Yves Bré­chet : touche pas à mon nu­cléaire !

L’an­cien haut-com­mis­saire à l’éner­gie ato­mique alerte sur l’ave­nir de ce « fleu­ron » de l’in­dus­trie fran­çaise, au­jourd’hui vic­time de l’idéo­lo­gie comme du dé­clin de l’Etat stra­tège.

Le Point - - SOMMAIRE - PRO­POS RECUEILLIS PAR THO­MAS MAHLER, MICHEL REVOL ET GÉRALDINE WOESSNER

Yves Bré­chet, haut-com­mis­saire à l’éner­gie ato­mique de 2012 à 2018, a long­temps ap­pli­qué le prin­cipe de Jean-Pierre Che­vè­ne­ment : un ser­vi­teur de l’Etat, « ça dé­mis­sionne ou ça ferme sa gueule ». Mais, au­jourd’hui, le po­ly­tech­ni­cien, membre de l’Aca­dé­mie des sciences et pré­sident du con­seil scien­ti­fique de Fra­ma­tome, a re­trou­vé sa li­ber­té de pa­role. Dans un en­tre­tien to­ni­truant – « qui n’en­gage que moi » –, l’in­gé­nieur lance un cri d’alarme sur l’ave­nir du nu­cléaire en France et dé­plore les idées re­çues qui pro­li­fèrent sur cette fi­lière, ali­men­tées par l’idéo­lo­gie comme par l’ab­sence de culture scien­ti­fique dans les mé­dias. Plus gé­né­ra­le­ment, il alerte sur la fin de l’Etat stra­tège, ca­pable d’avoir une vi­sion sur le long terme. La faute, dit-il, à des élites qui ne savent plus ce qu’est l’in­dus­trie et ne se sou­cient plus que de faire des coups de com. Pour­tant, entre le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique et la guerre éco­no­mique, il y a ur­gence… ■

Le Point : Nou­veau dé­pas­se­ment de bud­get de 1,5 mil­liard d’eu­ros pour l’EPR de Fla­man­ville, ar­rêt du projet As­trid… La fi­lière du nu­cléaire est-elle en mau­vaise pos­ture ?

Yves Bré­chet : En France, le nu­cléaire a des dif­fi­cul­tés, c’est­vrai.Mais­con­nais­sez-vou­su­ne­fi­liè­rein­dus­trielle ■

qui n’en au­rait pas quand son prin­ci­pal client, l’Etat, ■ ne sait pas ou n’ose plus dire ce qu’il veut et que l’on s’éver­tue à rendre le nu­cléaire hon­teux ? Dans les mé­dias, on parle ain­si de ma­nière ob­ses­sion­nelle des dé­boires du nu­cléaire, on tresse des lau­riers à ses concur­rents éner­gé­tiques et on ac­cu­mule des contre­vé­ri­tés sur les dé­chets, sans ja­mais se sou­cier de vé­ri­fier ces in­for­ma­tions. Je ne connais pas beau­coup de fi­lières in­dus­trielles qui pour­raient sur­vivre à ça. Il ne s’agit pas de dire que tout va bien. Au­jourd’hui, l’in­dus­trie a du mal à se re­mettre en marche après vingt ans sans avoir eu de grands pro­jets. Ce n’est pas la même chose d’en­tre­te­nir un parc nu­cléaire et d’en construire un nou­veau. Dans les an­nées 1970, l’in­dus­trie nu­cléaire construi­sait cinq cen­trales par an. A l’époque aus­si, les dé­buts étaient com­pli­qués, mais on était alors ca­pable de mo­bi­li­ser des ca­pa­ci­tés in­dus­trielles de haute va­leur pour une mis­sion qui était claire et du­rable.

C’est ce qui ex­plique pour­quoi la Chine construit des EPR alors que nous ac­cu­mu­lons les dif­fi­cul­tés ?

