Ex­po­si­tion : Sa­muel Bourne, l’In­dia­na Jones de la pho­to­gra­phie

L’aven­tu­rier Sa­muel Bourne a pho­to­gra­phié l’Inde au temps de la reine Vic­to­ria. Le mu­sée Gui­met, à Pa­ris, rend hom­mage à ce pion­nier. Et à d’autres.

Le Point - - SOMMAIRE24­71 - PAR BRI­GITTE HERNANDEZ

En 1839, la France an­nonce l’in­ven­tion de la pho­to­gra­phie. La presse du monde en­tier re­laie cette nou­velle ré­vo­lu­tion­naire qui trouve grand écho aux Indes bri­tan­niques, fleu­ron de l’Em­pire de la reine Vic­to­ria. Quelques pion­niers s’y aven­turent. Des mi­li­taires, des hommes d’af­faires, des ro­man­tiques… L’un d’eux, l’An­glais Sa­muel Bourne, a dé­lais­sé son mé­tier de ban­quier pour s’ins­tal­ler en Inde. Il est plus qu’un ama­teur éclai­ré : ses pho­to­gra­phies ont été re­mar­quées à l’Ex­po­si­tion uni­ver­selle de Londres l’an­née pré­cé­dente. Le voi­là convain­cu qu’il a une car­rière de pho­to­graphe à ac­com­plir – et pour­quoi pas en Inde, dont on dit que les pay­sages sont stu­pé­fiants de beau­té. Ce se­ra sa quête, non pas à des fins scien­ti­fiques et do­cu­men­taires, mais ar­tis­tiques. Bourne ap­par­tient à cette jeune gé­né­ra­tion qui ad­mire le re­nou­veau du pay­sage en pein­ture, mou­ve­ment im­por­tant en Amé­rique du Nord, avec l’école de la Hud­son Ri­ver, en Eu­rope avec Co­rot ou Millet. « Ces pho­to­graphes pos­sèdent une culture vi­suelle en pein­ture et des­sin, ex­plique

Jé­rôme Ghes­quière, conser­va­teur du dé­par­te­ment pho­to­gra­phique à Gui­met. Quant aux mi­li­taires pho­to­graphes, comme le ser­gent Lin­naeus, for­més à la to­po­gra­phie, ils sa­vaient maî­tri­ser le pre­mier plan et l’ar­rière-plan… »

Re­ve­nons à notre hé­ros. Sa­muel Bourne ar­rive en Inde en 1863, il a 30 ans et est pressé de dé­cou­vrir les tré­sors du Ca­che­mire, de l’Hi­ma­laya, des rives de l’In­dus. A Shim­la, vil­lé­gia­ture chic et an­glaise au pied de l’Hi­ma­laya, il ouvre un stu­dio de pho­to avec son pre­mier as­so­cié, William Ho­ward, puis avec Charles She­pherd. Leur stu­dio fer­me­ra en… 2016. Mais c’était une chose de pho­to­gra­phier une place de mar­ché dans son An­gle­terre na­tale, c’en est une autre de réa­li­ser des prises de vue de mon­tagnes, de pa­lais, de temples en su­bis­sant les ou­ra­gans, la pous­sière, la cha­leur, le froid, les risques de chute, de perte… tout en par­ti­ci­pant à quelques chasses au léo­pard quand un ra­ja l’in­vite. A chaque ex­pé­di­tion – qui peut du­rer six mois –, Bourne em­barque avec lui une ca­ra­vane de 50 à 80 por­teurs, des ani­maux et… marche,

marche sur des cen­taines de ki­lo­mètres, sillon­nant les che­mins du nord de l’Inde. Si le sol le per­met, il voyage en ghar­ry, une li­tière sur quatre roues.

La pho­to­gra­phie prend de la hau­teur. Dès qu’il ar­rive sur un site, il fait des re­pé­rages et ins­talle son ma­té­riel : un ap­pa­reil à chambre pho­to­gra­phique qu’il pose sur un tré­pied et une tente où il dé­ve­loppe les cli­chés, vite en­voyés à son as­so­cié à Shim­la pour que ce­lui-ci ef­fec­tue les ti­rages. Ses né­ga­tifs se comptent par cen­taines. La tech­nique que pri­vi­lé­gie Bourne, le col­lo­dion hu­mide, un mé­lange uti­li­sé pour les né­ga­tifs sur plaque de verre, a été mise au point par le grand Gus­tave Le Gray et de­mande une grande mi­nu­tie. Les plaques doivent être hu­mides pour être mises à la lu­mière, si­non elles perdent leur pho­to­sen­si­bi­li­té et il faut tout re­com­men­cer. L’eau dans la­quelle Bourne les trempe pour le dé­ve­lop­pe­ment doit être dis­til­lée, il en pré­voit d’im­por­tantes pro­vi­sions… qu’il per­dra. L’eau pure des ri­vières le sau­ve­ra. Mais « la mo­nu­men­ta­li­té des pay­sages était dif­fi­ci­le­ment trans­po­sable sur la plaque de verre de grande taille [23 x 28 cm], ajoute Jé­rôme Ghes­quière. Les ob­jec­tifs à courte fo­cale de cette époque ne par­viennent pas à di­ri­ger les rayons du so­leil sur la pe­tite sur­face ».

Alors ce pion­nier pri­vi­lé­gie les ar­rière-plans, les contre-plon­gées dès qu’il le peut. Il sai­sit la passe de Ma­ni­rung, sise à 5 600 mètres. Ja­mais une pho­to n’avait été prise à cette al­ti­tude. A la fron­tière du Ti­bet, il réa­lise son cli­ché le plus cé­lèbre: la tra­ver­sée de la ri­vière Beas sur des peaux de buffle ser­vant de bouées. Lors­qu’il ren­tre­ra en An­gle­terre, ce­lui qui est consi­dé­ré comme le plus im­por­tant pho­to­graphe bri­tan­nique au­ra réa­li­sé en sept ans 2200 pho­to­gra­phies. Ses oeuvres ont sou­vent été re­grou­pées dans des al­bums par des fa­milles dé­si­reuses de se fa­bri­quer des sou­ve­nirs de leur vie en Inde. Ce­lui ex­po­sé au mu­sée Gui­met a été of­fert par la reine Vic­to­ria à Hen­ri Nan­quette, di­rec­teur d’une école fo­res­tière de Nan­cy, avec une dé­di­cace en lettres d’or…

« L’Inde au mi­roir des pho­to­graphes ». Mu­sée Gui­met, Pa­ris, jus­qu’au 17 fé­vrier 2020, www.gui­met.fr.

Exo­tisme. Des char­meurs de ser­pents pris sous l’ob­jec­tif de l’agence She­pherd & Ro­bert­son (1862-1864).

Route des Indes. Vue d’Udai­pur (Ra­jas­than). Le pa­lais de Jag Man­dir sur le lac Pi­cho­la, par le stu­dio Bourne & She­pherd (1873).

Ar­tiste. Por­trait de Sa­muel Bourne, en 1864.

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