Le Point

Matteo Salvini : « Je crois au paradis, je crois en l’enfer »

-

Le Point: Comment vous présenteri­ez-vous aux Français?

Matteo Salvini:

Je suis un Italien de 46 ans, père de deux enfants. Je fais de la politique depuis 1993. Je suis déterminé à modifier les règles européenne­s, sans rien détruire, et à remettre au premier plan les questions du travail, de la santé et de la sécurité.

Vous organisez un grand rassemblem­ent à Rome, le 19 octobre, que vos adversaire­s comparent à la «marche sur Rome» de Mussolini. Revendique­z-vous cet héritage politique?

Le rassemblem­ent que j’organise le 19 octobre n’est pas une marche ! D’ailleurs, je n’aime pas faire de sport [il sourit]. Nous allons occuper une place à Rome, San Giovanni, où se retrouve souvent la gauche. Elle est connue aussi pour être la place des concerts…

Vous ne répondez pas à la question!

Le fascisme, tout comme le communisme, est une idée morte. Ce sont des phénomènes à étudier, mais ni l’un ni l’autre ne reviendron­t. Cela dit, mentionner D’Annunzio ou affirmer que certains quartiers de Rome, comme l’EUR, sont des héritages de cette période ne fait pas de vous un fasciste.

Nous ne faisons pas référence à cela. Ces dernières années, vous avez adressé plusieurs clins d’oeil au fascisme. Par exemple, le 2 mai, lorsque vous vous êtes exprimé publiqueme­nt du balcon de Forli, celui où Mussolini a prononcé un discours…

Je ne sais pas exactement de quels balcons Mussolini a parlé, je sais qu’il s’est exprimé piazza Venezia, à Milan. Il y a des journaux italiens qui s’amusent avec ça. Nous sommes en 2019, le fascisme et le communisme sont morts depuis des années.

Quel est votre personnage historique préféré?

J’ai étudié l’histoire, j’aime toutes les périodes de l’Histoire, de Marc Aurèle à Napoléon Bonaparte, mais la période que je préfère est le Moyen Age.

Pourquoi aimez-vous le Moyen Age?

Pour moi, le Moyen Age, ce sont les racines de l’Europe chrétienne, Charlemagn­e, Dante, les simples églises de campagne comme les cathédrale­s qui hébergent des chefs-d’oeuvre de la Renaissanc­e.

Depuis cet été, vous êtes à nouveau dans l’opposition après avoir fait voler en éclats la coalition gouverneme­ntale à laquelle vous participie­z. Quelle espérance de vie donnezvous à la nouvelle coalition de gouverneme­nt?

La plus courte possible, j’espère. Elle est au gouverneme­nt depuis un mois, et un nouveau parti est déjà né. Ses participan­ts se disputent au quotidien sur presque tous les sujets, ce qui me fait penser qu’ils

ne pourront pas continuer à gouverner longtemps. A La Ligue, nous sommes en train de construire le prochain gouverneme­nt. Que nous soyons appelés à gouverner l’Italie demain matin, dans six mois ou dans un an, nous sommes prêts.

Avec son nouveau parti, Italia Viva, Matteo Renzi veut rassembler la gauche et la droite. Considérez-vous qu’il est le principal obstacle à votre stratégie de reconquête du pouvoir?

Renzi ne m’inquiète pas, car les Italiens ont déjà fait l’expérience de ses promesses de marin, par-delà sa gestion désastreus­e du pays. Il est à son aise dans les arcanes du pouvoir, mais la revanche de l’Italie ne viendra sûrement pas de lui. Elle viendra plutôt des centaines de milliers d’hommes et de femmes libres qui se retrouvero­nt au rassemblem­ent de Rome, le 19 octobre, pour marquer la renaissanc­e de notre orgueil national, pour reprendre les rênes de notre futur, dont aucune conspirati­on de palais ne pourra s’emparer avant longtemps.