Les deux EPR de Tai­shan, construits en par­te­na­riat avec la France, ont eu des sur­coûts de 50 %, liés à l’aug­men­ta­tion du prix de la main-d’oeuvre chi­noise. Mais les sur­coûts des EPR en Eu­rope, comme à Fla­man­ville, n’ont rien à voir avec ce­la, ils sont dus à une ac­cu­mu­la­tion de bourdes. Dans le pre­mier projet de Fla­man­ville, il y avait par exemple 17 lar­geurs de porte dif­fé­rentes. Vous ima­gi­nez ça chez Ikea ? Quand vous n’avez plus construit de chan­tier de­puis vingt ans, il faut ré­ap­prendre. Ces dé­boires sont la consé­quence de la perte de com­pé­tences in­dus­trielles. Le nu­cléaire n’est que la par­tie émer­gée de l’ice­berg. Nous avons com­plè­te­ment dé­truit notre in­dus­trie de­puis trente ans. Dans les mi­nis­tères, ils ont ain­si ou­blié que fa­bri­quer des choses ce n’est pas juste conce­voir des ap­plis pour votre iP­hone. Mais la si­tua­tion pour le nu­cléaire n’est pas déses­pé­rée, si on en prend conscience ! Et, pour ce­la, il faut une ligne de conduite claire avec des ré­gle­men­ta­tions qui ne changent pas tous les six mois au fil de la construc­tion, ain­si qu’une vi­sion sur plu­sieurs an­nées.

Que pen­sez-vous de la lettre en­voyée au pré­sident d’EDF par le gou­ver­ne­ment, qui évoque la construc­tion de six EPR ?

Si c’est vrai, c’est une lueur d’es­poir – et un cou­rage po­li­tique. On ne peut avoir une in­dus­trie fiable et ren­table que si elle a une pers­pec­tive et qu’on stan­dar­dise les nou­velles cen­trales. Mais j’at­tends de voir les actes suivre les discours, car j’ai l’ha­bi­tude des ma­noeuvres de jé­suite au­tour du nu­cléaire…

Sommes-nous pas­sés d’un pays ca­pable de grands pro­jets in­dus­triels à une vi­sion à court terme ?

Nous as­sis­tons à la lente dé­gra­da­tion de l’Etat stra­tège. La ca­pa­ci­té de l’Etat à me­ner une vi­sion à long terme se dé­lite, alors qu’en même temps il ba­varde de plus en plus. Bien sûr, l’Etat ne peut pas être stra­tège en tout. A titre per­son­nel, ce­la ne me dé­range pas que les avions fassent des vols pri­vés. Mais l’éner­gie, comme la san­té, ce n’est pas n’im­porte quoi. L’éner­gie né­ces­site de se pro­je­ter dans trente ans, car il n’y a pas de re­tour sur in­ves­tis­se­ment immédiat. Nous sommes par exemple dans un pays où 90 % de l’élec­tri­ci­té [nu­cléaire + hy­drau­lique] dé­pend des tur­bines, et on vend ces tur­bines conçues par Al­stom à une en­tre­prise amé­ri­caine, Ge­ne­ral Elec­tric. En ap­pre­nant ce­la, l’in­gé­nieur et ci­toyen que je suis est tom­bé de sa chaise. On a long­temps re­pro­ché à l’Etat fran­çais de s’ap­puyer sur des élites tech­niques [Po­ly­tech­nique] et ad­mi­nis­tra­tives [l’Ena]. Mais son­gez que, de 1947 à 1965, Louis Armand, père de la SNCF et d’Eu­ra­tom, don­nait un cours fa­bu­leux sur les tech­no­lo­gies de l’in­dus­trie fran­çaise à l’Ena. Ces élites avaient au moins conscience des com­pé­tences qui leur man­quaient ! Ro­bert Dau­tray, qui a tra­vaillé sur la bombe H, me confiait que, quand on sor­tait du corps des Mines, c’était un hon­neur d’al­ler d’abord dans les mines. On n’au­rait pas confié des mis­sions de con­seil à ces élites avant qu’elles n’aient fait leurs armes sur des su­jets concrets. Au­jourd’hui, de jeunes gens frais émou­lus donnent des conseils dans des do­maines qu’ils ne connaissen­t pas, es­sen­tiel­le­ment pour rem­plir leur carnet d’adresses. Je le sais, car je suis un pur pro­duit du sys­tème. La gé­né­ra­tion qui a construit le parc nu­cléaire fran­çais a aus­si éla­bo­ré le TGV ou la fi­lière aé­ro­nau­tique. Elle sa­vait qu’il fal­lait re­cons­truire le pays et as­su­rer sa sou­ve­rai­ne­té à la suite des chocs pé­tro­liers, alors que nos élites ac­tuelles n’ont plus qu’à construire leur car­rière.

