Le train d’en­fer du sé­na­teur Mal­hu­ret

Le Point - - SOMMAIRE 2491 - PAR JÉ­RÔME CORDELIER

«Le pro­fes­seur Mé­len­chon de la fa­cul­té de mé­de­cine de La Ha­vane… » Par cette saillie mo­queuse, dans un dis­cours lu de­vant ses pairs du Sé­nat dé­non­çant les « faux ex­perts » de ces temps de pan­dé­mie, Claude Mal­hu­ret a ré­joui mé­dias et ré­seaux so­ciaux. Qui ont moins re­le­vé d’autres pas­sages de cette in­ter­ven­tion dense, mus­clée et ci­se­lée, comme le sé­na­teur de l’Al­lier en gra­ti­fie ré­gu­liè­re­ment la Ré­pu­blique après les avoir for­gées des jours du­rant. Au coeur de ce dis­cours, en ef­fet, le par­le­men­taire s’in­di­gnait aus­si que, « dans ce pays où beau­coup pré­fèrent Ro­bes­pierre à Toc­que­ville, où l’on pré­fé­re­ra tou­jours se trom­per avec Sartre qu’avoir rai­son avec Aron, c’est tou­jours le li­bé­ra­lisme qui porte le cha­peau ». « Les plus ignares des an­ti­mon­dia­listes, des po­pu­listes et des com­plo­tistes, at­ta­quait le par­le­men­taire, sans se dé­par­tir de sa voix douce et po­sée, de­vraient pour­tant sa­voir, puisque même Google le dit, que Pé­ri­clès, mort de la peste en 429 avant Jé­sus-Ch­rist, ou Saint Louis, mort du même mal en 1270, n’avaient ja­mais ne se­rait-ce qu’en­ten­du les mots de ca­pi­ta­lisme ou de li­bé­ra­lisme. »

S’il n’en reste qu’un, ce se­ra donc lui. Claude Mal­hu­ret est le der­nier li­bé­ral, et fier de l’être. « Il est réel­le­ment ti­mide, il n’est pas un chef de guerre, mais Mal­hu­ret porte un li­bé­ra­lisme com­plet, phi­lo­so­phique et ju­ri­dique, ce­lui qui est au­jourd’hui le plus mis en ques­tion et le plus né­ces­saire parce qu’hé­ri­tier des Lu­mières et du pro­grès », ad­mire l’ami Alain Ma­de­lin.

On l’avait «ou­blié». Oui, on avait fi­ni par l’ou­blier, ce pe­tit homme glabre, pré­cis et ré­ser­vé, sep­tua­gé­naire au vi­sage im­pas­sible qui re­joue en vrai Mr. Smith au Sé­nat, de Frank Ca­pra, pré­sident du plus pe­tit groupe po­li­tique de la chambre haute (14 membres), Les In­dé­pen­dants, « gar­çon plu­tôt dis­cret qui ne saute pas sur toutes les oc­ca­sions pour se ma­ni­fes­ter », es­time son col­lègue cen­triste Her­vé Mar­seille.

Maire pen­dant vingt-huit ans de Vi­chy,

« Il est réel­le­ment ti­mide, il n’est pas un chef de guerre, mais Mal­hu­ret porte un li­bé­ra­lisme com­plet, phi­lo­so­phique et ju­ri­dique, le plus né­ces­saire au­jourd’hui. » Alain Ma­de­lin

■■■ « ville plom­bée par le poids de l’His­toire, qui n’est ni la pré­fec­ture – c’est Mou­lins – ni le bas­sin in­dus­triel – Mont­lu­çon – de l’Al­lier », sou­ligne un connais­seur de la géo­gra­phie lo­cale ; dé­pu­té eu­ro­péen, dé­pu­té, sé­na­teur de­puis 2014, Claude Mal­hu­ret pour­suit une car­rière de no­table (le terme le chif­fonne) tran­quille. On se sou­vient de sa longue mous­tache de pi­rate, mais il l’a ra­sée en 1997 : « J’étais la cible des ca­ri­ca­tu­ristes, et la no­to­rié­té me pèse. »

