Sy­rie : Id­leb re­tient son souffle

Le Télégramme - Landerneau - Lesneven - - LA UNE - Mé­ria­dec Raf­fray

Les ha­bi­tants d’Id­leb tentent de se pré­pa­rer au pire. Quelque 20 000 com­bat­tants ji­ha­distes se­raient re­tran­chés dans cette ville sy­rienne. La chute de ce bas­tion consa­cre­rait la vic­toire de Ba­char al-As­sad et de son al­lié russe. La ten­ta­tion est donc grande d’al­ler vite. Mais il y a une ligne rouge : Wa­shing­ton, Pa­ris et Londres sont prêts à ri­pos­ter, puis­sam­ment cette fois, si une at­taque chi­mique avait lieu. (Pho­to AFP)

L’of­fen­sive im­mi­nente de Ba­char al-As­sad contre le der­nier bas­tion re­belle d’Id­leb cris­tal­lise les ten­sions entre les grandes puis­sances. Wa­shing­ton et Pa­ris se­raient prêts à frap­per de nou­veau Da­mas en cas d’uti­li­sa­tion du chi­mique. « Nous avons ten­té, au cours des der­niers jours, de trans­mettre le mes­sage que, s’il y avait une troi­sième uti­li­sa­tion d’armes chi­miques, la ré­ponse se­rait beau­coup plus ferme (…) Nous avons des consul­ta­tions avec les Bri­tan­niques et les Fran­çais, et ils sont d’ac­cord », dé­cla­rait, le 10 sep­tembre, John Bol­ton, le conseiller à la Sé­cu­ri­té na­tio­nale de Do­nald Trump.

Son mes­sage est clair. La « troï­ka oc­ci­den­tale » pour­rait ré­ité­rer son opé­ra­tion Ha­mil­ton contre la Sy­rie de Ba­char al-As­sad. Le 14 avril der­nier, une cen­taine de mis­siles de croi­sière (dont une dou­zaine fran­çais) frap­paient ses in­fra­struc­tures mi­li­taires pour le pu­nir d’avoir uti­li­sé du chi­mique à la Ghou­ta ; un fais­ceau de pré­somp­tions était alors bran­di mais au­cune preuve tan­gible n’a été ap­por­tée. Cinq mois plus tard, on évoque de nou­velles frappes, cette fois mas­sives, y com­pris contre des cibles de na­ture po­li­tique. Ce se­rait une pre­mière - un ca­sus bel­li, mar­tèlent les Russes à la tri­bune de l’Onu, se po­sant en pro­tec­teurs de « l’in­té­gri­té de l’État sy­rien et de ses re­pré­sen­tants ».

« Nous sommes prêts »

De fait, les dos­siers d’ob­jec­tifs sont prêts, les ordres d’opé­ra­tions va­li­dés au ni­veau mi­li­taire. À Pa­ris, tout est al­lé très vite quand la consigne est ar­ri­vée, dans les sous-sols de Ba­lard (NDLR : site re­grou­pant les états-ma­jors des Forces ar­mées fran­çaises, à Pa­ris), de bas­cu­ler en mode « pla­ni­fi­ca­tion chaude ». La pré­sence, de­puis 2014, de la force Cham­mal au Le­vant a gé­né­ré une somme de connais­sances opé­ra­tion­nelles pré­cieuses. Ces don­nées ont ali­men­té le tra­vail per­ma­nent de « pla­ni­fi­ca­tion froide », sur la base de scé­na­rios cré­dibles. Au top, le Centre de pla­ni­fi­ca­tion et de conduite des opé­ra­tions (le « CPCO »), coeur bat­tant de l’état-ma­jor des ar­mées, a pris le re­lais. Le 6 sep­tembre, son chef, le gé­né­ral Fran­çois Le­cointre, confiait à quelques jour­na­listes : « Nous sommes prêts parce que le pré­sident de la Ré­pu­blique a main­te­nu son exi­gence et son ordre d’être prêts si ja­mais l’arme chi­mique ve­nait à être em­ployée à nou­veau »…

Pré­pa­ra­tifs tous azi­muts

La me­nace d’une opé­ra­tion Ha­mil­ton ver­sion

« puis­sance 10 » par­ti­cipe de ce que les spé­cia­listes amé­ri­cains ap­pellent le « sha­ping », cet art de

« fa­çon­ner » le champ de ba­taille et l’en­vi­ron­ne­ment in­ter­na­tio­nal à son avan­tage. La sé­quence ac­tuelle s’est ou­verte à la fin de l’été, quand Da­mas et son al­lié russe ont ac­cé­lé­ré les pré­pa­ra­tifs de leur of­fen­sive contre les ji­ha­distes pri­son­niers de la poche d’Id­leb, dans le nord-ouest du pays. Quelque 20 000 com­bat­tants y se­raient re­tran­chés. La Tur­quie a fer­mé ses fron­tières pour évi­ter un af­flux de ré­fu­giés. La zone est peu­plée de 2,5 mil­lions de per­sonnes, dont une moi­tié liée à la ré­bel­lion. La chute de ce bas­tion li­bé­re­ra la Sy­rie utile et consa­cre­ra la vic­toire de Ba­char al-As­sad. Dans la fou­lée, de nou­velles sus­pi­cions de pré­pa­ra­tifs d’em­ploi du chi­mique par Da­mas sur­gissent sur la scène in­ter­na­tio­nale. Mos­cou ac­cuse les An­gloSaxons de fa­bri­quer des preuves contre le ré­gime. Les or­ga­nismes « in­dé­pen­dants » s’en mêlent… De son cô­té, la Rus­sie ren­force ses ca­pa­ci­tés de dé­fense sol-air sur le ter­ri­toire sy­rien et or­chestre une dé­mons­tra­tion de puis­sance na­vale in­édite. Dé­but sep­tembre, 26 na­vires de guerre et une tren­taine d’aé­ro­nefs s’en­traînent au large de la Sy­rie. « Le dé­ploie­ment d’une flotte à la mer est en soi un acte po­li­tique, mais leur pos­ture n’était pas agres­sive », sou­ligne un ma­rin étoi­lé.

« Nous sommes prêts. »

Le gé­né­ral Fran­çois Le­cointre, chef d’état-ma­jor des ar­mées

L’in­con­nue Trump

Ce jeu de po­ker men­teur stra­té­gique peut en­core du­rer. Ou prendre fin bru­ta­le­ment si l’un des joueurs abat ses cartes. Les liens d’An­ka­ra avec les ji­ha­distes d’Id­leb sont avé­rés ; sa prio­ri­té est de blo­quer l’émer­gence d’un Kur­dis­tan sy­rien au­to­nome à sa porte. Ba­char al-As­sad at­tend le mo­ment op­por­tun pour agir. Id­leb est à sa por­tée, avec ou sans l’arme chi­mique. Les opé­ra­tion­nels fran­çais ont la convic­tion qu’il ne l’uti­li­se­ra pas. Reste l’in­con­nue Trump. Ses conseillers se re­tranchent vo­lon­tiers der­rière son « im­pré­vi­si­bi­li­té » pour mas­quer les in­ten­tions de Wa­shing­ton, qui ne veut pas lais­ser les Russes en tête à tête avec les puis­sances du Le­vant.

Pho­to AFP

Dans le bas­tion sy­rien re­belle d’Id­leb, les ha­bi­tants se pré­parent comme ils peuvent à l’éven­tua­li­té d’une at­taque chi­mique. De son cô­té, la « troï­ka oc­ci­den­tale » se tient prête à in­ter­ve­nir, au cas où Ba­char al-As­sad fran­chi­rait cette ligne rouge.

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