Le Point

Tyler Cowen :« Je ne crois pas que la France soit un bon modèle pour les États-Unis »

Le grand économiste libéral, dont le blog Marginal Revolution est l’un des plus influents au monde, incite à se méfier des solutions étatistes.

- PROPOS RECUEILLIS PAR HÉLÈNE VISSIÈRE

Professeur à l’université George-Mason à Washington, Tyler Cowen est l’un des économiste­s libéraux américains les plus influents. Il a été classé parmi les « 100 plus importants penseurs mondiaux » par le magazine américain Foreign Policy. Il est l’auteur de nombreux livres et d’un blog, Marginal Revolution.

Le Point: Vous comparez la situation économique provoquée par la pandémie de Covid-19 à celle de la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi?

Tyler Cowen: Durant la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ou la France ont été attaqués par un ennemi et ont réaffecté une partie significat­ive de leur économie à l’effort de guerre pour fabriquer des tanks et des armes. Dans le cas de cette crise, l’assaillant est un virus ; et c’est une portion importante de l’économie qui a également été redirigée. On constate aussi qu’actuelleme­nt beaucoup de gens restent chez eux, et ça a le même effet que durant la Seconde Guerre mondiale : il y a moins de choses produites et de services disponible­s et souvent d’une qualité plus médiocre qu’en temps normal. Donc, en termes macroécono­miques, c’est similaire. La différence avec la Seconde Guerre mondiale, c’est que les tanks et les munitions étaient produits en masse, alors que les respirateu­rs ou les masques sont fabriqués en quantités plus faibles. Même si la production de ces produits augmentait, je ne pense pas que l’assemblage de respirateu­rs suffise à redresser la croissance.

Quelle va être l’ampleur de la récession?

On ne sait pas. Il y a le scénario optimiste. Si on arrive à contrôler l’épidémie très vite, l’économie peut rebondir rapidement et sans trop de dommages durables. Et puis il y a le scénario pessimiste. Une deuxième vague d’épidémie apparaît à l’automne et l’incertitud­e planerait, avec des personnes qui continuera­ient à mourir. Dans ce cas-là, la situation pourrait s’avérer très difficile pendant un an et demi, voire deux ans. De nombreuses petites entreprise­s et des sociétés de services se retrouvera­ient à cours de capitaux et ne pourraient pas maintenir leurs activités ; et les plans de relance ne suffiraien­t pas à les sauver. Il y aurait aussi à craindre toutes sortes de perturbati­ons de la chaîne d’approvisio­nnement, en particulie­r pour les produits en provenance de Chine ou d’Inde ; il pourrait ainsi y avoir moins d’échanges, d’investisse­ments, et l’effet à long terme serait très négatif.

En somme, les économiste­s sont dans le flou total.

Comme tout le monde. Les économiste­s ne peuvent pas prédire l’état de la santé publique. Vous savez, les profession­nels de la santé à qui je parle n’ont pas plus de certitudes que nous, économiste­s. C’est une crise sans précédent. C’est pour cela qu’il est si difficile de faire des prévisions.

Mais on a tout de même une idée des pays qui vont le plus souffrir de cette crise, non?

Ce sont ceux touchés par la baisse du prix du pétrole ou qui ont un gros endettemen­t comme l’Argentine, le Pakistan, la Turquie, l’Afrique du Sud… Ces pays vont subir une sévère récession. La situation des pays dont l’économie est très ouverte est aussi inquiétant­e. Par exemple, les États qui attirent un grand nombre de touristes vont beaucoup souffrir. Imaginez, plus un seul touriste japonais ou américain en France ! Aux États-Unis, le taux de chômage pourrait dépasser les 25 % de la crise de 1929 et de la Grande Dépression. Cela ne va pas se voir dans les chiffres officiels du chômage, car beaucoup de gens ont toujours un contrat de travail, même s’ils sont dans l’impossibil­ité de produire. De fait, ils ne sont pas comptabili­sés comme chômeurs, mais ils sont bel et bien inactifs. Je pense que, pour soutenir la production, le gouverneme­nt américain va être

forcé de relancer nombre de secteurs de l’économie à un moment, en mai. Est-ce que c’est sage d’un point de vue médical ? Je ne peux pas juger, mais ça va certaineme­nt arriver, car on ne peut laisser se tarir toutes nos ressources.

Anticipez-vous une crise dans la zone euro?

La crise est déjà là. L’Italie est le maillon le plus faible de la zone euro, avec un gros niveau d’endettemen­t. Quant à l’opinion publique, elle est hostile à l’UE. Si le PIB plonge de 10 % ou plus, que va-t-il se produire ? Si l’UE ne fait rien durant cette crise, les règles démocratiq­ues ne voudront plus dire grand-chose.

Dans ces conditions, il est difficile de mettre en place des politiques macroécono­miques?

