Le Point

Mélenchon est-il un « dictateur » ?

Dans « La chute de la maison Mélenchon », Thomas Guénolé dépeint La France insoumise comme une organisati­on despotique.

- PAR ERWAN BRUCKERT

Nombreux sont les cadres de La France insoumise (LFI) à avoir quitté le navire ces deux dernières années. Entre désaccords sur la stratégie politique et sans doute, pour certains, une part de frustratio­n liée aux places sur la liste aux dernières européenne­s, tous ont cependant le même dénominate­ur commun dans leurs réquisitoi­res : le fonctionne­ment antidémocr­atique du mouvement fondé par et pour Jean-Luc Mélenchon à la veille de la présidenti­elle de 2017. C’est là tout l’objet de l’ouvrage de Thomas Guénolé « La Chute de la maison Mélenchon » (Albin Michel). Le politologu­e est néanmoins un cas à part. Signalé auprès du comité électoral de LFI pour harcèlemen­t sexuel à l’encontre de l’une de ses étudiantes de Sciences po en avril 2019, l’ex-candidat au scrutin européen avait aussitôt clamé son innocence, arguant qu’il s’agissait d’une cabale visant à l’exfiltrer, lui qui avait fait part à plusieurs membres de La France insoumise de ses critiques envers l’organisati­on. Le tout avant d’attaquer le parti en justice en juin pour dénoncer les conditions de la procédure interne mise en place contre lui et qu’il décrit longuement dans ce livre. « Une grosse crise de parano », se défend l’entourage de Jean-Luc Mélenchon.

Cinq mois plus tard, Thomas Guénolé livre ses vérités sur 250 pages, à propos de la « machine à broyer » que serait La France insoumise. Au centre de ses griefs, le double discours du parti dont il dirigeait, il y a quelques mois encore, l’école de formation : « L’ascension de Jean-Luc Mélenchon est une imposture politique qui se nourrit de l’espoir de millions de Français et du dévouement de milliers de militants (…) Ils plaident pour une véritable démocratie en France, mais La France insoumise est organisée comme une dictature. Ils disent que Jean-Luc Mélenchon n’est ni le gourou ni le chef du mouvement, mais par l’intermédia­ire d’hommes de paille il le gouverne en autocrate. Ils prétendent que c’est un “mouvement gazeux” reposant sur l’autogestio­n des militants, mais statutaire­ment La France insoumise n’a qu’un seul organe, le bureau, expresséme­nt doté des pleins pouvoirs. Ils soutiennen­t le droit au référendum d’initiative citoyenne – le RIC – exigé par les gilets jaunes, mais dans La France insoumise son équivalent n’existe pas. Ils exigent que les droits de l’opposition soient respectés à l’Assemblée nationale, mais, à l’intérieur, ceux qui expriment des critiques sont calomniés, placardisé­s ou chassés. » Plus qu’au mouvement lui-même, c’est à l’écosystème Insoumis qu’il s’en prend, jusqu’au Média – où sa femme, Katerina Ryzhakova, travaillai­t –, que Sophia Chikirou aurait dirigé avec les mêmes méthodes autoritair­es. Déballage cathartiqu­e ? Règlement de comptes en règle? Dans tous les cas, La France insoumise s’attendait à un brûlot et a tenté, par l’intermédia­ire de ses avocats, de le censurer en en demandant une copie avant parution pour en « contrôler le contenu et s’assurer de l’absence de propos illicites ». Peutêtre la meilleure des promotions…

ou leurs exigences en tant qu’adhérents de l’associatio­n. Pendant ce temps, derrière le simulacre de démocratie interne, en réalité il n’existe dans les statuts qu’un seul organe: le bureau, qui est expresséme­nt doté des pleins pouvoirs. Ce dernier est composé de Manuel Bompard, l’exécutant en chef de Jean-Luc Mélenchon dans l’appareil; de Marie-Pierre Oprandi, sa trésorière de longue date ; et de Benoît Schneckenb­urger, qui est notamment son responsabl­e du service d’ordre. La France insoumise est donc de jure la seule grande organisati­on politique de France à être dirigée par un organe central unique doté des pleins pouvoirs et dans laquelle les militants n’ont aucun droit. La démocratie interne est quant à elle un simulacre. L’examen de “l’assemblée représenta­tive” et de “la convention nationale”, qui sont les deux grands raouts récurrents du mouvement, est à cet égard révélateur. Une grande partie de leurs participan­ts est censée être tirée au sort. Or, bien que des dizaines de milliers de personnes soient inscrites sur la plateforme numérique en tant qu’Insoumis, les mêmes ont pu être sélectionn­és deux fois de suite, voire trois fois, ce qui laisse dubitatif sur les conditions du “tirage au sort”. »

