Re­mue ri­vage

Le Télégramme - Brest - - FRANCE - Vu par Her­vé Ha­mon

Ça va ça vient, c’est la montre des ha­bi­tants de nos côtes. Ins­tal­lez-vous sous un arbre

- car le so­leil bre­ton est re­dou­table, comme cha­cun sait - , contem­plez avec at­ten­tion les vagues et ce qui les en­toure, fer­mez les yeux trois mi­nutes, rou­vrez-les, contem­plez avec la même at­ten­tion : le pay­sage est autre. Des îlots ont per­cé, la laisse hu­mide, sur le sable, s’est éten­due ou ra­pe­tis­sée, des champs sous-ma­rins ap­pa­raissent ou dis­pa­raissent. C’est ain­si, chez nous : les élé­ments sont in­las­sa­ble­ment en branle. Et cette ma­gie, sur­tout en Manche, est qua­si­ment la plus spec­ta­cu­laire du monde, quinze mètres de hau­teur entre le flot et le ju­sant. Du moins, aux ma­rées qu’on dit grandes. Amis vi­si­teurs, vous al­lez avoir le pri­vi­lège de cé­lé­brer la fête des eaux vives, no­tam­ment lun­di où le co­ef­fi­cient at­teint 110, le plus fort des va­cances. Belle oc­ca­sion de vé­ri­fier trois choses. D’abord, que tout bouge, que rien n’est ré­duc­tible à l’ins­tan­ta­né, à la carte pos­tale fi­gée. En­suite, que ce n’est pas la pleine mer le meilleur spec­tacle, le plus trou­blant, le plus dé­con­cer­tant. En­fin, qu’il faut se mé­fier : quand vous ex­plo­rez ses jar­dins in­times,

« elle » re­vient en douce, elle ne pro­gresse pas de fa­çon li­néaire comme une ar­mée à l’of­fen­sive, elle s’in­filtre, elle en­cercle, elle me­nace. Ai­mer l’océan, tous les ma­rins le savent, c’est ai­mer l’en­ne­mi. Vous al­lez pou­voir mar­cher au fond de la mer. Vous al­lez pou­voir dé­cou­vrir com­bien les flaques sont des mondes. Vous al­lez en­tendre ce bruit de bulles, de glis­se­ments, de ré­trac­tions, de fuites fur­tives. Cette fois en­core, il fau­dra fer­mer les yeux, mais c’est pour lais­ser votre ouïe s’af­fi­ner.

Au dé­but, vous ne per­ce­vrez qu’un bruis­se­ment confus, des mil­liers de cra­que­ments in­dis­tincts. Et puis vous en­ten­drez pour de bon.

Vous en­ten­drez les cre­vettes, les vives (c’est noir, ner­veux, et mé­chant), vous en­ten­drez les crabes. Mais vous en­ten­drez aus­si les my­riades de pe­tits êtres qui fouillent le sable, qui le ta­raudent, qui grattent, forent, se fau­filent. Vous en­ten­drez un peuple in­vi­sible qui le re­de­vien­dra un peu plus. Tous les enfants sentent ce­la, eux qui goûtent l’eau trouble et ses ha­bi­tants mys­té­rieux. Vous al­lez dé­cou­vrir que l’eau sa­lée n’est pas la bor­dure du ri­vage comme les hor­ten­sias bordent nos routes. Mais que la mer des­sine la terre, sans que la fron­tière soit ja­mais ar­rê­tée.

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