En gom­mant sa mous­tache, il s’est ef­fa­cé, donc. Et pour­tant, si vous sa­viez… C’est à lui, Claude Mal­hu­ret, or­ga­ni­sa­teur hors pair, que Mé­de­cins sans fron­tières doit d’être une ONG pla­né­taire. À lui aus­si que l’on doit le site In­ter­net Doc­tis­si­mo : il l’a conçu avant de re­vendre ses parts à son as­so­cié, Laurent Alexandre, « pour une bou­chée de pain ». On l’avait ou­blié… Tout comme on avait ou­blié le rôle cru­cial que ce mi­li­tant joua en 1968, puis dans les ba­tailles hu­ma­ni­taires des French doc­tors, sa dé­fense d’un cou­rant li­bé­ral au sein de la droite fran­çaise, sa lutte contre le FN et le RPR sé­cu­ri­taires…

« J’avais le truc ». Le voyant re­sur­gir sur la scène mé­dia­tique par la grâce d’un dis­cours par­le­men­taire, l’écri­vain et ex-mé­de­cin hu­ma­ni­taire Jean-Ch­ris­tophe Ru­fin s’est amu­sé que son ca­ma­rade re­trouve « ce qu’il aime : les joutes ora­toires, lui qui avait fait ses armes en pre­nant la pa­role dans les am­phis en 68 ». Mal­hu­ret, lea­der de Mai 68 ? Eh oui ! « J’avais 18 ans, je com­men­çais mé­de­cine et j’étais to­ta­le­ment apo­li­tique, ra­conte l’in­té­res­sé. Et le 3 mai, les co­pains – par­mi les­quels Fran­cis Cha­rhon, Ro­ny Brau­man, Xa­vier Em­ma­nuel­li – me poussent à prendre la pa­role dans l’am­phi. J’ai par­lé dix mi­nutes, je ne sais pas de quoi, mais les gens ont ap­plau­di. J’ai no­té alors que j’étais bien plus à l’aise de­vant une foule que dans un dî­ner mon­dain. » Ré­vé­la­tion, trans­fi­gu­ra­tion. «Je te­nais des dis­cours en­flam­més et, chaque fois, les mecs vo­taient la grève. J’avais le truc. » Mal­hu­ret prend sa carte du PSU de Ro­card et Men­dès France. Et, comme tant d’autres, au dé­but des an­nées 1970, le mé­de­cin pour­suit son en­ga­ge­ment po­li­tique dans l’hu­ma­ni­taire. Coo­pé­rant au Ma­roc, puis en Inde pour l’OMS, il fi­nit par re­joindre MSF, ONG dont il est pro­mu pré­sident en 1978. Ce qui pro­vo­que­ra le dé­part de Ber­nard Kouch­ner.

« Au-de­là de nos deux ca­rac­tères, op­po­sés, nous étions en op­po­si­tion to­tale sur la stra­té­gie, ex­plique Claude Mal­hu­ret. Le groupe du Bia­fra, pi­lo­té par Kouch­ner, voyait MSF comme un com­man­do mé­di­cal, une sorte de “cra­be­tam­bour”. Nous, nous vou­lions struc­tu­rer et dé­ve­lop­per l’or­ga­ni­sa­tion pour gé­rer les camps hu­ma­ni­taires.» Ces an­nées, au cours des­quelles Mal­hu­ret lance les pre­mières équipes de mé­de­cins en Af­gha­nis­tan et tra­vaille au­près des ré­fu­giés du Sud-Est asia­tique, sont mar­quées par une épreuve per­son­nelle : son épouse, Ch­ris­tiane, MSF elle aus­si, est vic­time d’un ter­rible ac­ci­dent de voi­ture au Ca­me­roun. Sau­vée « par mi­racle », elle en conser­ve­ra de lourdes sé­quelles à vie. Mais, en­semble, ils au­ront deux filles.

