Her­vé Le Lann

92 ans et tou­jours fi­dèle au jazz et à sa trom­pette

Le Télégramme - Lorient - - La Une - Pierre Ber­nard

Avec la dé­marche d’un homme de son âge, il s’avance à pas me­nus vers son pia­no, un de­mi­queue de l’ar­mée al­le­mande gla­né pour quelques cen­taines de francs après la guerre. Il s’as­sied, bombe le torse comme on gonfle le foc d’un vieux voi­lier et laisse s’ac­com­plir la ma­gie de ses mains. Dans sa grande mai­son, à Col­po (56), bor­dée par un jo­li ruis­seau, Her­vé Le Lann joue alors un vieux mor­ceau de jazz qu’il pour­suit en­suite à la trom­pette. Entre chaque note, c’est un peu de la Nou­velle-Or­léans qui s’in­vite chez lui. Et avec elle, les champs de co­ton et le chant des es­claves. Une mu­sique qui coule dans ses veines de­puis l’ado­les­cence. « Dites plu­tôt de­puis la nuit des temps ! », sou­rit le ma­li­cieux no­na­gé­naire.

Le jazz et les re­vol­vers

Car si pour beau­coup, le jazz n’est qu’un bon mot au Scrabble, il est pour lui un re­mède à tous les maux. C’est d’ailleurs dans l’atro­ci­té de la Se­conde Guerre mon­diale que cette mu­sique lui a ra­vi les oreilles.

En août 1944, pour fuir le ta­pis de bombes qui s’abat sur Brest, Her­vé re­joint Saint-Mi­chel-enG­rève (22). Il a 18 ans et sur cette côte Nord, la ma­rée mon­tante char­rie les chars amé­ri­cains et l’es­poir de la li­ber­té. Mais aus­si une mu­sique qui lui était alors in­con­nue. « Les sol­dats noirs avaient, chaque soir ou presque, élu do­mi­cile chez mon oncle, qui en bon meu­nier fa­bri­quait son élec­tri­ci­té. Grâce à lui, les Amer­loques pou­vaient bran­cher la radio amé­ri­caine et écou­ter du jazz dans le jar­din ». Clou­tées sur l’écorce des arbres, les en­ceintes dif­fusent alors Duke El­ling­ton, Louis Arm­strong ou Billie Ho­li­day. Ça fume, ça chante, ça danse. Et ça jazze à tous les étages. « C’est là que j’ai dé­cou­vert cette mu­sique qui m’a trans­por­té et mar­qué à tout ja­mais ».

Des mo­ments de joie pour­tant as­som­bris par d’autres sou­ve­nirs, ter­ribles. Car c’est la guerre. Il y a cette femme, tuée de cinq balles sous ses yeux, dont une dans la nuque. Le racisme, avec ce sol­dat noir pen­du par ses com­pa­triotes blancs, au bord d’un che­min. Et sa ma­man, mise en joue par un sol­dat al­le­mand ve­nu jouer du pia­no dans le sa­lon de la mai­son.

Le père et le fils

Ce pia­no, c’était ce­lui de son en­fance bres­toise. Dès ses 12 ans, il y plaque une valse de Cho­pin. Et s’il tré­bu­chait par­fois sur la Marche turque, l’au­to­di­dacte avait dé­jà ce pe­tit truc en plus. Ce ta­lent de dé­chif­frer une par­ti­tion comme on dé­crypte un mes­sage co­dé. Un ta­lent in­né qui lui per­met­tra de pas­ser du pia­no à la cla­ri­nette sans cil­ler, avant de se mettre à la trom­pette à son ar­ri­vée au Jazz Club Uni­ver­si­té de Rennes.