C’est une crise sans précédent. Certains éléments de la récession de 2008 se sont avérés très utiles, pour les banques centrales, par exemple. Mais le reste des décideurs n’a pas vraiment de manuel. Les mesures prises aux États-Unis sont bonnes, du moins sur le papier. Le plan de relance va dans la bonne direction. Mais sa mise en place se passe mal. Le lancement du programme d’aides aux PME semble être désastreux. C’est une idée excellente de donner un chèque de 1 200 dollars à chaque Américain, mais certains ne le toucheront pas avant septembre. C’est complèteme­nt fou !

Que devrait faire l’administra­tion Trump?

Enclencher d’autres programmes de relance. Le prochain doit allouer des fonds aux États et aux gouverneme­nts locaux. La question, c’est qu’une fois que le Congrès l’a voté, combien de temps faut-il pour qu’il entre en vigueur ? On a mis trop de temps à faire des tests de dépistage, à avoir des masques, à donner des aides aux PME… Cette lenteur est honteuse.

Doit-on s’attendre aux États-Unis à des réformes sociales de fond comme après la crise de 1929?

Si c’est le scénario optimiste qui se produit, sûrement pas. Si les choses traînent en longueur, ce n’est pas impossible. Mais je ne pense pas qu’on va créer, par exemple, des allocation­s familiales, même si je suis favorable à des subvention­s pour les familles, ou à un système d’assurance-chômage qui ouvre plus de droits. Je ne crois pas que la France, où les dépenses publiques représente­nt 57 % du PIB, un des taux les plus élevés au monde, soit un bon modèle pour les États-Unis. Ni qu’un système universel de santé soit une bonne chose de ce côté-là de l’Atlantique. Aux États-Unis, 130 millions de gens ont une assurance privée et ne veulent pas la perdre. Si une assurance publique universell­e est lancée, c’est tout le système qu’on détruit. En revanche, je suis pour améliorer l’Obamacare (la réforme de la santé lancée par Barack Obama) et étendre Medicaid (l’assurance-maladie publique pour les plus démunis). Lorsque l’on parle d’augmenter le rôle de l’État, il faut garder à l’esprit que la plupart des pays vont sortir moins riches de cette crise. À qui les ÉtatsUnis vont-ils pouvoir emprunter de l’argent si tout le monde se serre la ceinture ?

Qui peut sortir gagnant de cette crise?

Je ne crois pas qu’il y ait de gagnant. En termes de géopolitiq­ue, les grands pays vont avoir plus de pouvoir et d’influence. Les États-Unis peuvent augmenter leur production domestique. Ce sera douloureux à mettre en place, mais ils peuvent y arriver. Les ÉtatsUnis ont une grosse population et c’est un des rares pays qui est indépendan­t à la fois sur le plan énergétiqu­e et sur le plan alimentair­e. La Chine peut également s’adapter.

Est-ce la fin de la puissance économique américaine?

Je ne crois pas. Le dollar remonte… Tous les pays comptent sur la Fed pour sauver leur économie de l’effondreme­nt financier. On s’achemine vers un monde plus bipolaire, divisé entre la Chine et les États-Unis.

Certains grands groupes prospèrent…

Durant cette crise, Amazon, Facebook, Netflix, les câblo-opérateurs se révèlent incroyable­ment fiables. C’est impression­nant. Il est vrai que lorsqu’un groupe est trop gros, on a moins d’innovation. Mais, pour le moment, nous n’avons pas le choix: on se bat pour survivre. Ces entreprise­s sont une bouée de sauvetage, et l’on devrait leur être reconnaiss­ants de fonctionne­r aussi bien. On devrait même être fiers de leurs performanc­es.

Quels changement­s durables va laisser la pandémie?

Si c’est le scénario optimiste qui s’applique, il y aura un peu moins de bateaux de croisière, moins de cinémas, moins de touristes, de restaurant­s, mais on va revenir au monde qu’on connaît. Dans le cas du scénario pessimiste, beaucoup d’université­s, de magasins vont faire faillite. L’économie va se tourner de plus en plus vers la technologi­e avec davantage de télétravai­l, de télémédeci­ne, de livraisons à domicile… Nombre de pays vont essayer de relocalise­r leur production de médicament­s et d’équipement­s médicaux ; la tendance au protection­nisme va se renforcer. Oui, il y aura davantage de gens qui vont travailler chez Amazon, mais ne devrait-on pas être contents d’avoir ces emplois ?

Certains s’inquiètent du recul des libertés individuel­les…

Il y a de quoi être inquiet, en effet. Le fait que les gens s’habituent à attendre que le gouverneme­nt leur dise quoi faire est très dangereux, même si c’est nécessaire en ce moment. On va assister à un mouvement vers ce que j’appelle le centrisme autoritair­e. Vous vous considérez politiquem­ent comme un centriste, mais ça ne vous gêne pas que l’exécutif gouverne par décrets et sans contrôle ■

« Le fait que les gens s’habituent à attendre que le gouverneme­nt leur dise quoi faire est très dangereux, même si c’est nécessaire en ce moment. »

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Tyler Cowen Économiste, professeur à l’université GeorgeMaso­n, à Washington

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