La paix des fan­tômes

Le Télégramme - Lannion - Paimpol - - LA UNE - Cou­rant d’ère Her­vé Ha­mon

La guerre d’Al­gé­rie, ça dé­range tout le monde. Les ga­gnants et les per­dants, les amné­siques et les his­to­riens, les mi­li­taires et les ci­vils, les tor­tion­naires et les tor­tu­rés, les com­bat­tants et les com­bat­tus. Il au­rait mieux va­lu dé­co­lo­ni­ser au­tre­ment, mais les faits sont les faits. Dès lors, la re­con­nais­sance, par le chef de l’État, de la res­pon­sa­bi­li­té de la France dans le meurtre du ma­thé­ma­ti­cien Mau­rice Au­din est his­to­rique.

Nous sommes en 1957, le so­cia­liste Guy Mol­let a ré­cla­mé des « pou­voirs spé­ciaux » (Pierre Men­dès France et Alain Sa­va­ry dé­mis­sionnent aus­si­tôt), Fran­çois Mit­ter­rand, lui, reste garde des Sceaux et laisse guillo­ti­ner 45 per­sonnes à Al­ger dont le jeune Fer­nand Ive­ton, ou­vrier, membre du Par­ti com­mu­niste al­gé­rien (fa­vo­rable à l’in­dé­pen­dance, ce que le PCF ne dit guère), cou­pable de sa­bo­tage dans l’usine à gaz où il tra­vaille. La « ba­taille d’Al­ger » s’en­gage. L’ar­mée est char­gée du sale bou­lot et le fait. On ar­rête à tout va, on tor­ture mé­tho­di­que­ment, on li­quide les sus­pects au mé­pris de toute pro­cé­dure. Em­bar­qué, Mau­rice Au­din, 25 ans, lui aus­si com­mu­niste, su­bit les « trai­te­ments » usuels puis est dé­cla­ré « éva­dé » sans qu’on sache s’il est mort sous la tor­ture où s’il a été as­sas­si­né en­suite. L’his­to­rien Pierre Vi­dal-Na­quet réunit le dos­sier, le ma­thé­ma­ti­cien Laurent Sch­wartz or­ga­nise une sou­te­nance de thèse « in ab­sen­tia », puis Cé­dric Villa­ni, mé­daille Fields et pré­sen­te­ment dé­pu­té LREM, per­pé­tue la tra­di­tion d’un prix scien­ti­fique Mau­rice Au­din. Le geste pré­si­den­tiel n’est pas im­por­tant parce qu’il consti­tue un aveu ou un signe de re­pen­tance. Il est im­por­tant parce qu’il in­cri­mine un sys­tème. La tor­ture et ce qui s’en­suit ne sont pas une ba­vure ni le dé­ra­page de quelques sa­diques : il s’agit d’un ordre don­né par l’État et ob­ser­vé par des agents de l’État. En ce­la, cet ordre est as­si­mi­lable à d’autres, comme la rafle du Vel d’Hiv, dont Jacques Chi­rac a vou­lu en­dos­ser la res­pon­sa­bi­li­té, ce qui l’ho­nore. L’autre rai­son tient aux faits mêmes. Une dis­pa­ri­tion n’est pas seu­le­ment un crime non élu­ci­dé mais, en droit in­ter­na­tio­nal, un « crime conti­nu », comme en Ar­gen­tine ou ailleurs. Rien que pen­dant la Ba­taille d’Al­ger, il y eut 3024 dis­pa­rus, tel Mau­rice Au­din. La pa­role pré­si­den­tielle et l’ou­ver­ture des ar­chives rendent chair à ces fan­tômes et - peu­têtre - jus­tice à leurs des­cen­dants.

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