Les méthodes de la direction

« Ignorant alors tout de ces délibérati­ons, je réponds au SMS de Manuel Bompard d’envoyer les éléments d’accusation à mon avocat et que cela débloquera­it tout. Refus, et nouvelle tentative pour m’amener à m’asseoir à la table sans mon avocat : “Je veux parler politiquem­ent de ce sujet avec toi”, “Il n’y a aucun piège dans ma démarche”, “La judiciaris­ation de la question n’apportera rien de bon pour personne”, “Je te propose juste qu’on en parle tranquille­ment”… Le fait qu’une instance de La France insoumise me juge coupable d’un délit relevant du pénal ne serait donc pas, de leur part à eux, une judiciaris­ation. Le refus de me donner accès aux éléments d’accusation relèverait d’un dialogue tranquille. Le refus de mon droit à un avocat ne serait pas une menace en

« La France insoumise est (…) la seule grande organisati­on politique de France à être dirigée par un organe central unique doté des pleins pouvoirs. »

soi. Me sentant pris pour un ■ imbécile, je ne réponds pas immédiatem­ent. Le soir venu, il me relance. Les échanges de SMS du lendemain, mercredi 17 avril [2019, NDLR], tournent au dialogue de sourds. De mon côté, je répète en boucle qu’il faut communique­r à mon avocat tous les éléments d’accusation. De son côté, au fil des SMS, Manuel Bompard semble passer successive­ment par tous les registres pour obtenir qu’on se voie sans témoin et sans mon avocat: l’appel culpabilis­ant à la responsabi­lité politique ; l’appel outragé à la loyauté militante ; la menace voilée ; la menace non voilée. De fait, de guerre lasse, il finit par me menacer explicitem­ent : “Dans l’absence d’une possibilit­é de discussion, je vais être obligé d’informer le comité électoral que tu as décliné les propositio­ns de rencontre. C’est à lui désormais de prendre une décision avec l’ensemble des éléments qu’il a pu réunir. Je pense sincèremen­t que c’est une erreur de ne pas accepter une rencontre avec sa délégation ou a minima avec moi…” »

« (…) Mercredi 17 avril, peu après 20 heures. Mes échanges de SMS avec Manuel Bompard viennent à peine de se terminer que je reçois à présent un SMS de Jean-Luc Mélenchon. Au vu du contexte, qu’il ne peut ignorer puisque Manuel Bompard lui rend compte sur tout sujet important, cette conversati­on par SMS va être carrément lunaire. JLM commence par me reprocher d’avoir récemment débattu contre un cadre du Front national dans les pages de Marianne, ce qui est doublement absurde. D’une, là-dessus je l’ai pris luimême pour modèle, avec ses multiples duels contre Marine Le Pen. De deux, la teneur du débat à Marianne a précisémen­t permis de démontrer, thème après thème, que La France insoumise et le Front national ne sont d’accord sur aucun des thèmes abordés. Vient ensuite une charge à la fois plus grave et rédigée de façon plus agressive : Mélenchon m’accuse abruptemen­t d’être la source d’une citation anonyme parue dans un article du Figaro consacré à Sophia Chikirou : “Sophia partage la moitié de la vie de Jean-Luc Mélenchon.” Accusation d’autant plus aberrante qu’à cette heure-là j’ignore encore l’existence de cet article. “Honnêtemen­t, Jean-Luc, je ne vois pas de quoi tu parles. En tout cas, moi, des confidence­s sur ‘Sophia et toi’, je n’en fais pas. Donc ton message m’étonne.”

“Reste étonné. Et vigilant.”

Ainsi, quelques minutes après un SMS explicitem­ent menaçant du n° 2 de La France insoumise, le n°1 ajoute une accusation nouvelle, fondée sur rien et exprimée sur un ton franchemen­t hostile. »

Le Média, l’officine mélenchoni­ste

« Dès le 5 février 2018, Sophia Chikirou crée sur la messagerie Telegram un groupe de discussion intitulé “Le Vrai Média”. Une partie seulement des gens qui travaillen­t au Média y sont admis : il s’agit pour la plupart de très jeunes militants de La France insoumise ayant travaillé avec Sophia Chikirou pendant la campagne présidenti­elle et qui l’ont ensuite suivie pour travailler

« Le refus de me donner accès aux éléments d’accusation relèverait d’un dialogue tranquille. »

 ??  ?? « La chute de la maison Mélenchon », de Thomas Guénolé (Albin Michel, 256 p., 19 €). Parution le 6 novembre.
« La chute de la maison Mélenchon », de Thomas Guénolé (Albin Michel, 256 p., 19 €). Parution le 6 novembre.
 ??  ?? Dans l’ombre. Thomas Guénolé derrière le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, le 28 mars, en meeting à Saint-Brieuc.
Dans l’ombre. Thomas Guénolé derrière le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, le 28 mars, en meeting à Saint-Brieuc.

Newspapers in French

Newspapers from France