Au­cun membre du gou­ver­ne­ment ne trouve-t-il grâce à vos yeux ?

Agnès Bu­zyn est l’une des rares mi­nistres com­pé­tentes et cou­ra­geuses. Il faut la mettre sous cloche pour la pré­ser­ver ! Si­non, si vous cher­chez une ré­flexion un peu construite sur l’in­dus­trie chez les po­li­tiques, il faut al­ler voir Jean-Pierre Che­vè­ne­ment. C’est quand même in­quié­tant que, dans un pays comme la France, ce soit un oc­to­gé­naire qui ait la vi­sion la plus claire sur l’éner­gie. Je pré­cise que je ne suis pas po­li­ti­que­ment proche de lui.

Pour­tant, avec le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, il y a ur­gence…

L’ur­gence cli­ma­tique n’au­to­rise pas les ef­fets de manches. Et nous sommes en plus dans une guerre éco­no­mique qui a suc­cé­dé à la guerre froide. Dans cette confi­gu­ra­tion, on a plus que ja­mais be­soin d’un Etat stra­tège. La pro­blé­ma­tique est de dé­car­bo­ner notre éner­gie. Mais, au­jourd’hui, on s’éver­tue à dé­car­bo­ner une élec­tri­ci­té dé­jà dé­car­bo­née ! Rem­pla­cer le nu­cléaire dé­car­bo­né par les éner­gies re­nou­ve­lables ne ré­duit en rien le di­oxyde de car­bone. L’Al­le­magne avait 20 % de nu­cléaire, mais a dé­ci­dé d’en sor­tir, rou­vrant ain­si ses usines

« La ca­pa­ci­té de l’Etat à me­ner une vi­sion à long terme se dé­lite, alors qu’en même temps il ba­varde de plus en plus. »

à char­bon, sans par­ler des mil­liards par an que coûte cette tran­si­tion énergétiqu­e. Vous pen­sez que la France peut se per­mettre d’in­ves­tir 1 200 mil­liards d’eu­ros dans un parc de pro­duc­tion éo­lien avec des tur­bines à gaz pour pal­lier les ab­sences de vent quinze jours par an ? Tout ça sans au­cune di­mi­nu­tion des gaz à ef­fet de serre ? C’est au­tant d’ar­gent qui n’ira pas dans la ré­no­va­tion du bâ­ti­ment et dans l’élec­tri­fi­ca­tion des trans­ports.

Les coûts de l’éo­lien ne sont-ils pas au­jourd’hui moins éle­vés que ceux du nu­cléaire ?

L’EPR coûte cher et né­ces­site des dé­lais. A sup­po­ser qu’il coûte 13 mil­liards – ce qui est bien trop cher –, il faut ce­pen­dant avoir conscience qu’il va du­rer soixante ans. Il pro­dui­ra 600 mil­lions de mé­ga­watt­heures et rap­por­te­ra près de 60 mil­liards d’eu­ros. Non seule­ment nous sommes myopes en ne voyant plus le long terme, mais nous avons aus­si des verres dé­for­mants. Le prix au pied de l’éo­lienne est certes lé­gè­re­ment moins éle­vé que ce­lui du nu­cléaire, mais les éo­liennes ont une du­rée de vie deux ou trois fois plus courte et fonc­tionnent un tiers du temps, ce qui mul­ti­plie le prix par cinq ou six. Et je ne vous parle pas des pro­blèmes de sta­bi­li­té du ré­seau.

Re­gret­tez-vous l’aban­don du projet As­trid, pro­to­type de ré­ac­teur de qua­trième gé­né­ra­tion ?

