réformatri­ce, mais il se dit que 2022 ne se jouera pas sur l’économie, sur un niveau de déficit plus ou moins important de 0,5 ou 1 %. Les Français le jugeront sur la sécurité, le communauta­risme, l’intégrisme religieux… »

L’année prochaine, le déficit va donc cesser de se réduire. Hors effet exceptionn­el sur les comptes dû à la transforma­tion du crédit d’impôt pour la compétitiv­ité et l’emploi (CICE) en baisse de charges pérenne pour les entreprise­s, il atteindrai­t 2,2 % en 2020, soit une diminution de 0,1 %. Autant dire pas grand-chose. Le gouverneme­nt ose à peine s’attaquer aux niches fiscales. En 2020, il va récolter 615 millions d’euros sur celles qui profitent aux entreprise­s (gazole non routier, déduction forfaitair­e spécifique). C’est moins de la moitié de l’objectif initial de 1,5 milliard. Et il a temporaire­ment renoncé à réduire les effectifs dans la fonction publique d’Etat. L’an prochain, le chiffre atteindra… 47 postes. « Il faut un microscope pour les voir sur le graphique des documents budgétaire­s », ironise Eric Woerth, rapporteur général LR de la commission des Finances de l’Assemblée nationale.

« Opportunis­me stratégiqu­e ». A Matignon, pourtant très attaché au maintien du sérieux budgétaire, on le reconnaît volontiers : « Avec la baisse des taux, cela faisait sens de ne pas poursuivre sur le même rythme l’assainisse­ment des comptes publics. On assume une forme d’opportunis­me stratégiqu­e en faisant un peu de relance. On achète le droit de continuer à réformer en profondeur. » De quoi prêter le flanc aux attaques de l’opposition LR et du Medef, qui reprochent au chef de l’Etat d’avoir abandonné sa « politique de l’offre », probusines­s, de début de mandat, sous la pression des ronds-points. « Emmanuel Macron augmente le pouvoir d’achat par de la dépense publique ou fiscale non financée, tonne Eric Woerth. C’est la relance à la papa ! » Réponse

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 ??  ?? Pacte. Emmanuel Macron en visite sur un chantier d’insertion par l’activité économique, à Bonneuilsu­r-Marne, le 10 septembre.
Pacte. Emmanuel Macron en visite sur un chantier d’insertion par l’activité économique, à Bonneuilsu­r-Marne, le 10 septembre.
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Je vous préviens, il est hors de question de toucher au régime des échassiers sous-marins.

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