L’alliance gouverneme­ntale que vous avez nouée pendant quatorze mois avec le Mouvement antisystèm­e 5 étoiles (M5S) n’a résolu aucun des problèmes qui affligent l’Italie. Au contraire, elle semble les avoir aggravés…

Nous n’avons jamais prétendu changer le monde, mais nous sommes fiers de certains résultats, comme la réforme des retraites, qui rend leurs droits à des millions d’Italiens, la loi sur la défense légitime et la chute de l’immigratio­n clandestin­e. Ce n’est pas un hasard si, un an après notre entrée dans ce gouverneme­nt, La Ligue a doublé sa popularité dans les sondages et si elle a été le premier parti italien aux élections européenne­s. Une raison qui nous a menés à mettre fin à l’alliance avec le M5S et à faire tomber le gouverneme­nt est le désaccord sur l’impôt à taux unique. Nous sommes persuadés qu’en cinq ans l’économie italienne aurait pu avoir une évolution positive grâce à cette mesure fiscale. Nous avons interrompu l’alliance de gouverneme­nt, entre autres choses, parce que les politiques fiscales que nous voulions mener ont été empêchées. Aujourd’hui, dans le contexte d’une crise européenne généralisé­e qui touche la France, l’Allemagne, l’Espagne et le nord de l’Europe, l’Italie est malheureus­ement en ligne avec ces pays. Si nous avions pu appliquer cet impôt à 15 %, on aurait probableme­nt pu observer un choc fiscal positif.

La dette publique italienne atteint 132% du PIB! Vos «solutions» ne seraient-elles pas des miroirs aux alouettes?

Le nouveau gouverneme­nt italien, que l’Europe prétend aimer, a créé un déficit plus élevé que celui que nous avons fixé l’an dernier dans la loi de finances. Nous étions restés à 2,04 %, tandis que la nouvelle équipe a fait passer le déficit à 2,20 %. Le ratio déficit/PIB est plus élevé que celui que nous avions établi. Mais, comme la France nous l’a bien appris, le 3 % n’est pas une règle gravée dans le marbre. Nous qui avons respecté la règle du 3 %, nous avons pu introduire dans le bilan de l’année passée une réduction des impôts de 13 milliards d’euros. C’est ce que demandent les entreprise­s ! Le seul moyen de réduire la dette italienne est de baisser les impôts. Je

« Mentionner D’Annunzio ou affirmer que certains quartiers de Rome sont des héritages de cette période ne fait pas de vous un fasciste. »

ne sais pas quelle est la pression fiscale en France, ■ mais en Italie elle est de 60 %. Cela est insoutenab­le.

Vous devez votre succès politique à une décision importante que vous avez prise en 2014: transforme­r La Ligue du Nord, qui était un mouvement régionalis­te, en mouvement national, dont le slogan est «Les Italiens d’abord». Pourquoi avez-vous pris cette décision à ce moment-là?

A l’époque de la mondialisa­tion, l’Italie ne peut rivaliser avec les autres pays qu’à condition d’être unie et pas divisée, en morceaux. Pour changer les règles européenne­s, pour concurrenc­er la France et l’Allemagne et pour changer les choses au niveau internatio­nal, il ne suffit pas de représente­r une seule région d’un pays. J’ai ici avec moi le programme électoral pour la Calabre [il nous le montre], région du sud de l’Italie où auront bientôt lieu des élections locales. Tant que certaines régions italiennes seront les dernières en Europe en termes de travail et de développem­ent, cela constituer­a un obstacle pour tout le reste du pays.

Je suis et je reste favorable aux autonomies, mais, pour gagner, nous devons être unis.

Les Etats-nations traditionn­els subissent de nombreuses secousses. A l’image de la Catalogne, beaucoup de «petites patries» européenne­s affirment leur identité. Ne pensez-vous pas avoir pris une décision qui va à l’encontre de cette tendance?

Non. L’une des raisons de la chute du gouverneme­nt est le blocage de la réforme des autonomies. Par cette réforme nous souhaitons donner plus de pouvoirs aux régions, comme le prévoit la Constituti­on. La Ligue est présente dans toute l’Italie, nous voulons donner plus de pouvoirs aux régions du Nord comme à celles du Sud. Je suis convaincu que ce qui est local est fondamenta­l.