Le 6 fé­vrier 1980, notre homme est à la Marche pour la sur­vie du Cam­bodge, par­mi une ky­rielle de stars des­cen­dues par avion char­ter – John Baez, Liv Ull­mann, Elie Wie­sel… –, et, sous l’oeil des ca­mé­ras, il lit un dis­cours ré­di­gé dans la nuit par Ber­nard-Hen­ri Lé­vy. En­core une plume star pour cet ora­teur qui, dit-il, « peine hor­ri­ble­ment » à écrire des dis­cours. « La veille, avec BHL, on a né­go­cié jus­qu’à 4 heures du ma­tin avec l’ONG amé­ri­caine qui or­ga­ni­sait la ma­ni­fes­ta­tion parce que la CIA leur avait dit que l’ar­mée viet­na­mienne ti­re­rait sur les mar­cheurs pour faire croire que c’était un coup des

Kh­mers rouges. On leur a dit : “En France, on pense que le ri­di­cule tue : on ne peut pas re­cu­ler de­vant toutes ces ca­mé­ras.” Au der­nier verre de whis­ky, on est tom­bés d’ac­cord. »

Les com­bats s’en­chaînent, mais le gau­chisme du Dr Mal­hu­ret s’émousse. « Dans les camps de ré­fu­giés kh­mers, j’avais per­çu la puis­sance de la dés­in­for­ma­tion so­vié­tique, se sou­vient-il. Pas un pro­fes­seur, pas un fonc­tion­naire, pas un ci­ta­din ne pas­sait la fron­tière ; les seuls ré­fu­giés étaient des pay­sans, et ils chia­laient en nous ra­con­tant ce qu’ils avaient su­bi. C’était pire que dans L’Ar­chi­pel du Gou­lag, de Sol­je­nit­syne. Par­tout, en Af­gha­nis­tan, en Éthio­pie, où Men­gis­tu mas­sa­crait sa po­pu­la­tion, l’URSS de Bre­j­nev était en train de nous bouf­fer. J’ai bas­cu­lé. »

Vi­rés par Jos­pin. L’ex-soixante-hui­tard de­vient an­ti­com­mu­niste, ce qu’il ne perd pas une oc­ca­sion d’af­fir­mer de­puis. « J’ai dé­cou­vert Ray­mond Aron, tout en res­tant de gauche, pour­suit-il. Et puis, juste avant la pré­si­den­tielle de 1981, j’en­tends Georges Mar­chais, de­puis Mos­cou, jus­ti­fier l’in­ter­ven­tion so­vié­tique en Af­gha­nis­tan. Puis Mit­ter­rand an­nonce que, élu pré­sident, il pren­drait des mi­nistres com­mu­nistes. J’ai vo­té Gis­card des deux mains, et j’ai com­men­cé à tra­vailler avec Alain Ma­de­lin. »

Alain Ma­de­lin, François Léo­tard et leurs amis de « la bande à Léo » fai­saient par­tie des « mar­cheurs du Cam­bodge» , tout comme les ro­car­diens Alain Ri­chard et Claude Évin. D’autres n’ont pas ré­pon­du à l’ap­pel. Mal­hu­ret s’en sou­vient: «Jos­pin, pre­mier se­cré­taire du PS, nous a vi­rés de son bu­reau : “Vous êtes des sa­lo­pards, on n’at­taque pas les Viet­na­miens, vous n’au­rez pas notre sou­tien.” À l’époque, on ne sa­vait pas qu’il avait été trots­kiste à l’OCI… »

Mal­hu­ret se rap­proche des pen­seurs « de droite » Jean-François Re­vel et Alain Be­san­çon, avec les­quels il crée un groupe de ré­flexion, Li­ber­té sans fron­tières. Leurs cibles : le tiers-mon­disme et les ré­gimes to­ta­li­taires. En 1986, dans le sillage de « la bande à Léo », il entre dans le gou­ver­ne­ment Chi­rac comme se­cré­taire d’État aux Droits de l’homme, une idée d’Alain Ma­de­lin. « Claude était dé­li­cieux, et on riait beau­coup, se rap­pelle Phi­lippe de Villiers, alors se­cré­taire d’État à la Culture. Il avait gar­dé de ses an­té­cé­dents de gauche une vi­sion as­sez cri­tique de la droite qui me plai­sait. Il se mo­quait de l’hu­bris des po­li­tiques. “S’ils pou­vaient tous ha­bi­ter en bas de TF1, ils dé­mé­na­ge­raient tout de suite”, di­sait-il. »

