La mort sociale, de l’An­ti­qui­té à Mi­la

De la Grèce d’Éros­trate à la Ré­vo­lu­tion et des ré­gimes to­ta­li­taires aux réseaux so­ciaux, on as­siste à une ex­ten­sion du do­maine de la mise à mort sociale. Au­jourd’hui, la ca­lom­nie est un vi­rus mor­tel qui se pro­page à la vi­tesse d’In­ter­net.

Le Point - - JEUX - PAR MA­RION COCQUET ET FRANÇOIS-GUILLAUME LOR­RAIN

Puisque l’homme est un ani­mal so­cial, le mettre à mort so­cia­le­ment c’est en quelque sorte le condam­ner à mort. Pra­ti­quer une mort en di­rect, l’or­ches­trer ano­ny­me­ment dans l’ur­gence, à la vi­tesse de la lu­mière, comme on ap­puie sur un bou­ton qui ouvre une trappe. À notre époque, l’an­thro­po­cène, rap­pelle Fran­çois Har­tog dans son der­nier ou­vrage, Ch­ro­nos (Gal­li­mard), « il n’est d’autre pers­pec­tive que celle de l’ins­tant ». Aus­si cette mort ins­tan­ta­née, pro­pa­gée par les ré­seaux so­ciaux, est-elle pro­pre­ment de notre temps. Nous avons des morts qui nous res­semblent, mi­roirs de notre monde. Meurtres per­pé­trés à dis­tance, comme dans nos guerres ac­tuelles. On tue, ca­ché der­rière un écran, in ab­sen­tia.

Cette mort vise cet or­gane dif­fé­rem­ment dé­nom­mé se­lon les époques – la ré­pu­ta­tion, la re­nom­mée ou

en­core l’hon­neur, pour le­quel on se bat­tait ou on in­ten­tait ■ des pro­cès en dif­fa­ma­tion. Dans L’Air de la ca­lom­nie (Cerf), Her­vé Leh­man cite le dis­cours de Léon Blum pro­non­cé en 1936 lors de l’en­ter­re­ment de son ami le mi­nistre Ro­ger Sa­len­gro, ac­cu­sé de dé­ser­tion : « Il n’y a pas d’an­ti­dote contre le poi­son de la ca­lom­nie. Une fois ver­sé, il conti­nue d’agir, quoi qu’on fasse, dans le cer­veau des in­dif­fé­rents, des hommes de la rue, comme dans le coeur de la vic­time. » Sa­len­gro avait fi­ni par se sui­ci­der, mis à mort par les chiens de la presse d’ex­trême droite.

Flé­trir. Si l’on re­garde der­rière nous, force est de consta­ter que cette mort so­ciale, plus large que la mort phy­sique, tou­chait prin­ci­pa­le­ment les dé­funts et n’a ga­gné les vi­vants qu’à une époque plus ré­cente. Dans l’An­ti­qui­té pré­vaut la concep­tion d’un temps cor­ri­gé, ré­crit, où il s’agit de flé­trir la pos­té­ri­té. La mé­moire d’un homme est an­nu­lée ; on ne doit plus en par­ler, on oubliera jus­qu’à son sou­ve­nir. Em­blé­ma­tique à cet égard, l’his­toire d’Éros­trate, qui vou­lut ac­cé­der à la cé­lé­bri­té en dé­trui­sant le temple d’Ar­té­mis à Éphèse. In­ter­dic­tion fut faite par les Éphé­siens de men­tion­ner son nom. Mais la pra­tique ne se gé­né­ra­lise qu’à Rome avec la dam­na­tio me­mo­riae, qui touche un grand nombre d’em­pe­reurs. On s’en pre­nait de pré­fé­rence à leurs re­pré­sen­ta­tions – sta­tues, images –, les seules qu’il fût pos­sible de je­ter aux ou­bliettes. « Par­tout des sta­tues du par­ri­cide ! Qu’on abatte les sta­tues du par­ri­cide, qu’on ef­face le sou­ve­nir du par­ri­cide gla­dia­teur ! » tem­pête le Sé­nat après la mort de Com­mode. Le sou­ve­nir est bien lié à l’exis- tence de ces sta­tues qu’on peut mar­te­ler comme un vi­sage, dé­mem­brer comme un corps. Pline évoque la fu­reur ico­no­claste s’em­pa­rant des sé­na­teurs après la mort du ty­ran Do­mi­tien, qui avait fou­lé aux pieds leurs pré­ro­ga­tives. Au rayon des plus « dam­nés », l’em­pe­reur Ge­ta, as­sas­si­né par son frère Ca­ra­cal­la, fi­gure en tête de liste. En plus de faire pi­lon­ner toutes ses sta­tues, ef­fa­cer son nom des mo­nu­ments pu­blics, Ca­ra­cal­la fit fondre les mon­naies à son ef­fi­gie et re­cher­cher son nom pour le rayer de tous les do­cu­ments an­ciens, mêmes pri­vés. In­ter­dic­tion fut faite de don­ner son nom à des per­son­nages de co­mé­die. Même le monde fic­tif n’était donc pas épar­gné. C’était la po­li­tique de la table rase, pra­ti­quée tous azi­muts.

