Le Point

Tête-à-tête avec Clint Eastwood

À 89 ans, le maître se raconte : son nouveau film, Le Cas Richard Jewell, son enfance, le politiquem­ent correct, les réseaux sociaux, ses regrets… Entretien exclusif.

- PROPOS RECUEILLIS PAR FLORENCE COLOMBANI

« Mon enfance était une époque très difficile, mais les gens comptaient les uns sur les autres, ils dépendaien­t de la “bonté des inconnus”, comme disait Tennessee Williams. »

Il est là face à un miroir, en train d’essayer le chapeau de cow-boy que sa fille Alison (qui jouait justement sa fille dans La Mule) vient de lui offrir. « Ça fait longtemps que je n’en ai pas porté ! Ça me va encore ? » demande-t-il, malicieux. À 89 ans, Clint Eastwood a toujours la haute stature, la nonchalanc­e étudiée et l’oeil étincelant du tueur qu’il campait chez Sergio Leone. Dans cette filmograph­ie qui ne ressemble à aucune autre, les westerns-spaghettis et autres inspecteur Harry côtoient ses propres réalisatio­ns, des classiques à la John Ford comme Bird, Impitoyabl­e ou Million Dollar Baby. Après La Mule, un autoportra­it mélancoliq­ue où il exposait sans fard ses manquement­s de père et d’époux, Eastwood réalisateu­r revient avec Le Cas Richard Jewell (sortie le 19 février), inspiré de l’histoire vraie d’un vigile qui, aux Jeux olympiques d’Atlanta, en 1996, repère une bombe et réussit à sauver des vies, avant d’être accusé par les médias, puis par le FBI, d’être un terroriste. Le film est une charge qui témoigne du conservati­sme politique d’Eastwood, mais il porte aussi l’empreinte d’une vraie sensibilit­é, devenue rare à Hollywood.

Le Point: Richard Jewell (Paul Walter Hauser) est un personnage complexe: il est obsédé par l’exercice de l’autorité et capable de dérapages… Mais, au moment décisif, cet homme ordinaire et même bourré de défauts se conduit en héros. Qu’est-ce qui vous a plu chez lui?

Clint Eastwood: Cette histoire, c’est une vraie tragédie américaine. Par avidité, par manque de rigueur, les médias et le FBI ont détruit la vie de cet homme. Il est mort prématurém­ent, à 44 ans, brisé. Tout aurait été différent si on l’avait célébré comme le héros qu’il avait été. C’était un gamin qu’on avait traité de gros toute sa vie, dont on s’était toujours moqué. Il vivait chez sa mère, il n’avait pas fondé de famille… On juge facilement ce genre de type. Le regard de la société est lourd dès qu’on est un peu différent. J’y suis sensible…

Mais vous-même, vous n’avez jamais connu ça! Vous deviez être la star de l’école avant même de faire du cinéma…

Peut-être, mais j’ai connu tellement de gens comme ça, au lycée. On déménageai­t tout le temps, et dans chaque nouvelle classe où je débarquais, il y avait un bouc émissaire. Je me souviens très bien de leur souffrance, et de l’impression de ne pas vraiment pouvoir les aider.

Vous n’avez pas aimé votre enfance?

Je suis né en 1930, j’ai grandi en Californie, pendant la Grande Dépression. Ce qui veut dire que j’ai beaucoup changé d’école. Mes parents n’avaient pas d’argent, personne n’en avait à ce moment-là ! Dans les pires périodes, mon père

changeait de boulot tous les mois ou tous les deux mois. C’était une époque très difficile, mais les gens comptaient les uns sur les autres, ils dépendaien­t de la « bonté des inconnus », comme disait Tennessee Williams. Le tissu social était plus solide. Ça ne veut pas dire que c’était parfait, bien sûr. Moimême, j’étais un gamin assez agité. Je me faisais régulièrem­ent renvoyer, d’ailleurs.

Êtes-vous nostalgiqu­e? De votre jeunesse ou d’une autre Amérique?

Oui, je suis nostalgiqu­e. Je suis affecté par le temps qui passe. Je voudrais ne pas l’être mais… je suis humain, ça m’arrive même quand je ne voudrais pas ! Les gens croient que le fait d’avoir joué l’inspecteur Harry est un rempart contre les émotions. C’est faux ! Quand je me rends dans une ville de Californie que j’ai connue il y a soixante ans, les souvenirs m’assaillent.

Quels souvenirs gardez-vous de vos tournages avec Sergio Leone?

D’abord, la découverte de Rome, où on tournait en studio, et de l’Espagne, pour beaucoup des extérieurs. Pour un gamin de Californie, c’était extraordin­aire de se retrouver en Europe, de découvrir une autre façon de vivre, une culture tellement riche… J’aimais jouer le tireur solitaire. J’avais peu de répliques, mais elles étaient savoureuse­s ! Tout était dans le regard. C’est toujours utile, pour un acteur, de se concentrer sur un seul aspect d’une interpréta­tion. La grande leçon de Sergio était surtout une leçon de cinéma, une leçon de mise en scène. Il savait ce qu’il faisait. Il avait le sens du récit, de la caméra… Comme Don Siegel [réalisateu­r des Proies et de L’Inspecteur Harry, NDLR], mon autre maître.