C’était en 1946. Le jour, le fu­tur den­tiste ap­prend à ma­nier la fraise. Et le soir, plein de pêche, il file la ba­nane à des spec­ta­teurs fé­rus de bonne mu­sique. Ce­rise sur le gâ­teau, il de­vient pré­sident du Hot Club de Rennes, qui est de tous les bals de Bre­tagne. Convo­qué sous les dra­peaux en 1952, le Bre­ton re­trou­ve­ra en­suite la scène à Pa­ris, où il ac­com­pagne une cer­taine Lil Arm­strong, la femme de qui vous sa­vez. « Tiens ! Elle est là, sur la pho­to, à cô­té de moi », clai­ronne le trom­pet­tiste, poin­tant du doigt l’un des murs de son sa­lon. Une pièce où l’on de­vine, entre la contre­basse et une pile de vieux vi­nyles, une af­fiche du Jazz Group de Bre­tagne, avec qui le trom­pet­tiste don­ne­ra « plus de 1 000 concerts en 40 ans ». Dont quelques-uns à tra­vers l’Eu­rope.

« Mais tout ça, c’était il y a très long­temps », mar­monne le re­trai­té qui, dans deux mois, fê­te­ra ses 92 ans. Presque un siècle d’une pas­sion par­fai­te­ment or­ches­trée et trans­mise à son fils, Éric, de­ve­nu une fi­gure du jazz mon­dial. Miles Da­vis était le fils d’un chi­rur­gien-den­tiste, Éric Le Lann aus­si… « Je lui ai ap­pris à jouer de la trom­pette dans la cave in­so­no­ri­sée de notre an­cienne mai­son, à Ploeuc-sur-Lié (22). Comme ça, il n’em­mer­dait per­sonne ! », s’es­claffe Her­vé, par ailleurs pa­py de Lo­la, hé­roïne du film « Un moment d’éga­re­ment », aux cô­tés de Vincent Cas­sel et Fran­çois Clu­zet.

La mu­sique et c’est tout

Dé­sor­mais, Her­vé Le Lann joue aux Ate­liers du Jazz, à Lo­rient. Sans tam­bours mais tou­jours avec sa trom­pette, il re­joint ce groupe de pas­sion­nés, une fois par se­maine.

Son équi­libre lui jouant quelques tours, le Mor­bi­han­nais joue tou­jours as­sis, en ré­pé­ti­tion comme en con­cert. « Je ne suis plus tout jeune. Et on di­ra ce que l’on vou­dra, mais j’ap­proche de la fin », se dé­sole-t-il, le nez dans les par­ti­tions écrites de ses mains, bro­dées par le temps. Des mains qui font de lui « un mo­nu­ment presque na­tio­nal du jazz fran­çais », ose Thier­ry Le Saux, chef d’or­chestre à Lo­rient qui le connaît bien. « Sur­tout que la trom­pette est un ins­tru­ment de for­çat, beau­coup ar­rêtent avant 60 ans, pré­cise son vieil ami. Her­vé Le Lann est un mo­dèle de sur­vie mu­si­cale ». D’ailleurs, le jazz­man l’as­sure sans fard ni bé­mol, il n’ar­rê­te­ra « ja­mais ».

Mais le 21 juin, le mu­si­cien n’ira pour­tant pas dans les rues. Les mu­siques ac­tuelles l’en­nuient. « Les mecs de main­te­nant ges­ti­culent plus qu’ils ne jouent ». Et l’or­ga­ni­sa­tion l’en­qui­quine aus­si. « Par­ti­ci­per à la Fête de la mu­sique, ce n’est pas simple, il faut trou­ver des "gus "mon­ter le truc ». Non, le Bre­ton res­te­ra chez lui. Avec sa femme, sa mu­sique, son pia­no. Et un pe­tit verre de vin qu’il se plaît à dé­gus­ter chaque soir. Avec mo­dé­ra­tion, comme le sou­rit son ami : « Her­vé n’a ja­mais abu­sé de rien, sauf du vieux jazz… ».

Pierre Ber­nard

Her­vé Le Lann joue aux Ate­liers du Jazz, à Lo­rient. À presque 92 ans, il re­joint tou­jours ce groupe de pas­sion­nés, une fois par se­maine.Pho­to

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.