La jus­tice de notre An­cien Ré­gime sau­ra se sou­ve­nir de ces pra­tiques, no­tam­ment pour pu­nir les crimes dits de lè­se­ma­jes­té. Quelques in­no­va­tions sont tou­te­fois ap­por­tées, qui s’étendent aux vi­vants. Ban­nis­se­ment et pros­crip­tion sont mon­naie cou­rante à la Cour, où l’on n’a plus le droit de pa­raître. Bel exemple de mort so­ciale. L’ini­qui­té peut aus­si re­tom­ber sur la fa­mille du cou­pable. Un ar­rêt or­don­na au père, à la mère, à la fille de Da­miens, après son at­ten­tat contre Louis XV, de quit­ter le royaume sous peine de mort. Ses frères et soeurs furent obli­gés de chan­ger de nom. Les mêmes peines avaient été pro­non­cées à l’en­contre de Ra­vaillac, la mai­son de son père ayant été de sur­croît ra­sée. Dans cette concep­tion du droit, la honte, par pré­ju­gé, est élar­gie à l’en­tou­rage. Si le cou­pable était un noble, ses en­fants étaient dé­chus de la no­blesse, son nom sup­pri­mé, ses ar­moi­ries bri­sées. On or­don­nait aus­si que ses bois et ses fo­rêts fussent cou­pés, se­lon l’ex­pres­sion, « à hau­teur d’in­fa­mie », de même que les tours de ses châ­teaux. Con­ci­ni, mar­quis d’Ancre et fa­vo­ri de Ma­rie de Mé­di­cis, eut droit à cette éra­di­ca­tion après son as­sas­si­nat, en 1617.