Quel regard portez-vous sur le monde d’aujourd’hui?

L’Amérique d’aujourd’hui me fait peur. J’ai connu d’autres pays dans ma vie, j’ai travaillé en Espagne, en Italie, en France, j’ai tourné en Afrique. Il n’y a que dans mon pays que quelqu’un débarque dans une école et tire sur tout le monde… Et ça, je vous jure que ça n’arrivait jamais dans ma jeunesse ! Y avait-il plus de noblesse chez les gens, ou est-ce qu’ils ne pouvaient pas se payer de munitions, tout simplement ?

Cette Amérique d’autrefois, peut-être l’idéalisez-vous?

Quand j’étais gamin, la télévision n’existait pas. J’écoutais religieuse­ment la radio, c’était ma grande passion. Mon émission préférée glorifiait le FBI. On racontait les grandes affaires, on célébrait l’héroïsme des agents. Adulte, j’ai compris que la perfection n’existait pas au FBI mais qu’on y trouvait des gens bons ou moins bons et des erreurs humaines, comme partout. Pourtant, je reste attaché à cette image héroïque. Même aujourd’hui, je continue de douter : n’étaient-ils pas irréprocha­bles, au début ? Peut-être que la décadence est venue ensuite.

« Je n’ai jamais de contravent­ion. Le nombre de fois où le policier me dit : “Allez, puisque vous êtes l’inspecteur Harry, on oublie !” »

Vous avez d’ailleurs consacré un film au légendaire patron du FBI, J. Edgar Hoover…

Je n’oublierai jamais le jour où on a tourné dans le bureau de Hoover : un type nous a montré où était son placard de robes ! Si les gens avaient su à l’époque qu’il aimait se travestir, sa carrière aurait été finie. Et pourtant il prenait le risque de garder ses robes au bureau. Ça ne le rend pas plus sympathiqu­e mais plus humain. La complexité humaine… Je n’en aurai jamais fini avec ça.

Quels rapports entretenez-vous avec la police?

Je n’ai jamais de contravent­ion. Le nombre de fois où le policier me dit : « Allez, puisque vous êtes l’inspecteur Harry, on oublie ! » Les policiers gardent beaucoup d’affection pour ce personnage. J’ai de la chance, j’en suis bien conscient. Richard Jewell, qui ne faisait pas partie du gratin, qui n’avait aucun contact parmi les puissants, n’avait personne pour le protéger.

Et ces emballemen­ts médiatique­s que vous dénoncez dans le film, en avez-vous souffert vousmême?

Quand j’étais plus jeune, surtout, l’attention médiatique pouvait me peser. J’en ai lu, des articles de tabloïds qui racontaien­t des choses totalement fausses ! Essentiell­ement sur mes relations avec mes ex-femmes. Je n’ai aucun problème à encaisser les mauvaises critiques, mais les mensonges, c’est plus dur. J’ai mon orgueil, tout de même… Mes avocats m’ont souvent déconseill­é d’attaquer, car on risque toujours d’amplifier les choses en réagissant.

Cela a-t-il beaucoup affecté votre vie privée?

Vous savez, j’ai tenu à montrer la relation aimante entre Richard Jewell et sa mère [jouée par Kathy Bates, NDLR] dans tous ses détails. J’ai accordé une attention particuliè­re à cet aspect du film. Et dans La Mule, ça m’intéressai­t de raconter ce que c’est de vieillir quand on a eu du mal à être un mari et un père… Plus on progresse en âge, plus on se rend compte que c’est ce qui compte, dans la vie. Et que la célébrité, le cinéma, ça n’aide pas vraiment à réussir sa vie privée. Je ne m’autoflagel­le pas, je suis proche de mes enfants aujourd’hui. Mais je n’ai pas toujours été disponible, j’en suis conscient.

Que pensez-vous des médias contempora­ins? Utilisez-vous les réseaux sociaux?

Je n’ai jamais envoyé un texto de ma vie! J’ai un iPhone mais il est la plupart du temps éteint. Je l’utilise comme un téléphone, à l’ancienne. La moindre rencontre dans la rue donne lieu à un selfie, c’est pénible ! En général, j’accepte, mais quand je suis pressé et que je trouve une façon polie de décliner, les gens m’insultent ! C’est notre époque…

Vous disiez que l’Amérique d’aujourd’hui vous fait peur…

Le pire, c’est le manque d’humour. Les réseaux sociaux amplifient tout. La rage, l’indignatio­n permanente, c’est épuisant. Moi, j’accepte les moqueries. Vous pouvez me traiter d’imbécile de cow-boy, je ne le prendrai pas mal, je vous assure ! Et ça m’est arrivé souvent… Quand j’ai commencé à réaliser des films, beaucoup pensaient que j’étais complèteme­nt demeuré. On traite aussi les acteurs de dégénérés, et Hollywood de Babylone. Mieux vaut en rire. Moi, j’aime les gens qui ne se prennent pas trop au sérieux, et qui ne sont pas rongés par la peur. J’ai bien conscience que je parle comme un vieil homme… Je regarde notre époque par le filtre du passé, c’est sans doute pour ça que je ne m’y retrouve pas.