Le nu­cléaire est une éner­gie qui consomme une ma­tière in­utile, l’ura­nium, et qui, en plus, la consomme mal. Il crée ain­si des dé­chets à longue du­rée de vie dont le plus pro­blé­ma­tique est le plu­to­nium [90 % des dé­chets à vie longue]. L’ura­nium ap­pau­vri laisse 300 000 tonnes de dé­chets qui ne sont pas no­cifs, mais in­utiles. L’idée des ré­ac­teurs à neu­trons ra­pides, dont As­trid de­vait être le dé­mons­tra­teur, c’est de transforme­r le plu­to­nium et l’ura­nium ap­pau­vri en com­bus­tible : on mul­ti­plie par 50 les ré­serves ura­ni­fères et on di­vise par 10 les dé­chets à longue du­rée de vie. C’est la tech­no­lo­gie in­dus­trielle la plus ma­ture pour fer­mer le cycle, c’est-à-dire abou­tir à un re­cy­clage com­plet des ma­tières. Ar­rê­ter As­trid, c’est nous pri­ver de la sou­ve­rai­ne­té en ma­tière de res­sources. Ce n’est pas un ha­sard si de grandes na­tions comme la Chine, mais aus­si Bill Gates, fi­nancent d’im­por­tants tra­vaux de re­cherche sur ces ré­ac­teurs à neu­trons ra­pides. En France, c’est un sum­mum d’hy­po­cri­sie, car on nous dit que les études pa­pier vont conti­nuer et qu’un jour on sau­ra faire, comme par ma­gie. Mais les gens qui prennent ces dé­ci­sions n’ont pas la moindre idée de ce qu’est une in­dus­trie ! Ce n’est pas le même mé­tier que de faire des fu­sions-ac­qui­si­tions dans une banque, si vous voyez ce que je veux dire…

« Rem­pla­cer le nu­cléaire dé­car­bo­né par les éner­gies re­nou­ve­lables ne ré­duit en rien le di­oxyde de car­bone. »

Comment ex­pli­quez-vous les in­com­pré­hen­sions sur le nu­cléaire ? Se­lon un ré­cent son­dage BVA, 69 % des Fran­çais pensent que le nu­cléaire par­ti­cipe à la pro­duc­tion de gaz à ef­fet de serre.

Le nu­cléaire re­jette 200 fois moins de di­oxyde de car­bone que le char­bon, soit 100 fois moins que le gaz et au­tant que l’éo­lien. Même le Giec a rap­pe­lé, dans son rap­port de 2018, qu’on ne fe­ra pas l’éco­no­mie du nu­cléaire. Par ailleurs, on sait par­fai­te­ment dé­man­te­ler des cen­trales en fin de vie : plus de 40 d’entre elles ont été ren­dues « au vert » dans le monde. Si on n’ar­rive pas à ache­ver le dé­man­tè­le­ment de celle de Bren­ni­lis, c’est pour des rai­sons d’obs­truc­tion ju­ri­dique ! On sait aus­si par­fai­te­ment gé­rer les dé­chets nu­cléaires par vi­tri­fi­ca­tion puis en­tre­po­sage géo­lo­gique pro­fond en sous-sol ar­gi­leux. Et pour­tant, on nous sert de la dés­in­for­ma­tion ad nau­seam, se­lon le prin­cipe d’Her­riot qui ex­plique qu’un men­songe qui a long­temps ser­vi de­vient une vé­ri­té. Ce qui est cho­quant, ce ne sont pas tant les contre­vé­ri­tés pro­pa­gées par les as­so­cia­tions an­ti­nu­cléaire et vé­hi­cu­lées par les mé­dias que le fait que l’Etat s’en dés­in­té­resse. Après un tel son­dage, le gou­ver­ne­ment au­rait dû ré­agir pour rap­pe­ler que le nu­cléaire ne contri­bue pas au ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. Mais nos res­pon­sables pré­fèrent ache­ter la paix dans les dî­ners mon­dains plu­tôt que de rem­plir leur de­voir d’in­for­ma­tion. Dans une dé­mo­cra­tie, le vrai poi­son est le men­songe to­lé­ré et, dans le cas du nu­cléaire, c’est presque un men­songe ins­tru­men­ta­li­sé

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.