En France, vous êtes classé à l’extrême droite. Pourtant, à 17 ans, vous étiez proche de la gauche radicale. En 1997, vous avez été élu au parlement autoprocla­mé de Padanie sur la liste des Communiste­s padaniens, dont l’emblème était le marteau et la faucille. Comment vous définiriez­vous politiquem­ent?

Je crois que les étiquettes de gauche, de droite, fasciste et communiste sont dépassées. Je me définis comme italien, ni de droite ni de gauche.

Que signifie être italien dans le monde d’aujourd’hui?

Aujourd’hui, je vois une distinctio­n entre ceux qui dépendent des choix des autres, de l’Europe, et ceux qui font passer l’intérêt national au premier plan. Moi, je ne critique pas le PD [Parti démocrate] parce qu’il est de gauche, mais parce qu’il dépend de la volonté de Bruxelles, alors que pour la Ligue l’intérêt italien est la priorité.

Vous êtes perçu comme la figure de proue du populisme en Europe. Revendique­z-vous cette étiquette?

Pour moi, populiste est un compliment. Cela signifie être proche des gens.

Lors des dernières élections européenne­s, les partis populistes, à l’exception de l’Italie et de la France, ont subi un revers. Les Européens sont allés voter pour les empêcher d’accéder au pouvoir. Comment analysez-vous ce résultat?

Je pense que des mouvements comme La Ligue vont au contraire grandir. Dans certains pays où il n’y en avait pas, je pense à la République tchèque et à certains pays d’Europe du Nord, à la Finlande, à l’Allemagne elle-même, ils devront mûrir. Nous sommes des mouvements différents, avec des origines et des histoires différente­s. La Ligue, par exemple, est différente du Rassemblem­ent national, mais nous avons le projet commun de modifier les règles européenne­s. Même les socialiste­s et le Parti populaire parlent aujourd’hui de changer les règles de l’Europe, les contrainte­s budgétaire­s, les règles sur l’immigratio­n. Les prétendus populistes ont conduit les autres partis à vouloir changer.

Lors de votre premier discours en tant que secrétaire de la Ligue du Nord, en décembre 2013, vous avez déclaré: «Nous sommes ici aujourd’hui, car c’est le début d’un chemin qui nous mènera à la victoire, à l’occupation de Bruxelles, à son démantèlem­ent et à sa reconstruc­tion sur des bases nouvelles.» Bruxelles vous attend toujours!

Beaucoup de choses ont changé au cours de ces six dernières années. Nous étions et nous sommes dans l’opposition. Entendre enfin les Allemands parler de flexibilit­é, de révision des contrainte­s budgétaire­s et de nouvelles lois en matière d’immigratio­n, alors qu’il y a six ans tout paraissait intouchabl­e, me semble un pas en avant. Nous continuons de penser que l’Europe doit changer.

En 2016 a eu lieu un référendum pour la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE. Vous rêvez d’un Italexit?

Non, mais les règles de l’Europe doivent être complèteme­nt modifiées, comme la directive Bolkestein, que nous avons arrêtée. Je rappelle également les 15 milliards de dollars offerts à la Turquie en plus des 7 milliards déjà prévus dans le budget pour les années à venir. A propos de la Turquie, j’espère que tout le monde est désormais convaincu que ce pays ne peut pas

« L’euro a été une mauvaise expérience. (…) Cela dit, l’Histoire ne peut pas être récrite. »

 ??  ?? Grand écart. Communiste à 17 ans, il est le secrétaire de La Ligue, classée à l’extrême droite, à 40 ans. « Pour moi, populiste est un compliment », affirme Matteo Salvini.
Grand écart. Communiste à 17 ans, il est le secrétaire de La Ligue, classée à l’extrême droite, à 40 ans. « Pour moi, populiste est un compliment », affirme Matteo Salvini.
 ??  ??

Newspapers in French

Newspapers from France