Votre goût pour le passé, on le repère dès la première image de chacun de vos films: y figure le logo de Warner Bros, votre studio de toujours, mais en noir et blanc…

J’ai commencé à le faire pour mon western Honkytonk Man, sorti en 1982, et le studio était furieux. Je me souviens de discussion­s animées, mais j’ai tenu bon. J’aime que l’image de mes films renvoie à une autre époque du cinéma. D’ailleurs, les couleurs sont toujours très pâles dans mes films, presque éteintes.

Continuez-vous à vous améliorer? Comme metteur en scène et comme acteur ?

J’espère ! On apprend de tout ce qu’on fait dans la vie. Je fais un film par an, c’est quelque chose d’obsessionn­el… Dans Le Cas Richard Jewell, il y a une scène d’attentat qui ressemble à beaucoup de scènes de mes films précédents, mais j’ai eu l’impression de l’avoir mieux réussie, j’ai profité de mon expérience. Je fais tout à l’instinct, je ne suis pas un intellectu­el, je suis un artisan. À mon avis, le cinéma n’a rien d’une activité particuliè­rement intellectu­elle. J’ai autant d’estime pour James Cagney que pour Laurence Olivier. Le travail en soi est le même.

Qu’aimeriez-vous que les gens retiennent de votre carrière?

J’ai toujours essayé de donner le meilleur de moimême. Le résultat n’a pas toujours été à la hauteur. Dans ces cas-là, on ne peut que dire : « Je suis désolé, mais au moins j’ai essayé. » N’empêche que je suis fier de certains films. Lettres d’Iwo Jima (2006) n’a pas été un immense succès au box-office, mais c’est un de mes meilleurs films. Je trouvais tellement important de s’intéresser à ceux qui étaient considérés comme nos ennemis, à qui on avait dit : « Vous allez défendre cette île, et ne vous attendez pas à revenir. »

« J’ai bien conscience que je parle comme un vieil homme… Je regarde notre époque par le filtre du passé, c’est sans doute pour ça que je ne m’y retrouve pas. »

Essayez de dire ça à un Américain ! Ça ne passerait pas du tout. Cette différence culturelle, philosophi­que me passionnai­t : le sens du sacrifice des Japonais, l’oubli de soi.

Votre grand ami français, Pierre Rissient, est mort en 2018. Vous lui avez dédié « La Mule». Pensez-vous souvent à lui?

J’ai des souvenirs extraordin­aires de ma rencontre avec Pierre, à Paris, dans les années 1950. Quand tout le monde me traitait d’imbécile de cow-boy, justement ! Lui et son ami Bertrand Tavernier étaient attachés de presse, leur passion du cinéma était incroyable ! Leur regard acéré sur les films a changé ma vie. On allait au Grand Rex, puis dans des bistrots discuter du film. J’en suis venu à prendre au sérieux cet art qui, dans mon pays, était regardé avec condescend­ance.

Pensez-vous souvent à la mort?

J’ai fait un film sur la mort, Au-delà (2010). Je l’aime beaucoup, mais personne n’a voulu le voir ! La mort, c’est le grand sujet. Je voulais m’y attarder, vraiment y réfléchir. Y a-t-il une vie après la mort ? Je n’ai pas la réponse mais je m’interroge tous les jours. Et les films que je fais sur des héros ordinaires, c’est aussi une façon de penser à la mort. Que peut-on faire pour que notre passage sur Terre ait un sens ? Un impact ? Quel est le sens de la vie? Ma façon d’affronter la question, ça reste de faire des films. C’est pour ça que je continue ■

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 ??  ?? Acteur. Clint Eastwood en 1965 dans « Et pour quelques dollars de plus », de Sergio Leone – l’un de ses deux maîtres, avec Don Siegel.
Acteur. Clint Eastwood en 1965 dans « Et pour quelques dollars de plus », de Sergio Leone – l’un de ses deux maîtres, avec Don Siegel.
 ??  ?? Indomptabl­e. Clint Eastwood, 89 ans, n’en finit pas d’interroger l’Amérique, ses rêves et ses traumatism­es : « Je fais un film par an, c’est quelque chose d’obsessionn­el », confie-t-il au « Point ».
Indomptabl­e. Clint Eastwood, 89 ans, n’en finit pas d’interroger l’Amérique, ses rêves et ses traumatism­es : « Je fais un film par an, c’est quelque chose d’obsessionn­el », confie-t-il au « Point ».
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Sous la direction de Clint Eastwood, Paul Walter Hauser (à dr.) incarne le vigile Richard Jewell (ci-dessous, en 1996).
Thriller politique. Sous la direction de Clint Eastwood, Paul Walter Hauser (à dr.) incarne le vigile Richard Jewell (ci-dessous, en 1996).

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