La jus­tice ré­vo­lu­tion­naire pa­ra­noïaque va pro­lon­ger cette ex­ten­sion du do­maine de la mort so­ciale. La loi des sus­pects, vo­tée le 17 sep­tembre 1793, au dé­but de la Ter­reur, place la sus­pi­cion au coeur de la ma­chine judiciaire. Comme l’écrit l’his­to­rien de la Ré­vo­lu­tion Georges Le­febvre, « la sus­pi­cion ne vi­sait pas le cou­pable pro­bable d’un fait ac­com­pli, mais l’au­teur pos­sible d’un crime éven­tuel dont on l’es­ti­mait ca­pable ». Le cri­tère n’est plus le mal qu’on a com­mis, ni même qu’on n’a pas com­mis, mais ce­lui qu’on pour­rait com­mettre. Sont ré­pu­tés sus­pects ceux qui « par leur conduite, leurs re­la­tions, leurs pro­pos ou leurs écrits, se sont mon­trés par­ti­sans de la ty­ran­nie ou du fé­dé­ra­lisme et en­ne­mis de la li­ber­té ». Se re­trouvent aus­si dans le vi­seur ceux qui ne peuvent jus­ti­fier de moyens d’exis­tence ou pro­duire leur cer­ti­fi­cat de ci­visme et leur carte de sû­re­té. Au­cune pro­por­tion entre la faute et le châ­ti­ment. L’in­ten­tion est même dans l’acte. N’im­porte quel dé­lit peut tra­hir des pé­chés contre-ré­vo­lu­tion­naires, qui sont le goût du pri­vi­lège, de la su­per­sti­tion, du fa­na­tisme. Dif­fé­rents types de sus­pects sont iden­ti­fiés : le roya­liste, le violent, la sang­sue du peuple, le fac­tieux, l’in­dif­fé­rent. Il existe une gra­da­tion par­mi les sus­pects : « très sus­pects », « no­toi­re­ment sus­pects ». Ro­bes­pierre in­tro­duit donc cette no­tion très ac­tuelle de « no­to­rié­té pu­blique ». Elle suf­fit à « ac­cu­ser le ci­toyen de crimes dont il n’existe pas de preuves écrites, mais dont la preuve est dans le coeur de tous les ci­toyens in­di­gnés ». On a là le ferment de nos pra­tiques ac­tuelles. L’in­di­gna­tion, si elle émane du bon ci­toyen, sau­rait à elle seule faire of­fice d’ar­gu­ment de condam­na­tion. C’est

Avec la « no­to­rié­té pu­blique », in­tro­duite par Ro­bes­pierre, l’in­di­gna­tion du « bon ci­toyen » de­vient condam­na­tion.

la porte ou­verte, évi­dem­ment, à la dé­non­cia­tion qu’ins­ti­tu­tion­na­lise la Ré­vo­lu­tion ver­sion Ro­bes­pierre, dont le nou­veau com­man­de­ment est : tu dé­si­gne­ras ton sus­pect. L’Autre n’est plus qu’un pro­chain sur la liste.

Ef­fa­cer. Le ré­gime so­vié­tique, comme tout ré­gime to­ta­li­taire, ne va pas pro­cé­der au­tre­ment, en­cou­ra­geant la sus­pi­cion. Mais il ne né­glige pas de re­cou­rir aux vieilles ma­nières de l’An­ti­qui­té. Certes, les temps ont chan­gé, et ce ne sont plus sur les sta­tues mais sur les pho­tos qu’on ef­face les di­ri­geants tom­bés en dis­grâce, pro­cé­dé dont s’ins­pi­re­ra George Or­well pour son « mi­nis­tère de la Vé­ri­té ». Tech­nique oblige, on inau­gure le vide vi­suel et un nou­veau type de blanc qui est ce­lui de l’ou­bli. Puisque les éva­po­rés ne sont plus sur la pho­to, ils ne l’ont ja­mais été ; ils n’ont même ja­mais exis­té. Da­vid King, col­lec­tion­neur de ces re­pen­tirs, avait ré­di­gé un ou­vrage ver­ti­gi­neux sur cette fal­si­fi­ca­tion gé­né­ra­li­sée, Le com­mis­saire dis­pa­raît. Exemple par­mi tant d’autres, ce cli­ché da­tant de 1926 où Sta­line fi­gu­rait aux cô­tés de Ni­ko­laï An­ti­pov, Ser­gueï Ki­rov et Ni­ko­laï Ch­ver­nik. Au fil des purges, ces trois-là dis­pa­raissent suc­ces­si­ve­ment, si bien que le dé­peu­pleur fi­nit par se re­trou­ver seul sur l’image, sym­bole même d’une toute-puis­sance qui fait le vide.

