Le des­tin du ver de terre

Le Télégramme - Landerneau - Lesneven - - EN DÉBATS - Her­vé Ha­mon

L’ani­mal, c’était sa­tan. C’étaient les forces du mal ta­pies en nous. C’était l’ins­tinct per­vers et la pul­sion ir­ré­flé­chie. C’était l’obs­cur. Et il fal­lait que nous nous ar­ra­chions à ce­la, il fal­lait que l’ange se li­bère, que le pi­lote en son na­vire n’au­to­rise au­cun de ses membres à ne point lui cé­der. Car, Dieu l’avait vou­lu, l’Homme, avec ma­jus­cule, était des­ti­né à ré­gner, à do­mi­ner une na­ture dont il était na­tu­rel­le­ment le maître, à la com­battre et l’écra­ser. L’uni­vers lui ap­par­te­nait et il était lé­gi­time de par­tir à sa con­quête.

Il n’y a pas que les an­thro­po­logues et le sul­fu­reux Fran­çois d’As­sise (on hé­si­ta entre le brû­ler et le ca­no­ni­ser) qui aient mis en cause cette vi­sion de l’ordre. Voi­ci que, par­tout, l’ani­mal, sans pa­role, nous ques­tionne, nous pousse à la corne, nous dé­range, bou­le­verse notre quo­ti­dien. L’ani­mal qui, se­lon la loi nou­velle, n’est plus un « meuble » mais un être doué de sen­si­bi­li­té, ca­pable d’émo­tion, de souf­france ou de son contraire. C’est vrai des bêtes sau­vages. Seules des peurs et des tra­di­tions contes­tables leur dé­nient le droit d’ha­bi­ter leur mi­lieu, comme les ours ou les grands pri­mates. Seul le lucre ex­plique les tra­fics d’ivoire, de peau, de cornes de rhi­no­cé­ros, de tro­phées en tous genres, de vê­te­ments d’ex­cep­tion. Les zoos se muent en centres de re­pro­duc­tion et de ré­in­ser­tion. Les cirques re­noncent à « dres­ser » (quel mot !) des ani­maux libres et à faire de ce dres­sage un spec­tacle di­ver­tis­sant. Et les go­rilles, les chim­pan­zés et autres bo­no­bos cessent de nous ap­pa­raître comme de loin­tains de­van­ciers, mais comme des êtres dont nous avons à ap­prendre et des vic­times que nous de­vons pro­té­ger.

C’est vrai des bêtes que nous man­geons, puisque nous sommes om­ni­vores. Non seule­ment on s’in­té­resse, par sou­ci d’éco­lo­gie (et de san­té), à la sur­con­som­ma­tion de viande et de pro­téines ani­males, mais on se pré­oc­cupe des condi­tions sou­vent ef­froyables dans les­quelles on les en­ferme et les mas­sacre. Cer­tains mi­li­tants, tout à leur pas­sion sec­taire, cherchent à culpa­bi­li­ser le consom­ma­teur quand ils n’agressent pas le bou­cher du coin - qui n’y peut mais. N’em­pêche, ce mou­ve­ment-là n’en res­te­ra pas là. Pour des rai­sons phi­lo­so­phiques : nous sa­vons à pré­sent que nous ap­par­te­nons au règne ani­mal, point fi­nal. Et pour une rai­son bru­tale : la bio­di­ver­si­té, le des­tin du ver de terre, c’est la sur­vie de notre es­pèce.

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