«Je craque». Mal­hu­ret se hisse sur ce stra­pon­tin gou­ver­ne­men­tal face au tan­dem po­li­cier Charles Pas­qua-Ro­bert Pan­draud. «Il fut par­mi les pre­miers à droite à tra­cer une ligne rouge avec le FN, à une époque où une grande par­tie du RPR et Chi­rac étaient en­core hé­si­tants », sou­ligne Jean-Ch­ris­tophe Ru­fin, alors à son ca­bi­net. Le via­tique: un dis­cours sans équi­voque à l’As­sem­blée. « Ce dis­cours, c’est Ru­fin qui l’a écrit, en une de­mi-heure, pré­cise Mal­hu­ret. On com­pa­rait le FN à une tra­boule, ces im­meubles à dif­fé­rentes en­trées, une par­tie fré­quen­table et l’autre pour­rie. Ray­mond Barre a os­ten­si­ble­ment ap­plau­di. Il y avait alors 30 dé­pu­tés FN, et la moi­tié du groupe RPR était at­ten­tiste. Pour la pre­mière fois, un membre du gou­ver­ne­ment s’en pre­nait di­rec­te­ment au FN. J’ai en­core en mé­moire le titre du Monde : “Le com­bat cou­ra­geux et so­li­taire de Claude Mal­hu­ret”. » Bien avant que Mi­chel Noir, pour dé­non­cer tout rap­pro­che­ment avec les le­pé­nistes, lance : « Mieux vaut perdre les élec­tions que son âme. »

Lorsque, le 6 dé­cembre 1986, le jeune ma­ni­fes­tant Ma­lik Ous­se­kine, pour­sui­vi par des po­li­ciers à mo­to, suc­combe à une crise car­diaque, Ro­bert Pan­draud lâche : « Si j’avais un fils sous dia­lyse, je l’em­pê­che­rais de faire le con la nuit. » « Je craque, confie au­jourd’hui Claude Mal­hu­ret. Je veux dé­mis­sion­ner. C’est Ru­fin qui m’a re­te­nu. “Tu se­ras plus utile en te ser­vant de ta po­si­tion pour dé­non­cer ! m’a-t-il dit. Dans une dé­mo­cra­tie, on ne vire pas ce­lui qui s’oc­cupe des droits de l’homme…” J’ai donc dé­cla­ré que j’étais prêt à al­ler voir les pa­rents de Ma­lik Ous­se­kine.» Chi­rac le convoque à Ma­ti­gnon. « Il m’a som­mé de res­pec­ter la so­li­da­ri­té gou­ver­ne­men­tale, rap­porte Claude Mal­hu­ret. Je me suis lan­cé dans la dé­fense de ces pa­rents dont le fils car­diaque ve­nait de mou­rir ta­bas­sé par des po­li­ciers et qui, trois jours après, se fai­saient ser­mon­ner par un mi­nistre… Chi­rac s’est tour­né vers son en­tou­rage, et il a dit : “Il a rai­son, Mal­hu­ret.” »

La suite de l’his­toire confor­te­ra cette in­tui­tion chi­ra­quienne. Quand la plu­part de ses amis en vue sont tom­bés dans les ou­bliettes, l’homme dis­cret mais en­ga­gé tient sa po­si­tion au Sé­nat, pour­sui­vant tran­quille­ment son pe­tit bout de che­min. À l’heure des comptes, on ver­ra qu’il a sou­vent eu rai­son, Mal­hu­ret ■

« Il fut l’un des pre­miers à droite à tra­cer une ligne rouge avec le FN. » Jean-Ch­ris­tophe Ru­fin

Dis­cret. Le sé­na­teur de l’Al­lier, Claude Mal­hu­ret, de­vant le Sé­nat, le 13 mai.

Com­bats. Avec les « Mar­cheurs du Cam­bodge », en 1980 (ci-des­sus, à g.), entre Ber­nard-Hen­ri Lé­vy et Xa­vier Em­ma­nuel­li. Puis avec Mé­de­cins sans fron­tières en 1999 (ci-contre) entre Xa­vier Em­ma­nuel­li et Ro­ny Brau­man.

French doc­tors. Claude Mal­hu­ret (à g.) et Ber­nard Kouch­ner lors d’une confé­rence de presse de Mé­de­cins sans fron­tières, en 1978.

Co­ha­bi­ta­tion. Le 22 mars 1986, Claude Mal­hu­ret entre dans le gou­ver­ne­ment Chi­rac, avec les li­bé­raux de « la bande à Léo ». Il de­vient se­cré­taire d’État aux Droits de l’homme, une idée d’Alain Ma­de­lin (à sa droite).

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