Les sur­vi­vants sont des so­li­taires qui flottent dans le cadre, en­tou­rés de fan­tômes. Dans Le Livre du rire et de l’ou­bli, Mi­lan Kun­de­ra dé­non­ce­ra l’ab­sur­di­té de cette obli­té­ra­tion ré­tros­pec­tive avec l’exemple d’une pho­to de 1948 qui la met en échec : deux di­ri­geants tchèques, Gott­wald et Cle­men­tis, ap­pa­rais­saient au bal­con face à la foule par un jour de grand froid. Cle­men­tis, vic­time d’une purge, fut es­ca­mo­té, mais de­meu­ra sa toque de four­rure, qu’il avait prê­tée à Gott­wald ce jour-là. Il avait sur­vé­cu par sa toque, obs­ti­né­ment. Le crime n’était pas par­fait.

Dans son hom­mage à Sa­len­gro, Blum dé­si­gnait dé­jà le cou­pable : la presse. Qui li­vra plus tard des noms pen­dant la guerre ou sous le mac­car­thysme, du­rant le­quel des di­zaines de scé­na­ristes et de réa­li­sa­teurs, je­tés en pâ­ture, ne durent leur sur­vie qu’à la fuite ou au chan­ge­ment de pa­tro­nyme. Le mail, Fa­ce­book, le tweet en ont pris le re­lais et dé­mul­ti­plié l’écho. Mais au­jourd’hui – le triste apa­nage de notre époque hy­per­con­nec­tée –, la mise à mort se fait non plus par le vide, la purge ou le ca­viar­dage mais par le trop­plein, l’em­bal­le­ment et la fou­droyante pro­pa­ga­tion du vi­rus ca­lom­nia­teur. Nous sommes à l’ère du pouce bais­sé ré­pé­té à l’in­fi­ni. Le mar­tè­le­ment a sup­plan­té le mar­te­lage. Nous avons l’ef­fa­rant pri­vi­lège de vivre dans un temps qui com­bine la pa­ra­noïa ré­vo­lu­tion­naire, où libre cours est don­né à la pul­sion dé­non­cia­trice, et la loi de la conta­gion maxi­male et im­mé­diate.

Le sé­mio­logue Fran­çois Jost em­ploie le jo­li mot de « mé­chan­ce­té » pour dé­si­gner la chose : dans La Mé­chan­ce­té en actes à l’ère du nu­mé­rique (CNRS édi­tions), il ana­lyse les mille nuances de la vio­lence en ligne – de l’at­taque ad sta­tum et du pro­cès en lé­gi­ti­mi­té (comment oses-tu prendre la pa­role, toi qui te pré­tends ex­pert mais qui n’es rien ?) au raid tel que l’a su­bi, en jan­vier 2020, la jeune Mi­la, condam­née au­jourd’hui au si­lence et à se ca­cher dans un col­lège mi­li­taire, alors que ses agres­seurs courent tou­jours. « Notre époque a ceci de par­ti­cu­lier qu’elle com­bine la lettre ano­nyme et la lettre ou­verte, sou­ligne-t-il. Le phi­lo­sophe Jean-Luc Nan­cy rap­pelle à juste titre que la forme ger­ma­nique has­sen, qui a don­né le mot “haine”, com­porte l’idée de pour­suite et même de chasse : toute ma­ni­fes­ta­tion

de haine est aus­si une in­ci­ta­tion à la haine, le lan­ce­ment ■ d’une meute. »

