Jacques Au­diard. « Mon mo­dèle ? Lit­tle big man ! »

Le Télégramme - Landerneau - Lesneven - - CULTURES -

Propos re­cueillis par Jean Luc Wach­thau­sen

Tout va bien pour Jacques Au­diard dont le nou­veau film, « Les Frères Sis­ters » (en salles mer­cre­di pro­chain) - un wes­tern aty­pique avec un cas­ting de luxe (John C.Reilly, Joa­quin Phoe­nix, John Gyl­len­haal et Riz Ah­med) -, a re­çu un Prix à Deau­ville et dé­cro­ché le Lion d’Ar­gent au fes­ti­val de Ve­nise. « Ça me touche d’être ré­com­pen­sé », a dé­cla­ré le ci­néaste fran­çais qui s’en­vo­lait en­suite pour le Fes­ti­val de To­ron­to. Jacques Au­diard en piste pour les Os­cars avec « Frères Sis­ters », un beau film qui trace le por­trait de deux frères en quête de ré­demp­tion ?

> D’où vous est ve­nue l’idée pé­rilleuse de tour­ner avec des ac­teurs amé­ri­cains un wes­tern aty­pique comme les « Frères Sis­ters » ?

Je ne suis pas un fan du wes­tern clas­sique, un genre trop co­di­fié, trop li­néaire pour moi. Mais après avoir lu le script ti­ré du livre de Pa­trick DeWitt que John C. Reilly et sa femme, la pro­duc­trice Ali­son Di­ckey, m’ont confié, j’ai été sé­duit par cette his­toire de fra­ter­ni­té, de vio­lence ori­gi­nelle entre deux cow-boys un peu usés par la vie. Il y avait là ma­tière à réa­li­ser une sorte de wes­tern pa­ra­doxal où la poudre du den­ti­frice men­tho­lé rem­place celle du colt à six coups.

> Jus­te­ment, vous dites que c’est un wes­tern qui échappe aux codes du genre. Les­quels ?

Il ne s’agit pas d’une his­toire de bons et de mé­chants, de cow-boys et d’In­diens, de ven­geance et d’hon­neur. Ni « Fort Ala­mo », ni « La che­vau­chée fan­tas­tique ». Il n’y a pas de grands pay­sages, de grands per­son­nages. Je le vois plu­tôt comme un conte noir, dro­la­tique sur deux tueurs à gages, deux frères sans repères, mar­qués par leur en­fance chao­tique, et qui tentent de se frayer un che­min pour échap­per à la vio­lence. C’est un film proche de « La nuit du chas­seur », de Charles Laugh­ton, une his­toire d’en­fants pour­sui­vis par le mé­chant prê­cheur Ro­bert Mit­chum.

> Les en­fants ont bien gran­di. On est dans l’Ore­gon, en 1851. Ces deux as de la gâ­chette pour­suivent un cher­cheur d’or uto­piste. Que cherchent-ils vrai­ment ?

Ils voient bien que le monde au­tour d’eux change et qu’il faut bien en fi­nir avec cette vio­lence qui use le coeur des hommes. La dé­mo­cra­tie amé­ri­caine prend forme, les uto­pies nées du saint­si­mo­nisne aus­si. La Ruée vers l’or et ses mil­liers de morts ont fait des dégâts. Et si le mé­tal pré­cieux pou­vait ser­vir à autre chose qu’à s’en­ri­chir et à pro­mou­voir une so­cié­té idéale ? À créer un pha­lan­stère, un autre monde ?

> Des ré­fé­rences dans le wes­tern ?

« Rio Bra­vo » de Ho­ward Hawks,

« L’homme qui tua Li­ber­ty Va­lance », de John Hus­ton, des wes­terns qui an­noncent jus­te­ment l’avè­ne­ment de la dé­mo­cra­tie aux États-Unis, la fin d’une cer­taine vio­lence. Sans ou­blier

mon mo­dèle « Lit­tle big man » que j’ai vu des di­zaines de fois. Ar­thur Penn contourne le wes­tern pour nous dire autre chose sur le Far West.

> « Les Frères Sis­ters » n’ont pas été tour­nés aux États-Unis. Pour­quoi ?

C’est com­pli­qué, contrai­gnant pour un réa­li­sa­teur fran­çais de tra­vailler là-bas. J’ai pré­fé­ré tour­ner en Es­pagne et en Rou­ma­nie, c’est moins cher. Je m’y sens plus libre. Et j’ai créé mes propres dé­cors, ce qui est pri­mor­dial pour moi.

> Et le choix des ac­teurs amé­ri­cains ?

John C. Reilly s’est im­po­sé tout de suite parce qu’il avait les droits du livre, vou­lait se re­nou­ve­ler et tra­vailler avec un ci­néaste eu­ro­péen afin d’avoir une autre vi­sion d’un genre usé jus­qu’à la corde. Il avait avec lui Joa­quin Phoe­nix. Jack Gyl­len­haal et Riz Ah­med sont ar­ri­vés plus tard.

> Com­ment tra­vaillent-ils ?

Beau­coup. Tout est pré­pa­ré en amont chez eux. Ils ont l’art de sa­voir se pla­cer de­vant la ca­mé­ra. Ils ont du coffre, de la pré­sence, le phy­sique et le sens du jeu. Dès qu’ils mettent un cha­peau et des bottes, ils ne de­viennent pas mais « sont » des cow-boys.

> Com­ment ré­su­mer votre film ?

C’est le par­cours ini­tia­tique et qua­si freu­dien de deux frères liés par leur en­fance chao­tique et qui cherchent leur propre iden­ti­té dans un pays li­vré à la sau­va­ge­rie.

EPA/MAXPPP/Étienne Laurent

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.