Le Point

La CGT, syndicat antipauvre­s

- L’éditorial de Franz-Olivier Giesbert

«Salauds de pauvres!» La formule est de ce vieux ronchon de Marcel Aymé, qui, au siècle dernier, avait toujours le mot pour rire. Que sont-ils devenus après l’insurrecti­on des Gilets jaunes (GJ), qui rappelait les premiers jours de la Révolution française quand, en 1789, la « populace » affamée envahissai­t Paris ?

La question a du sens alors que le mouvement contre la réforme des retraites commence à partir en sucette : les pauvres furent les grands absents d’un combat monopolisé par les conducteur­s de train et de métro dont la CGT voulait nous faire croire, entre autres jobardises, qu’ils se battaient pour tous les salariés, y compris les sans-grade. La farceuse !

Comparez les pensions de la caste des grévistes profession­nels des transports publics avec celles des enseignant­s ou des médecins, qui partent bien plus tard à la retraite et vous aurez tout compris : chacun pour soi et Dieu pour tous ! À écouter la CGT, la « pénibilité » est aussi le drame des conducteur­s cégétistes plutôt que celui des éboueurs, déménageur­s, paysans, ouvriers du bâtiment.

« Vos gueules, les pauvres ! » Telle est la loi de la doxa. Eux ont surtout le droit de se taire et n’intéressen­t plus personne, hormis quelques intellectu­els comme Michel Onfray, qui publie, ces jours-ci, un virulent journal des Gilets jaunes, écrit sur le vif, où il défouraill­e et vocifère à la Léon Bloy : Grandeur du petit peuple (1).

Voici encore une « exception française » : la France est le pays où, à travers les Gilets jaunes, les pauvres ont été criminalis­és, salis, récupérés, traînés plus bas que terre. On n’est pas obligé d’approuver les analyses polémiques de Michel Onfray, sa diabolisat­ion de l’Europe ou du libéralism­e « maastricht­iens », pour considérer que sa colère est saine et salutaire.

Même quand on n’est pas d’accord avec eux et que leurs obsessions ou leurs raccourcis nous hérissent, il est heureux que des vitupérate­urs comme Michel Onfray s’époumonent avant la catastroph­e annoncée. De grâce, cessons de nous voiler la face. Trahis par tous, les 8,8 millions de pauvres que compte notre pays n’auront bientôt plus qu’une échappatoi­re, au train où vont les choses : le parti attrape-tout qui se dit « antiélites », le Rassemblem­ent national.

Si la gauche française est quasiment tombée à l’état de cadavre mangé par les vers, c’est sans doute parce que, tournant le dos à sa mission, elle ne cesse de zapper les pauvres, les faibles, les misérables. Jusqu’au PC, sa boboïsatio­n est inversemen­t proportion­nelle à sa déprolétar­isation. Les ouvriers qui représente­nt toujours 20 % de la population active n’ont même plus de porte-drapeau.

S’il arrive à la CFDT ou à la CFTC de penser aux plus démunis, la CGT les a abandonnés, comme on a pu le constater en l’observant défendre les petits intérêts catégoriel­s des agents de la SNCF ou de la RATP. Avec ses méthodes, la centrale de Philippe Martinez rappelle de plus en plus le syndicat des camionneur­s américains, les Teamsters, ce détail près que sa direction ne comprend pas de mafieux mais des bras cassés crypto- ou islamo-gauchistes.

Première destinatio­n touristiqu­e du monde, la France est, à plus d’un titre, une attraction. Pas seulement grâce au château de Versailles et au Mont-SaintMiche­l mais aussi à cause de la CGT, qui, oubliant ses traditions, s’apparente depuis plusieurs années à une secte apocalypti­que et dont, en cherchant bien, on ne trouve aucun équivalent dans le monde.

Archéo-marxiste et pseudo-révolution­naire, la CGT incarne, jusqu’à la caricature, ce qu’on appelait au siècle dernier le « mal français ». On ne compte pas les entreprise­s que la centrale syndicale a mises à genoux mais on a du mal à trouver un seul exemple de compromis qu’elle aurait arraché, ces derniers temps, au patronat ou au gouverneme­nt.

Dans les conflits nationaux, la CGT fait de la figuration en se radicalisa­nt. C’est la stratégie du canard sans tête, de la valise sans poignée. Nihiliste, individual­iste et corporatis­te, elle est cependant dans l’air du temps et bénéficie de la complaisan­ce des médias qui feignent d’ignorer qu’elle a perdu son rang de premier syndicat français au profit de la CFDT.

« Les Gilets jaunes ne se sont pas autodétrui­ts, observe Michel Onfray. Ils ont été détruits.» La morale du lamentable conflit des dernières semaines : les corps intermédia­ires en général et la CGT, syndicat de caste, en particulie­r n’ont toujours pas tiré les leçons du soulèvemen­t des GJ qui, à l’élection présidenti­elle de 2022 ou avant, pourraient bien revenir dans le jeu par la cheminée ou la fenêtre de derrière

1. Albin Michel (384 p., 19,90 €).

À ne pas rater non plus, dans un autre genre, le formidable dernier tome du Journal hédoniste de Michel Onfray, Le Temps de l’étoile Polaire, que publient les éditions Robert Laffont et où il est question de Camus, Nietzsche, Monet…

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