Le confi­ne­ment a of­fert, à ce titre, une belle ex­pé­rience an­thro­po­lo­gique. « Tout le mal­heur des hommes vient (…) de ne pas pou­voir res­ter au re­pos, dans une chambre », écri­vait Pas­cal. Faute d’autre di­ver­tis­se­ment, faute d’échap­pées ami­cales, so­ciales ou pro­fes­sion­nelles dans le monde en dur, il a fal­lu se désen­nuyer en ligne : la mé­chan­ce­té a pros­pé­ré. Le ba­ro­mètre de Ne­ti­no, spé­cia­liste fran­çais de la mo­dé­ra­tion, in­di­quait en mars une nette re­cru­des­cence des conte­nus hai­neux. On se sou­vient du tom­be­reau d’in­sultes et de me­naces re­çu par la Pr Ka­rine La­combe, cheffe du ser­vice des ma­la­dies in­fec­tieuses à l’hô­pi­tal Saint-An­toine, à Pa­ris, qui avait eu la mau­vaise grâce de cri­ti­quer les mé­thodes du Pr Raoult : un dé­chaî­ne­ment tel qu’elle avait dû quit­ter les ré­seaux so­ciaux. Chez les ado­les­cents se mul­ti­pliaient dans le même temps les comptes « fi­cha » (« af­fi­cher », en ver­lan) : des comptes Ins­ta­gram ou Snap­chat dif­fu­sant ad nau­seam les pho­tos et vi­déos in­times de jeunes filles sans leur consen­te­ment, afin de les hu­mi­lier pu­bli­que­ment. E-En­fance, as­so­cia­tion spé­cia­li­sée dans la pro­tec­tion des mi­neurs sur In­ter­net, a re­çu en deux mois des cen­taines de si­gna­le­ments. Fin mai, sa di­rec­trice, Jus­tine At­lan, en res­tait étour­die. Et sou­pi­rait : « Ma­ni­fes­te­ment, ça oc­cupe beau­coup de faire du mal à au­trui… »

« L’at­taque en ligne per­met de se for­ger une iden­ti­té de chef de meute – tout en res­tant ano­nyme. Elle offre l’oc­ca­sion d’exis­ter. » Fran­çois Jost

Dé­non­cer. « Af­fi­cher », donc : dé­si­gner l’ad­ver­saire, don­ner son nom, sa pro­fes­sion, jus­qu’à son adresse et son té­lé­phone comme dans le cas de Mi­la. Le sexe, la nu­di­té offrent des armes de pre­mier choix. Les ado­les­cents n’en ont pas le pri­vi­lège, l’af­faire Ben­ja­min Gri­veaux l’a suf­fi­sam­ment prou­vé. Pio­tr Pav­lens­ki, bour­reau du can­di­dat LREM à la mai­rie de Pa­ris, pré­ten­dait faire oeuvre de sa­lu­bri­té pu­blique en dé­voi­lant des images pri­vées : Gri­veaux ne jouait-il pas au bon père de fa­mille et au ma­ri fi­dèle ? Ja­mais, peut-être, le culte de la trans­pa­rence n’a été aus­si vif. In­ter­net n’ou­blie rien : il s’agit non seule­ment de ne pas com­mettre de faute, mais de n’en avoir pas com­mis, non seule­ment d’être bon, mais de l’avoir tou­jours été. « Les ré­seaux so­ciaux ho­ri­zon­ta­lisent tout : les prises de pa­role, les sta­tuts, les époques, ana­lyse un po­li­tique tren­te­naire, vic­time il y a quelques an­nées d’une ca­bale en rai­son d’an­ciens mes­sages peu re­lui­sants. Notre gé­né­ra­tion a gran­di sur ces ré­seaux, alors même que l’im­mé­dia­te­té d’un tweet ne peut rendre jus­tice à l’évo­lu­tion in­tel­lec­tuelle, po­li­tique, per­son­nelle qui est celle d’un jeune adulte du­rant ses an­nées de for­ma­tion. Il faut le sa­voir, il faut avoir en tête que les règles du jeu ont chan­gé. » Tous les coups sont permis – fussent-ce ceux que l’on pré­tend dé­non­cer.

L’af­faire de la Ligue du Lol en est le té­moin. D’un cô­té : une as­sez vi­laine bande de jeunes jour­na­listes et com­mu­ni­cants pa­ri­siens qui, sur le Twit­ter du dé­but des an­nées 2010, se trou­vait des têtes de Turc qu’elle har­ce­lait en ligne. De l’autre : une ar­mée de jus­ti­ciers, dix ans plus tard, pu­bliant ano­ny­me­ment la liste des an­ciens « lo­leurs » avec l’in­ten­tion dé­cla­rée de les tuer so­cia­le­ment. Tant pis si les dé­non­cia­teurs vont alors vite en be­sogne, tant pis si la liste en ques­tion com­porte des er­reurs et si, par­mi les membres du groupe, il s’en trouve un qui est par­fai­te­ment in­no­cent : les têtes tombent. Comme de­vait tom­ber celle d’Éric Brion, li­vré en 2017 à la vin­dicte po­pu­laire par la créa­trice de #Ba­lan­ceTonPorc.

« Nous vi­vons une époque où le moi, loin d’être “haïs­sable”, est en­tiè­re­ment re­ven­di­qué, sou­ligne Fran­çois Jost. L’at­taque en ligne per­met de se for­ger une iden­ti­té de chef de meute – tout en res­tant ano­nyme. Elle offre l’oc­ca­sion d’exis­ter. » A for­tio­ri lors­qu’elle re­pose sur le sen­ti­ment d’une of­fense et la dé­non­cia­tion d’une agres­sion, réelle ou supposée. Tz­ve­tan To­do­rov s’alar­mait dès 1995, bien avant l’ap­pa­ri­tion de la « can­cel culture », de l’ex­ten­sion du do­maine de la plainte – après un sé­jour aux États-Unis dont il voyait la so­cié­té se frag­men­ter en grou­pus­cules épars, dé­fi­nis cha­cun par les of­fenses su­bies et les peines en­du­rées. Pour l’in­di­vi­du comme pour le groupe, di­sait-il, le sta­tut de vic­time est de­ve­nu « fa­vo­rable, gra­ti­fiant » : « On est as­su­ré de pou­voir en ti­rer, comme sur une ligne de cré­dit in­épui­sable, tou­jours et tou­jours, une forme de re­con­nais­sance sym­bo­lique. » La re­con­nais­sance des droits d’une vic­time est un bien, sou­li­gnait le phi­lo­sophe. Mais la souf­france n’est ni un titre de gloire ni une ga­ran­tie mo­rale. Non plus qu’un pré­texte suf­fi­sant à rendre soi-même la jus­tice et à sa­lir une ré­pu­ta­tion.

Dans Le Bar­bier de Sé­ville, Beau­mar­chais avait be­soin d’une di­zaine de lignes pour dé­crire le « bruit de la ca­lom­nie », « d’abord lé­ger, ra­sant le sol », avant de fi­nir en « cho­rus uni­ver­sel de haine et de pros­crip­tion ». Au­jourd’hui, plus de pia­no, mais au contraire du rin­for­zan­do : on fait im­mé­dia­te­ment cho­rus, on est illi­co dans le cres­cen­do. Le pré­sent, qui can­ni­ba­lise pas­sé et ave­nir, écra­bouille des gens dé­pos­sé­dés de leur pas­sé, pri­vés d’ave­nir et rat­tra­pés par ce qui est dé­ci­dé­ment la mo­da­li­té de notre époque, sa­ni­taire, cli­ma­tique ou per­son­nelle : la ca­tas­trophe

Gom­mé. L’em­pe­reur Sep­time Sé­vère (146-211) fit grat­ter sur les mon­naies le vi­sage de son fils Ge­ta.

Éli­mi­né. À g., en fé­vrier 1948, à Prague, les di­ri­geants tchèques Gott­wald (en toque, 1er plan) et Cle­men­tis (2e plan) ap­pa­raissent cô­té à côte. À dr., après sa condam­na­tion à mort en 1952, Cle­men­tis dis­pa­raît des pho­tos of­fi­cielles.

In­ju­riée. Après ses pro­pos sur l’is­lam sur Ins­ta­gram, Mi­la doit faire face à une ava­lanche de pro­pos hai­neux, ra­cistes et ho­mo­phobes sur les ré­seaux so­ciaux, no­tam­ment Twit­ter.

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